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Vendredi 06 juillet 2018

Accords commerciaux  : « Les gouvernements ne privilégient pas d’autres secteurs au détriment de l’agriculture »


Professeur d’économie à l’Université de Bordeaux et chercheur à l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (Ifpri) (1), Antoine Bouet estime que les gouvernements européens ne privilégient pas d’autres secteurs au détriment de l’agriculture dans les négociations d’accords commerciaux. Il plaide pour des baisses partielles et ciblées des tarifs douaniers, accompagnées « de politiques efficaces de traitement social et économique de ces destructions d’emplois ».


Quelles peuvent être les conséquences pour l’agriculture européenne de la hausse des tarifs douaniers sur l’acier et l’aluminium annoncée par Donald Trump et celle, pressentie, sur l’automobile ? Des premières rétorsions ont été annoncées par le Mexique sur le porc américain, qui peuvent profiter à l’UE.

Il s’agit de conséquences indirectes : la Chine, le Mexique ou le Canada pourraient exercer des représailles sur des exportations américaines de céréales qui perdraient alors des marchés traditionnels, ce qui ouvrirait alors des opportunités à tous les agriculteurs mondiaux, et en particulier aux agriculteurs européens.

Une éventuelle remontée générale des barrières douanières dans le monde peut-elle profiter à l’agriculture européenne ?

Non ! Dans un monde fermé il y a moins de possibilités d’exporter et les coûts de production ainsi que les prix sont plus élevés. Cela provoque des pertes de pouvoir d’achat et tout le monde y perd en activité économique et en emplois au final. Les agriculteurs européens pourraient penser que cela leur permettrait de reconquérir le marché intérieur, mais les effets indirects seraient énormes : toutes les entreprises qui vivent essentiellement sur l’activité exportatrice seraient obligées de licencier et/ou d’arrêter leur activité.

Par exemple, dans la région du Cognac, plus de 90 % de la production sont exportés. Fermer cette activité c’est condamner une région entière. Des entreprises comme Danone, Bel, Labeyrie réduiraient énormément leur activité : ce sont des entreprises qui génèrent beaucoup d’emplois, et ce sont en plus les entreprises qui paient les meilleurs salaires et innovent le plus. Le coût d’une fermeture générale des frontières est beaucoup trop élevé.

À l’inverse, pensez-vous que l’agriculture européenne aurait à gagner à baisser davantage – voire complètement – ses barrières douanières, voire toutes ses autres formes de soutien ?

Je ne pense pas que cette option soit politiquement faisable, mais des baisses partielles de barrières douanières ciblées et du soutien domestique – ou sa transformation en une autre forme de soutien – pourraient être négociées contre des ouvertures chez des partenaires dans des secteurs qui nous intéressent, là où l’agriculture et l’agroalimentaire européens ont un avantage comparatif.

Cela supposerait une adaptation de l’agriculture européenne et une spécialisation dans de nouveaux secteurs. Mais, d’une part, le temps requis pour ce processus, d’autre part, des aides temporaires pour annuler le coût d’ajustement, pourraient être aussi négociés.

Depuis le blocage du cycle de Doha, les accords bilatéraux se multiplient notamment à l’initiative de l’Europe. Quelles sont les conséquences pour l’agriculture européenne de ce changement de gouvernance du commerce extérieur européen ?

Les conséquences sont très variables. Cela dépend du type d’accord qui est négocié : un accord de l’Europe avec le Mercosur n’aura pas les mêmes conséquences qu’un accord avec des pays asiatiques. Un avantage de ces accords pour l’agriculture européenne est qu’ils ne portent a priori que sur les tarifs douaniers, pas sur le soutien domestique qui est un objet de négociation au sein de l’OMC.

L’agriculture européenne est-elle une « monnaie d’échange » dans les accords de libre-échange, comme le regrettent souvent les organisations agricoles ?

Non, je ne crois pas que l’on puisse parler de l’agriculture européenne comme une « monnaie d’échange » : d’abord, l’agriculture européenne a bénéficié d’un soutien énorme depuis des décennies, non seulement en termes de soutiens à la production, mais aussi en termes de tarifs douaniers qui renchérissent les prix intérieurs à la consommation.

Ensuite il est vrai que les accords de libéralisation commerciale impliquent des spécialisations sectorielles. Si on considère le secteur agricole et agroalimentaire, tout accord génère d’un côté des aspects positifs dans certaines filières, négatifs dans d’autres. Par exemple, on peut imaginer qu’une libéralisation commerciale transatlantique provoquerait une baisse d’activité dans la filière de la viande bovine en Europe mais une expansion de la filière vins et spiritueux et celle des fromages. C’est la même chose dans l’industrie, et aussi dans les services. Ce n’est donc pas spécifique à l’agriculture.

Est-ce à dire que ces accords aboutissent forcément à un effet neutre pour l’agriculture, composé d’effets négatifs pour certaines filières, positifs pour d’autres ? L’agriculture ne peut-elle pas sortir perdante au bénéfice d’autres secteurs ? Compte tenu de la courbe de l’emploi en agriculture, les gouvernements n’ont-ils pas tendance à privilégier d’autres secteurs, où l’emploi – et le PIB plus largement – sont en croissance ?

Je ne dis pas que l’effet est neutre au total, mais que dans tout accord de libéralisation commerciale il y a des effets positifs et des effets négatifs. Il est difficile d’additionner ces effets : par exemple, si à cause d’un accord commercial, il y a 12 000 emplois créés dans un secteur, 9 000 perdus dans un autre, on ne peut pas se contenter de dire l’accord va créer 3 000 emplois, même si c’est vrai en net. Il faut explicitement mentionner ces créations et ces destructions d’emplois pour bien souligner que, si on met l’accord en place il faudra mettre en place des politiques efficaces de traitement social et économique de ces destructions d’emplois.

Je ne pense pas non plus que les gouvernements privilégient des secteurs au détriment de l’agriculture. La courbe de l’emploi en agriculture reflète aussi l’évolution de la productivité du travail dans l’agriculture. On ne peut pas dire : la productivité croît beaucoup dans ce secteur et l’emploi y baisse, donc les gouvernements se désintéressent de ce secteur !

Peut-on décrire l’Ifpri comme une institution qui prône le libre-échange ?

L’Ifpri n’a pas comme mandat la défense du libre-échange, mais celui de résoudre le problème de la famine dans le monde. Nous sommes plutôt en faveur du libre-échange car il est plus efficace en termes de production alimentaire au niveau mondial. Nous ne défendons pas une agriculture particulière.

Nous pouvons dénoncer des accords commerciaux de libéralisation des échanges commerciaux ; par exemple nous l’avons fait récemment à propos de l’accord de Partenariat économique entre l’Europe et l’Afrique occidentale. Notre conclusion était que cela allait dans le sens d’un appauvrissement de pays en voie de développement.

(1) Antoine Bouët et David Laborde (Ifpri) sont les auteurs d’un récent ouvrage intitulé "L’agricuture, le développement et le commerce mondial (2000-2015)", paru en septembre 2017

Propos recueillis par Mathieu Robert



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