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Vendredi 30 mars 2018

« Inéluctablement, les bio vont être attaqués sur leurs engagements »


Yves Le Morvan, responsable filières et produits chez Agridées, think tank spécialisé sur les questions agricoles et alimentaires, est coordinateur d’une note sur la résilience des filières bio publiée le 27 mars (1). Au menu des préconisations : contractualisation, structuration des filières et démarche de progrès.


Dans votre note sur la résilience des filières bio, vous préconisez une évolution profonde du soutien public à l’agriculture bio. Pourquoi et comment ?

Le budget manque, les aides sont plafonnées et nous sommes à l’aube d’une réforme de la Pac. La question est de savoir comment soutenir la bio sur un registre plus moderne et plus positif qu’aujourd’hui sans cliver bio et conventionnel. Nous proposons de rapprocher systématiquement les aides à la conversion bio et les MAEC au sein d’une Aide à la transition écologique (ATE). La bio pourra s’épanouir à l’intérieur de cette nouvelle aide. Par ailleurs, des paiements pour services environnementaux (PSE) viendraient se substituer aux aides au maintien et concerneraient très majoritairement les bio, mais, par exemple, des agriculteurs qui sont en niveau 3 de la certification Haute valeur environnementale (HVE) y auraient aussi droit. Il n’y a pas que l’agriculture bio qui a un projet écologique.

Justement, quels seraient les critères d’éligibilité à ces PSE ?

On se dirige de plus en plus vers une Pac avec obligations de résultat. Le tout serait, à partir des pratiques actuelles, d’apporter la preuve d’un effort complémentaire et volontaire fourni pour des services environnementaux (exemple : suivi de la qualité de l’eau).

Le cahier des charges bio seul ne permettrait-il pas d’avoir des PSE ?

Il n’y a pas de raison que les bio ne fassent pas d’efforts. Ils pourraient en faire sur l’utilisation du cuivre ou du soufre par exemple. Il faut régler les problèmes du bio comme ceux du conventionnel. Ce n’est pas parce qu’on est bio qu’on est parfait.

La Fnab demande la création d’un label bio national et public pour être dans cette démarche de progrès…

Inéluctablement, les bio vont être attaqués sur leurs engagements. Ils doivent continuer à avancer, à éviter la banalisation, la perte de valeur ou pire, la perte de confiance du consommateur. Mais la création d’un nouveau label national et public donnerait une perception négative du label UE en cours de révision. Cette dernière réglementation ne va peut-être pas assez loin, mais ce n’est pas un affaiblissement et elle consolide certains points. Par exemple, dans le prochain règlement, il y aura la possibilité de régionaliser le label.

Que préconisez-vous alors ?

Il faut enrichir le label européen avec des labels privés qui offrent une vision de l’économie du monde. Il s’agit par exemple du commerce équitable, Biocoop en a fait une de ses stratégies, ou de la responsabilité sociale des entreprises (RSE) sur laquelle le syndicat national des entreprises bio (Synabio) est en train de travailler.

Et sur le bien-être animal ?

Il y a une inquiétude par rapport à ce sujet. Chez les consommateurs clients de Biocoop, il y a probablement des discussions sur la poursuite ou non de la vente de viande rouge face à la montée en puissance des régimes flexitarien, végétarien, voire végane. Par ailleurs, il y a des réponses, en volailles par exemple : Fermiers de Loué se fixe une limite sur la taille des élevages, même si la réglementation permet de faire plus grand.

La création de labels de type « zéro résidu de pesticides » peut-elle remettre en question la résilience des filières bio ?

Le groupe de travail a considéré la démarche un peu fragile car l’allégation est négative. Il y aura un bénéfice marketing pour les premiers à s’être lancés dans cette démarche. Mais un bénéfice sur la durée… ça reste à voir. En tout cas, bio et zéro résidu de pesticides sont deux segments de marché très différents.

Sur les questions budgétaires, les pouvoirs publics ne sont pas très loquaces, comme sur les 200 millions d’euros annuels promis par Emmanuel Macron pour financer des PSE…

Je pense qu’au ministère de l’Agriculture on regarde cela de manière très attentive. Mais ce n’est pas évident de définir techniquement comment introduire les PSE dans les travaux de préparation de la réforme de la Pac. Il faut préparer un argumentaire en vue des négociations.

Vous accordez également une place centrale aux entreprises pour structurer les filières de la production à la distribution, sans oublier le tissu de TPE et de PME intermédiaires. Pourquoi et comment les soutenir ?

Quand il y a assèchement des crédits publics, l’entreprise prend en partie le relais. Après, chaque filière est différente. Mais prenons l’exemple du lait. En conventionnel, 45 % de la production française est consommée en fromages et produits frais (beurre, crème). En bio, seule 14 % de la production l’est. Cela démontre qu’il y a des marges de développement sur les produits transformés. Les entreprises se divisent entre celles qui développent elles-mêmes une activité bio et celles qui en rachètent. Nous préconisons d’aider les TPE/PME qui souhaitent développer une activité bio elles-mêmes. En financement public, il existe le fonds Avenir bio de l’Agence bio (4 millions d’euros par an). Il a un effet levier très intéressant. Sinon, il y a le financement privé par les plateformes de crowdfunding, par ouverture du capital ou encore par les établissements financiers. Le Crédit coopératif est en train de créer un fonds dédié à la bio.

Concernant le revenu des agriculteurs, comment éviter que les travers de la construction du prix en conventionnel se reproduisent en bio ?

Avant tout, il faut poursuivre le déploiement de ses contrats avec une durée de contrats assez longue et la définition d’un tunnel de prix. Ça se fait, mais pas encore suffisamment selon les filières. Parfois, ce sont les producteurs qui refusent car, pour l’heure, ils sont en bonne position. Mais si, dans un an ou deux, il y a un creux ? Aujourd’hui, la distribution est prête à contractualiser sur des périodes très longues. Son objectif est de protéger ses approvisionnements bio face à la consommation qui explose.

Enfin, à un moment donné, si les prix stagnent, le gain pour les producteurs se fera sur leur capacité à gagner des points de productivité. En production, il faudra s’interroger sur l’utilisation du numérique et de l’innovation. Il n’y a pas de raison que les bio ne s’en emparent pas. Par ailleurs, il faudra s’interroger sur la taille des fermes, ce n’est pas un gros mot. Grandir un peu permet d’écraser les coûts. Il y a un vrai défi de productivité. Demain plus qu’aujourd’hui, les prix seront un sujet.

« Il faut régler les problèmes du bio, comme ceux du conventionnel ».

« Il faut enrichir le label européen avec des labels privés qui offrent une vision de l’économie du monde ».

(1) Note de Think Tank "La résilience des filières bio" - disponible : https://www.agridees.com/download/publications/Note-la-resilience-bio_2.pdf

Propos recueillis par Clio Randimbivololona