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Lundi 13 juillet 2015

Big data : une nouvelle révolution agricole en marche


Le boom des données extraites des champs et des animaux a fait naître dans les années 2000 de nouveaux acteurs dans le monde agricole. Ces entreprises spécialisées dans le traitement des données ont pour nom Climate Corp, ou Farmers Business Network aux Etats-Unis, Smag en France. Ce nouveau secteur d'activité offre des perspectives prometteuses à l'agriculture, mais pourrait poser la question de l'autonomie des agriculteurs. Pour les parlementaires, le contrôle des données est même un enjeu de souveraineté nationale !


Imaginez que, depuis ses bureaux californiens, Climate Corp (filiale de Monsanto) soit mieux renseigné sur les parcelles de la Beauce et les vaches du Cantal, que les agriculteurs ou leurs coopératives elles-mêmes. Imaginez que la société américaine puisse conseiller les meilleures semences, les meilleurs engrais, les meilleures rations, grâce à une multitude de données fournies par l'agriculteur lui-même, ses machines agricoles, des capteurs placés dans les champs ou sur les animaux. Imaginez qu'elle le prévienne avant tout le monde de l'émergence d'un risque de grêle ou de maladie, et qu'elle puisse leur désigner la vache ou le mètre carré de terre à traiter. C'est le mauvais rêve que font la profession agricole et certains parlementaires français : qu'un « big player » américain s'empare des données de plus en plus importantes produites par les agriculteurs, en leur proposant des services ultra performants. Heureusement, on en est encore loin ! Des parlementaires français et des professionnels agricoles s'en sont tout de même inquiétés à l'occasion d'une audition organisée, le 2 juillet, par l'Office parlementaire des choix technologiques (Opecst) autour du « big data agricole ». Tous attendent des gains substantiels de ces technologies mais craignent pour la souveraineté des agriculteurs et de la France (voir article suivant).

L'agriculture prend son temps

Derrière le terme obscur de « big data » se cachent des technologies, un savoir-faire : celui développé par les entreprises du numérique comme Google pour traiter la quantité de données gigantesques qu'ils récoltent et en extraire des services simples d'utilisation. Facebook, a, par exemple, tiré de son réseau social et des myriades d'interactions qui s'y produisent, des services de marketing très puissants.

En agriculture, ces techniques sont encore peu utilisées, car les données à collectées sont encore peu nombreuses. « Facebook génère plus de données en deux jours, que nous en un an. Avec 10 millions d'hectares, nous commençons tout juste à avoir besoin de ces technologies », explique Stéphane Marcel, Pdg de Smag. « Ca va mettre plus de temps ; en viticulture, il n'y a qu'un millésime par an. On est loin de la vente de téléphones où il s'achète des milliers de téléphones tous les jours », explique Sébastien Payen, co-fondateur de la start-up Fruition, qui travaille sur le big data en viticulture.

Toutefois les données sont de plus en plus nombreuses, produites par les machines (tracteurs, moissonneuses, pulvérisateurs, machines à traire, podomètres...), les capteurs présents dans les champs (capteur de stress hydrique en viticulture) ou dans les airs (drones, images satellitaires). Les attentes sont fortes : économies d'énergie, de traitements phytosanitaires ou d'antibiotiques, prévision des risques... Pour Hervé Pillaud, président de la Chambre d'agriculture de Vendée, les « big data » toucheront six domaines agricoles : les assurances, le financement, la recherche et développement, les objets connectés, le conseil et l'approche du marché.

Climate Corp s'implante dans le maïs

Comme l'a rappelé l'audition de l'Opecst, de nombreuses initiatives ont émergé de l'autre côté de l'Atlantique dans le traitement des données agricoles, où trois opérateurs sont identifiés comme des leaders de cette activité : Climate Corp (filiale de Monsanto), Farmers Business Network et John Deere. D'abord spécialisée dans l'assurance météorologique, la société Climate Corp s'est fortement développée depuis 2012 sur le conseil en fertilisation pour les maïsiculteurs – elle travaille également dans le soja. « Nous avons développé beaucoup de modèles pour comprendre les risques en agriculture entre 2009 et 2012. Nous avons réalisé que ces modèles et des données acquises dans les champs, notamment dans le Midwest, pouvaient nous servir à mieux gérer les exploitations », retrace Tristan D'Orgeval, directeur produits chez Climate Corp. En 2015, la société ambitionne de couvrir 50 M ha avec son service gratuit – la surface agricole utile des Etats-Unis est de 381 M ha – et 5 Mha avec son service payant (environ 7 € l'hectare), Climate Pro ; elle projette déjà d'étendre son offre au Canada et à l'Amérique du sud. « Sa force est de combiner les flux d'information descendants et montants avec les agriculteurs », explique Stéphane Grumbach, directeur de recherche à l'Inria (Institut de recherche en informatique). En d'autres termes, lorsqu'elle livre des informations et des conseils à un agriculteur, celui-ci lui donne à son tour des informations précieuses. En 2013 l'entreprise a été rachetée par Monsanto pour 930 M$. Le semencier a racheté en parallèle d'autres start-up spécialisées dans l'acquisition et le traitement de données : Solum en février 2014 (mesures du sol), 640 Labs en décembre 2014 et Precision planting en 2012 (données sur les semis).

FBN, l'alternative « indépendante »

Dans la Silicon valley, le big data agricole est une valeur montante. « Depuis un an, il y a pas mal d'effervescence, on voit beaucoup de choses bouger notamment aux Etats-Unis », remarque Sébastien Payen, qui a travaillé plusieurs années dans la Silicon Valley. FarmLogs, CropX, Farmeron... « Une myriade de start-up se sont créées un peu avant, et après le rachat de Climate corp par Monsanto, et les financeurs de la Silicon Valley montrent de plus en plus d'intérêt », estime Tristan D'Orgeval. Parmi ces start-up, Far-mer business network (FBN), s'est faite particulièrement remarquer par son modèle original, et sa levée de fonds de 15 M$ avec comme principal investisseur l'un des fonds d'investissement de Google. Fondée en Californie en 2014, FBN propose une plateforme d'information payante (500 $ par an) sur laquelle les agriculteurs entrent leurs données (rendements, conditions pédologiques de leur ferme...), et ont accès à une analyse des performances de 500 variétés dans les champs des agriculteurs du réseau. Après seulement un an d'existence, les données sont déjà collectées sur 3 millions d'hectares et 17 états américains. Ses créateurs le voient comme une alternative robuste et indépendante, aux habituels résultats des plateformes expérimentales ou aux conseils des semenciers.

John Deere, producteur massif de données

Dernier acteur important du « big data agricole », le machiniste américain John Deere : la société plus que centenaire a pris de l'avance sur ses concurrents en créant, il y a deux ans, un service, appelé My John Deere, qui permet à un agriculteur de récupérer toutes les données produites par ses machines sur un site internet : cartes des rendements, des épandages de phytosanitaires, des semis... Le machiniste délivre une quantité de données impressionnante. Aux Etats-Unis, 41 000 agriculteurs ont un compte My John Deere, 8 000 en Europe. « Nous avons pris de l'avance par rapport à nos concurrents car nous avons développé notre propre système de GPS », explique Etienne Vicariot, de la division marketing chez John Deere. Cependant John Deere n'est pas vu, et ne se voit pas, comme un véritable acteur du « big data », car il n'exploite pas ces données. « Pour l'instant nous ne savons pas quoi en faire. Notre métier, ce n'est pas l'analyse de données, mais la construction de machines », estime Etienne Vicariot. « On ne les voit pas aller dans les recommandations à l'agriculture, confirme Tristan D'Orgeval. Ils auront cependant un rôle à jouer sur les plateformes de données ». On observe de la même manière des fabricants de machines à traire, comme Lely ou Delaval, collecter de plus en plus de données sur les vaches laitières et leur production.

La France veut construire son « big player »

Dans l'hexagone, des initiatives existent pour rassembler et exploiter les données agricoles. La principale s'appelle Smag (120 collaborateurs, créée en 2001), dont l'actionnaire majoritaire est l'union de coopératives InVivo (250 coopératives). Son Pdg Stéphane Marcel estime qu'elle est à la hauteur des entreprises américaines. « On travail avec 80 % des coopératives, on équipe les conseillers, et 30 000 agriculteurs pour les accompagner dans la gestion de leurs exploitations », explique son Pdg Stéphane Marcel. Les outils de Smag sont déjà utilisés sur 10 millions d'hectares. Smag veut devenir le « gros player qui pourra faire face à Climate, Farmers Business Network... », explique-t-il. Elle collabore avec les constructeurs John Deere et Agco, avec les firmes Basf, Bayer et Syngenta, et avec Arvalis et InVivo. Et son modèle se veut à l'opposé des initiatives américaines : « Nous ne travaillons pas en direct avec les agriculteurs, nous passons toujours par les coopératives et les négociants ; nous pensons que la relation conseiller est importante », explique-t-il.

D'autres initiatives plus isolées existent en France. Fruition sciences est un bon exemple. Lancée en 2009, cette start-up franco-américaine, spécialisée dans l'irrigation en viticulture, vendait jusqu'à présent des capteurs de stress hydrique et une application dédiée qui permet aux viticulteurs (100 domaines aux Etats-Unis, 50 en France) de mieux gérer leur irrigation. Depuis l'année dernière, Fruition travaille sur l'exploitation de ses données : « Il y a énormément de valeur dans les données. On pourrait être plus précis, si on comprenait le lien entre le stress hydrique, la maturité du raisin et la qualité du vin », explique l'un des co-fondateurs Sébastien Payen. La jeune société Airinov, qui commercialise des drones, avance aussi sur le sujet ; de ses données cartographiques, elle commercialise un service de gestion de la fertilisation azotée en blé et en colza, qui permet aux agriculteurs d'appliquer des doses différenciées entre ses par-celles, et même à l'intérieur de celles-ci. 80 000 hectares et 5 000 agriculteurs sont déjà couverts par ce service. Et depuis sa levée de fonds de 7,5 M€ avec Parott, la société envisage de sortir des frontières françaises, et d'élargir son offre à la détection des mauvaises herbes. « On est au début de quelque chose, résume Florent Mainfroy, l'un des fondateurs d'Airinov. Mais ce n'est pas encore très clair !

(MR)



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