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Vendredi 03 mai 2019

« La biodiversité offre des marges de manœuvre considérables aux systèmes agricoles »


Dans un entretien avec Agra Presse, Nicolas Gross, chercheur à l’unité écosystème prairial (Inra) de Clermont-Ferrand, souligne le lien qui existe entre la biodiversité et la multifonctionnalité, c’est-à-dire la capacité des écosystèmes à soutenir de multiples fonctions de manière simultanée, comme la production de biomasse, le stockage de carbone et le recyclage des nutriments).


Pourquoi l’équipe de chercheurs français et espagnols à laquelle vous avez collaboré s’intéresse-t-elle aux espèces de plantes rares ?

Un écosystème est composé de quelques espèces dominantes, très abondantes et d’une multitude d’espèces moins abondantes dites rares. Une espèce rare en tant que tel n’a pas forcément de rôle important. C’est en revanche parce qu’un écosystème héberge une forte diversité de ces espèces rares qu’elles ont, par leurs interactions et leurs synergies, des effets potentiellement très positifs sur le fonctionnement des écosystèmes. Les espèces dominantes, par leur forte biomasse, ont bien sûr un rôle très important sur certaines fonctions de l’écosystème. Mais aucune espèce dominante n’est capable à elle seule de maintenir de façon stable toutes les fonctions de l’écosystème quelles que soient les conditions environnementales. C’est là que les espèces rares entrent en jeu car elles sont capables de maintenir la stabilité et la multifonctionnalité des sols. Nous avons pu mettre en évidence que ce sont leurs différences fonctionnelles (c’est-à-dire la façon dont elles utilisent les ressources du milieu de manière complémentaires) qui déterminent leurs effets bénéfiques sur les écosystèmes.

Faudrait-il introduire plus de biodiversité dans les systèmes agricoles ?

Quand on regarde ce que la nature nous apprend, on peut dire que oui. Si l’on souhaite développer des systèmes de cultures résilients et multifonctionnels adaptés aux changements globaux en cours, la biodiversité offre des marges de manœuvre considérables. Mais cela demande de repenser notre façon de produire. L’agriculture actuelle est majoritairement axée sur peu d’espèces souvent cultivées en monoculture. Les espèces dominantes seules sont plus sensibles aux aléas (stress hydriques, thermiques, maladies). Sur le long terme, sans biodiversité, les sols se dégradent, la productivité baisse. Les sols de la Beauce ne contiennent guère plus de matière organique que ceux du Sahel. Si la biodiversité s’érode, cela peut avoir des conséquences dramatiques sur la capacité des écosystèmes à fournir des services essentiels à la vie comme la production de nourriture, le maintien de la fertilité des sols ou tout simplement la fourniture d’eau potable.

Votre équipe de recherche a relevé de nombreuses données. Envisagez-vous l’élaboration d’un référentiel à l’usage des instituts techniques agricoles ?

Tout à fait. Nous en sommes au début mais les objectifs sont bien ceux-là. Une des perspectives à nos travaux est de pouvoir établir des références qui pourraient à terme être mis à l’usage des instituts techniques, chambres d’agriculture, coopératives. Par exemple, développer des indicateurs de santé d’un écosystème, afin de pouvoir diagnostiquer son état de fonctionnement optimal et détecter des signaux avant-coureurs de dégradation des écosystèmes. Ceci sera crucial pour anticiper les effets des changements climatiques.

Quelles pourraient être les applications ?

Nos travaux peuvent aussi être un moyen de concevoir de nouveaux systèmes de culture. Au lieu de cultiver certaines espèces d’intérêt en monoculture, il faudrait cultiver des assemblages d’espèces multifonctionnelles. De nombreux défis techniques et agronomiques restent à résoudre : comment semer, conduire et récolter une diversité d’espèces sur une même parcelle ? Mais nous avançons vite dans ce domaine. Le rôle positif que joue la biodiversité dans les écosystèmes est désormais démontré. Nous voulons maintenant quantifier la diversité nécessaire pour soutenir de façon durable les fonctions écosystémiques, en écosystèmes naturels, des prairies et des cultures.

"Les sols de la Beauce ne contiennent guère plus de matière organique que ceux du Sahel"

"Une des perspectives à nos travaux est d’établir des références à l’usage de l’agriculture"

Propos recueillis par Marc Nicolle



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