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Vendredi 08 février 2019

Paysage stable sur fond de participation en berne


Alors que les résultats de certains départements restent encore à découvrir, la liste FNSEA-JA consoliderait pour l’instant sa majorité absolue avec un peu plus de 54,91 % des suffrages exprimés (contre 53,39 % en 2013), devant la Coordination rurale qui reculerait légèrement à 20.57 % (21,12 % en 2013) presque à égalité avec la Confédération paysanne à 19,56 % (19,66 % en 2013). Une stabilité étonnante compte tenu de la forte baisse de la participation, qui chuterait pour le second scrutin consécutif, à 45,69 % (contre 54,34 % en 2013). 35 ans après l’ouverture au pluralisme, le paysage du syndicalisme agricole paraît stabilisé. Comme en 2013, les syndicats minoritaires conservent la majorité dans six chambres d’agriculture (en incluant la liste Modef-JA en Guadeloupe et attendant l’issue du recours déposé par la liste FNSEA-JA en Loire-Atlantique), mais après un jeu de chaises musicales animé. Seule une chambre tenue par un minoritaire en 2013 l’est restée en 2019 : le Lot-et-Garonne.


On peut dessiner les résultats de ce scrutin à deux grands traits : la participation est en baisse et le paysage syndical agricole reste stable. Le syndicalisme majoritaire consoliderait sa majorité absolue devant deux concurrents qui représentent toujours chacun un peu moins de la moitié de la liste FNSEA-JA. Dans le détail, elle connaîtrait même un léger rebond pour atteindre 54,91 %, la Confédération paysanne resterait stable à 19,56 % et la Coordination rurale reculerait très légèrement à 20,57 %. À quelques points près, les équilibres resteront inchangés.

Un constat étonnant au vu de la forte chute de la participation qui aurait pu rebattre les cartes. Elle atteindrait 45,69 %, en recul de près de 9 points par rapport à 2013. Pour le président de l’APCA (chambres d’agriculture), Claude Cochonneau, « il faut l’analyser, essayer de comprendre et y apporter des remèdes d’ici la prochaine élection en s’assurant que ce n’est qu’un accident de parcours ». Le président de l’APCA estime par ailleurs que la participation au précédent scrutin de 2013 (déjà en fort recul de 12 points par rapport à 2007) avait pu être portée par une conjoncture économique favorable en 2012.

Hypothèse des enjeux amoindris

Les travaux des chercheurs Serge Le Guen et Roger Cordellier, spécialistes du sujet, fournissent deux hypothèses d’explication : il peut résulter d’un affaiblissement de l’attrait du syndicalisme, pas seulement agricole. Il peut aussi être mis en relation avec la « stabilisation du paysage syndical », parachevé lors du scrutin de 2013. Serge Cordellier faisait notamment l’hypothèse qu’un paysage stable suscite un moindre intérêt à voter. Comme Serge Cordellier, Claude Cochonneau rappelle qu’il s’agit tout de même d’un score dans la moyenne d’autres élections professionnelles. La présidente de la FNSEA Christiane Lambert qualifie également le taux d'« honorable » compte tenu du « contexte actuel d’un pays chamboulé par les mouvements de toutes sortes ».

Participation : « S’assurer que ce n’est qu’un accident de parcours »

Pour le président de la Coordination rurale Bernard Lannes, cette chute est liée à la régionalisation du réseau consulaire, qu’il a dénoncé durant la campagne : « Avec la marche forcée de la régionalisation imposée par l’APCA (chambre d’agriculture, ndlr), l’abstention a touché tout le monde. Les grandes régions sont une catastrophe, les agriculteurs ne se sentent plus concernés. »

On observe par ailleurs que les enjeux locaux forts ne ravivent pas forcément la participation. Pour preuve, la forte baisse en Loire-Atlantique (-14 points), alors que les syndicats étaient au coude à coude, et que les débats ont été houleux autour de la Zad de Notre-Dame-des-Landes. De même, dans le Puy-de-Dôme, où l’enjeu de la reconduction de la liste sortante CR-Conf' élue en 2013 n’a pas empêché un recul de 10 points de la participation.

Jeux de chaises musicales dans les départements

Si le paysage est stable au niveau national, il a occasionné un jeu de chaises musicales assez animé à la tête des chambres départementales. Seule une chambre tenue par un minoritaire en 2013 l’est restée en 2019 : le Lot-et-Garonne de la CR.

La FNSEA et les JA ont conquis le Calvados (ex-Coordination rurale, CR), le Puy-de-Dôme (ex liste commune CR-Confédération paysanne), La Réunion (Conf'), et la Charente (CR). La Coordination rurale prend en revanche la tête de deux nouvelles chambres d’agriculture, la Vienne et la Haute-Vienne. De son côté, la Confédération paysanne prend la tête de deux chambres, Mayotte et la Loire-Atlantique. La Guadeloupe passe entre les mains d’une coalition inédite Modef-Jeunes agriculteurs.

Surprise dans la Calvados, retour de la Conf' en Loire-Atlantique

Parmi ces changements, deux sont particulièrement notables car ils concernent des « fiefs » syndicaux. La Coordination rurale a perdu la chambre du Calvados qu’elle présidait depuis 1995 ; La liste FNSEA/JA y passe largement en tête (47,1 %), devant la Coordination rurale (35,4 %), et la Confédération paysanne (17,5 %). FNSEA et JA ont profité d’une ouverture, a explique Christiane Lambert. Michel Legrand, le président sortant, figure locale, étiquetée CR mais notoirement peu emprunt des idées portées au national par le syndicat, ne s’est pas représenté en 2019.

La Confédération paysanne devrait reprendre la tête de son fief de Loire-Atlantique où elle avait gouverné la chambre d’agriculture jusqu’en 2007, avant de perdre deux élections de suite, au profit de la FNSEA. Elle l’emporte sur le fil avec 39,61 % des suffrages, contre 39,55 % pour la FNSEA-JA. La Conf' aurait gagné « à deux voix d’écart », selon la FNSEA et les JA qui ont déposé un recours et demandé le recomptage des voix. Selon Claude Cochonneau, une partie des agriculteurs du département n’auraient pas reçu de matériel de vote.

La FNSEA et les JA ont moins subi de listes dissidentes

Pour la FNSEA et les JA, c’est une satisfaction. « Ceux qui voyaient les listes FNSEA/JA descendre en dessous de 50 % se sont trompés, a déclaré dès le 6 février, le président des Jeunes agriculteurs Jérémy Decerle. Nous remercions tout notre réseau. » Difficile d’analyser la légère progression de la FNSEA et des JA si elle se confirme. On peut d’ores et déjà dire que la reconquête de certaines chambres a été permise par une meilleure discipline que lors du précédent scrutin. C’est le cas en Charente et dans le Puy-de-Dôme, qui avait été perdus au précédent scrutin, faute d’avoir pu éviter les divisions. En Charente, la liste FNSEA-JA a progressé de 12 points grâce à l’absence de liste dissidente. De la même façon, elle progresse de 14 points dans le Puy-de-Dôme.

La Coordination rurale est au ralenti, comme en 2001, scrutin qui avait vu son adversaire la Confédération paysanne progresser de 7 points grâce à l’effet Bové. Mais les facteurs de cette stagnation sont différents. Lors des précédents scrutins, la progression du score national de la Coordination rurale tenait en partie à son expansion géographique, c’est-à-dire à la présentation de listes dans des départements où elle n’était pas présente jusqu’ici. Cette année, elle ne pouvait plus compter autant sur cet effet – elle ne présentait que deux listes supplémentaires cette année, à la Réunion et en Creuse. Elle a obtenu dans ces départements un score modeste, respectivement 3.8 % et 10,5 %.

La Conf' « dans ses objectifs », la CR reste « positive »

« Nous restons positifs. Face à la grosse machine FNSEA-JA, pour qui la CR devait disparaître, nous nous maintenons », relativise Bernard Lannes. Le leader de la CR se félicite d’avoir remporté de nouvelles chambres d’agriculture dans des départements comme la Vienne et la Haute-Vienne, où la FNSEA et les JA ne souffraient d’aucune liste dissidente – ce qui avait été le cas en 2013 en Puy de Dôme et Charente. Dans le Puy-de-Dôme, Bernard Lannes impute la défaite de la liste CR-Conf' à la création d’une liste Modef dans le département.

En Bretagne et dans l’Ouest en général, la Coordination rurale ne connait pas le progrès qu’elle prédisait. Elle gagne 7 points dans le Finistère, 2 en Ille-et-Vilaine, mais recule en Côtes d’Armor et Morbihan. Le chercheur Serge Cordellier faisait l’hypothèse d’un effet Apli lors du dernier scrutin de 2013, qui se déroulait quelques années après la crise laitière de 2009.

De son côté, la Confédération paysanne est satisfaite. Son porte-parole Laurent Pinatel estime, qu’avec une tendance à 20 % des voix environ et deux chambres d’agriculture, le syndicat est en passe d’atteindre ses objectifs. Laurent Pinatel remarque que son syndicat « progresse dans de nombreux départements, et non par poussée dans certaines. Cela signifie qu’il y a un mouvement de fond qui accompagne la Confédération paysanne, que notre discours est entendu ». Il note toutefois que la liste FNSEA-JA « ne bronche pas ». « Cela pourrait être mieux, mais nous sommes dans nos objectifs. »

MR



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