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Lundi 30 avril 2012 | analyse

Elections : une droite surreprésentée dans le vote agricole comme en 2007


Réalisée à partir du nombre d’inscrits (et non des suffrages exprimés), l’analyse des résultats du 1er tour des présidentielles 2012 ne fait pas apparaître de changement majeur du vote agricole par rapport à 2007 : l’UMP y reste massivement surreprésentée (47% contre 21% pour le reste de la population par rapport aux inscrits) et le Front national sensiblement surreprésenté (19% contre 14,5 % pour le reste de la population), tandis que le candidat socialiste pointe à 5% (contre 22% pour le reste de la population). Les explications de Joël Gombin, doctorant en science politique au CURAPP (Université de Picardie-Jules Verne), spécialiste du vote agricole.


Quel a été le vote agricole pour ce premier tour des présidentielles 2012 ?
D’après mes estimations, le vote agricole a été un vote extrêmement massif à droite, puisque l’on constate qu’environ 47% des exploitants agricoles inscrits ont voté au premier tour pour Nicolas Sarkozy, soit près de deux fois plus que pour le reste de la population. L’ancrage à droite de la population agricole se confirme une nouvelle fois et contrairement à ce que l’on pouvait augurer, le cycle mis en place lors de la deuxième moitié des années 60 par Charles de Gaulle, ne s’est ni achevé, ni essoufflé. François Hollande est quant à lui largement sous-représenté par rapport au reste de la population, avec 5 % des votes des exploitants agricoles inscrits. Quand on regarde la structure géographique de ce premier tour pour ces deux candidats, on observe une carte électorale coupée en deux. Ce qui s’explique très bien : comme en 2007, le vote suit la variable « taille des exploitations », avec les suffrages des grands propriétaires du nord globalement en faveur de l’UMP et des petits propriétaires du sud pour le Parti socialiste. L’hypothèse est d’ailleurs confirmée dans les Bouches du Rhône qui fait exception au sud avec ses grandes exploitations céréalières.

La candidate du Front national arrive d’après vos estimations en deuxième position avec environ 19% des voix des exploitants agricoles inscrits. Que pouvez-vous dire de ce vote FN ?
Dans la population générale, on s’aperçoit que ce sont les habitants des territoires périurbains et ruraux qui ont voté pour Marine Le Pen. Ce serait de fait facile d’en déduire qu’il s’agit des agriculteurs. Or, le vote des exploitants agricoles pour Marine Le Pen est légèrement supérieur au niveau de celui du reste de la population (même si la structure géographique du vote Le Pen est complètement différente du reste de la population avec notamment un recueil de suffrages important en Île-de-France). Dans les campagnes où l’on dit voter pour la candidate FN, il n’y a pas que les agriculteurs. Par exemple au nord-est de la France, notamment en Picardie, première région pour le vote FN, ce sont surtout les ouvriers ruraux qui ont voté pour l’extrême droite. De manière générale, ce sont les classes populaires rurales qui votent Le Pen. On peut dire qu’il n’y pas de bouleversement majeur du vote des agriculteurs à l’égard du Front national.

Comment expliquez-vous le vote à l’extrême droite d’une partie de la Bretagne ?
Je n’ai pas d’hypothèse pour le vote FN dans les départements du Morbihan et de l’Ille-et-Vilaine. Effectivement, il semble s’être passé quelque chose, mais pour l’instant, je ne saurai dire quoi. Est-ce lié à la crise survenue dans le lait ? Je l’ignore pour le moment.

Que pouvez-vous nous dire sur le vote agricole à l’égard de François Bayrou et de Jean-Luc Mélenchon ?
On observe par rapport à 2007 que le vote Bayrou est très surreprésenté chez les agriculteurs qui votent à peu près deux fois plus pour lui que le reste de la population. En soi, ce n’est pas une grande surprise qu’une droite centriste fasse une bonne audience chez les agriculteurs. Reste que la structure géographique du vote agricole Bayrou n’est pas celle du vote du reste de la population et je ne l’explique pas pour le moment. Quant au vote Mélenchon, il réalise certes un score plus faible que dans le reste de la population générale (environ 6% des exploitants inscrits), mais avec une très grande variabilité d’un département à l’autre. Et l’on retrouve quasiment le Midi rouge. Par rapport à 2007, le Front de gauche a rassemblé tout le vote de gauche non socialiste. Ainsi, chez les agriculteurs, s’observent assez nettement, les dernières traces du vote paysan ancré à gauche, autrefois souvent communiste. Avec une particularité à nouveau bretonne avec les Côtes d’Armor – un vivier communiste important. C’était un peu moins le cas du Finistère. Peut-être que ce vote Mélenchon que l’on observe sur la carte électorale est aussi lié à la crise du lait, je l’ignore.

À quoi peut on s’attendre pour le second tour concernant le vote des agriculteurs ?
On peut penser assez facilement que Nicolas Sarkozy sera largement majoritaire pour le vote agricole, comme il l’est déjà au premier tour. Ce qu’il faut retenir au final est que le monde agricole reste très largement à droite, du fait d’un encadrement historique, syndical et politique fort mais il est aussi fait de disparités qui obéissent à la position objective de l’agriculteur et ses rapports avec les groupes sociaux qui l’entourent. Il existe une différence entre ses orientations idéologiques et, disons, ses pratiques : le monde agricole se caractérise par des formes de solidarité en son sein assez forte, avec des orientations idéologiques qui sont probablement conservatrices. Mais on observe également de grandes disparités avec des ancrages partisans qui dépendent de l’histoire à la fois nationale et locale – quand un vote de gauche subsiste aussi dans certains territoires, c’est lié à l’histoire locale. On a donc une forte inertie dans le temps du vote agricole. Les idées développées lors de la campagne présidentielle et les candidats eux-mêmes, au fond, vont jouer seulement à la marge.

Ce travail d’analyse a été mené sur les exploitants agricoles inscrits (et non sur les votes exprimés, d’où des pourcentages sensiblement inférieurs à ceux annoncés à l’issue du scrutin). Joël Gombin (joel.gombin@gmail.com) s’est appuyé sur la méthodologie dite de l’« analyse écologique » qui consiste à mettre en relation les résultats électoraux avec les données du dernier recensement Insee (2008).
Propos recueillis par Rosanne Aries



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