Identification Abonnement

Imprimer cet articleEnvoyer à un ami
Vendredi 10 mai 2019

Biodiversité : l’agriculture au cœur de l’agenda mondial


Le récent rapport de l'IPBES relance la dynamique internationale autour de la lutte contre l’érosion de la biodiversité et désigne très clairement son principal responsable, à l’échelle mondiale : l’agriculture. La plateforme intergouvernementale surnommée le « Giec de la biodiversité » souligne d'abord la responsabilité de « l’expansion » mondiale de l’agriculture dans la disparition massive des espèces animales et végétales depuis les années soixante-dix. Mais l’«intensification» est également pointée du doigt. Un document « pour décideurs » préconise des modèles – encore larges – comme « l’agroécologie » et servira de base de négociations entre les Etats, en vue du sommet de Kunming, en Chine, qui aura lieu en décembre 2020. L’objectif de cette rencontre : renouveler les engagements des nations en matière de biodiversité, un sujet relativement mis de côté depuis une décennie dans les discussions internationales, au profit du réchauffement climatique.


Un million d’espèces menacées de disparition dans les prochaines décennies. Ce chiffre, alarmant, a fait le tour du monde après la publication d’un rapport d’une ampleur inédite, publié le 6 mai par l’IPBES, la plateforme de l’Onu chargée de l’expertise scientifique sur la biodiversité. Pendant trois ans, 150 experts ont analysé 15 000 publications scientifiques pour aboutir à un document de 18 000 pages, détaillant l’évolution et les causes de la disparition de la biodiversité dans le monde.

L’agriculture a « le plus gros impact négatif » sur la biodiversité terrestre

Ce document a une dimension scientifique, mais aussi – et surtout – politique. Un « résumé pour décideurs » a été élaboré par les scientifiques, afin de servir de base de travail aux discussions internationales sur le sujet. Il a fait l’objet de négociations, pendant une semaine à Paris, avant d’être présenté le 6 mai à l’Unesco. Adopté par les 132 pays membres de l’IPBES, ce résumé doit servir de base de travail en vue du sommet de Kunming, en Chine, qui aura lieu en décembre 2020, pour renouveler les engagements des états sur le sujet.

Ces engagements, définis lors du sommet d’Aïchi (Japon), en 2010, dernière rencontre d’envergure sur la biodiversité, arrivent à échéance en 2020. Or, en une décennie, la « plupart des objectifs définis lors de cette conférence ne sera pas atteint » à cette date, prévient le rapport. Selon le document, « 25 % des espèces sont désormais menacées », et leur rythme de disparition se déroule « des dizaines voire des centaines de fois plus rapidement que la moyenne de ces dernières dix millions d’années ».

Une hiérarchisation des causes

Le rapport intéresse d’autant plus le secteur agricole qu’il définit une hiérarchie précise des différentes causes de la chute de la biodiversité, à la tête de laquelle on trouve « l’expansion de l’agriculture ». À travers le « changement d’usage des sols », la production alimentaire a « le plus gros impact négatif » sur la biodiversité terrestre. Le modèle agricole intensif est également pointé du doigt comme un facteur aggravant. Viennent ensuite le « réchauffement climatique », les « pollutions », et les « espèces invasives ».

Si, en Europe, la question du modèle agricole est depuis plusieurs années au centre des politiques de biodiversité, la nouvelle dynamique instaurée par ce rapport devrait la mettre au cœur des discussions mondiales. « Nous pointons du doigt le modèle intensif d’agriculture, lié à la disparition des haies, à la monoculture et l’utilisation massive de produits phytosanitaires », précise Paul Leadley, professeur à Paris Sud, l’un des principaux auteurs du rapport.

Les scientifiques notent également que l’explosion de l’élevage, qui mobilise « 3/4 de l’usage agricole du sol », est en grande partie responsable de cette destruction des milieux naturels, à travers l’extension des surfaces. Selon le rapport, 100 millions d’hectares d’expansion agricole ont eu lieu au détriment des forêts tropicales entre 1980 et 2000, dont une grande partie en Amérique du Sud pour étendre les productions liées à ce secteur. Le résumé pour décideurs traite toutefois moins de cette question que le rapport.

Des conséquences déjà visibles sur l'agriculture

Le problème est également abordé sous l'angle de la consommation, avec une population mondiale qui explose, et des classes moyennes émergentes dont le régime alimentaire s’approche de celui des pays développés. « Il y a une augmentation de la population et du taux de consommation par habitants, ce qui augmente la pression sur les écosystèmes », confirme Yunne-Jai Shin, directrice de recherche à l’institut de la recherche pour le développement, chargée de la coordination du rapport.

Le rapport préconise de changer les systèmes de subvention

Une dynamique décuplée par le gaspillage alimentaire, largement pointé du doigt et documenté, défini comme une cause essentielle de la perte de la biodiversité. « Si on diminuait de moitié le gaspillage, l’humanité pourrait libérer 10 à 20 % des terres agricoles actuelles, soit pour les transformer en milieux naturel de reconquête de la biodiversité soit pour des agrocarburants, pour la transition énergétique », commente Yunne-Jai Shin.

Une autre particularité du rapport est d'aborder en profondeur les conséquences de la chute de la biodiversité sur les activités humaines, et notamment sur le système alimentaire. « C’est la première fois qu’un document international analyse à ce point les causes de la chute de la biodiversité », explique Yann Laurans, directeur du programme biodiversité à l’Iddri. L’institut de recherche de Science Po, qui a suivi les débats comme observateur de l’IPBES, a réalisé un résumé alternatif du rapport de la plateforme.

Selon l’IPBES, 23 % des sols cultivés dans le monde subissent déjà « une érosion de leurs rendements », à cause de l’appauvrissement de la diversité biologique des sols. La réduction du nombre d’insectes aura un impact sur 75 % des cultures, reposant actuellement sur la pollinisation naturelle. Enfin, la disparition des variétés locales domestiques (1000 espèces de mammifères domestiques sur 6190 sont menacées, 559 sont déjà éteintes) aura des conséquences sur la résilience locale des systèmes avec le changement climatique.

Pas d'indicateur dans le rapport faute de temps

Pour enrayer ce phénomène, les scientifiques appellent à des « changements transformatifs des modèles de développement économiques, sociaux, politiques et technologiques ». Dans l’agriculture, cela se traduit par un développement de « l’agroécologie ». Les chercheurs se sont notamment basés sur les travaux de la FAO sur le sujet. « Nourrir l’humanité et développer une durable de la nature sont deux objectifs interdépendants et complémentaires », indiquent-ils.

La réduction du nombre d’insectes aura un impact sur 75 % des cultures

Mais qu’entendre par agroécologie ? Le « résumé pour décideurs » mentionne des « paysages multifonctionnels », « la gestion interdisciplinaire des cultures », la « conservation de la diversité génétique ». « C’est un concept large », concède le chercheur Paul Leadley, pour qui l’agroécologie passe par « la mobilisation de la biodiversité pour faire fonctionner des écosystèmes agricoles, ce qui peut passer par plus de matières organiques sur les sols ou le développement du biocontrôle ».

Comment passer des concepts à la réalité ? Pour développer l’agroécologie, les Etats devront élaborer de nouveaux indicateurs sur lesquels faire reposer leurs futurs engagements. Un exercice d’autant plus compliqué qu’aucun indicateur mentionné dans le rapport n’a été intégré au résumé pour décideurs par « manque de temps ». Le comité français en avait toutefois listé certains, pouvant potentiellement être utilisés, comme le « taux de pesticides » ou la « part des terres non cultivées ou urbanisées ».

Les subventions mises en cause

Au-delà des questions techniques, les discussions pour aboutir à des engagements devraient être compliquées. Les États-Unis, pourtant présents dans l’IPBES, ne prendront même pas part aux négociations, le pays ne faisant pas partie de la convention pour la diversité biologique, l’organe qui organise le prochain sommet en Chine. D’autres Etats, comme le Brésil, ne seront pas faciles à convaincre, au vu du poids du secteur agroalimentaire dans leur économie.

« La signature du rapport par l’ensemble des pays a fonctionné, d’une part parce que ce n’est pas un document prescriptif, et d’autre part car les négociateurs sont tous des gens sensibilisés, qui avaient besoin d’un tel document pour convaincre leurs collègues de l’industrie ou de l’agriculture », confirme ainsi Hélène Soubelet, présidente de la Fondation pour la recherche et la biodiversité et membre de la délégation française qui a négocié le vote du rapport à Paris.

Le rapport préconise notamment des engagements liés aux systèmes de subventions, pour éviter les aides dans les modèles néfastes pour la biodiversité. En France, et en Europe, c’est sur cette question que la publication du rapport de l’IPBES pourrait avoir les conséquences les plus rapides. Après avoir reçu les principaux auteurs scientifiques de ce document, Emmanuel Macron a en effet annoncé vouloir « intégrer la biodiversité dans les critères de négociations de la Pac ».

Un million d’espèces menacées de disparition dans les prochaines décennies.

Biodiversité : la FNSEA demande d’éviter les « amalgames »

Dans un communiqué du 7 mai, la FNSEA appelle à éviter les « amalgames » avec l’agriculture française, après la publication du rapport de l’IPBES mettant en cause l’agriculture dans la chute de la biodiversité. Le syndicat majoritaire pointe du doigt le caractère « mondial » du rapport, qui est « loin de refléter la réalité et la diversité de l’agriculture française, majoritairement familiale et de taille très modeste ». Le syndicat met par ailleurs en avant la première place de la France au classement mondial du système agroalimentaire le plus « durable », réalisé par le réseau scientifique InterAcademy Partnership, et publié par le magazine The Economist.

L’IPBES, « Giec de la biodiversité »

Né en 2012 sous l’impulsion de la France, l’IPBES est une plateforme scientifique intergouvernementale consacrée à la biodiversité, placée sous l’égide de l’ONU. Elle a un double rôle : scientifique (« mener des évaluations des services écosystémiques et leurs interactions aux échelles internationales ») et politique (« appuyer l’élaboration et l’exécution des politiques »). Du 29 avril au 4 mai, la France accueillait la septième session plénière de l'organe depuis sa création. Les travaux de l’IPBES serviront de base de travail pour le sommet de Kunming, en Chine, organisé par la Convention pour la diversité biologique en décembre 2020. L’objectif sera de renouveler les engagements du précédent sommet, celui d’Aichi (Japon) en 2010, qui a mis en place un « plan stratégique pour la diversité biologique 2011-2020 ».

FC



Téléchargement