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Vendredi 07 juin 2019

Bio : le monde agricole divisé sur les serres chauffées


L'utilisation de serres chauffées cristalise l'opposition entre les différentes visions de ce que doit être l'agricuture bio. Les prises de position se sont multipliées pour demander le strict encadrement de cette pratique en France ou au contraire défendre son utilisation. Deux craintes s’opposent : celle de « l’industrialisation » face à celle des importations. Le Comité national d’agriculture biologique (Cnab) pourrait trancher la question le 11 juillet.


La possibilité d’utiliser des serres chauffées en agriculture biologique n’en finit pas de provoquer des tensions entre acteurs de ce marché en pleine croissance. Si la pratique est autorisée par la réglementation européenne et par le guide de lecture français qui encadre l’agriculture biologique en France, plusieurs acteurs du bio demandent depuis un an qu’elle soit plus strictement encadrée, pointant des dérives dans son utilisation, notamment dans la production de tomates. Avec une crainte : perdre à terme la confiance du consommateur. Les prises de position publiques se sont multipliées la semaine dernière, avec en ligne de mire la réunion du Comité national d’agriculture biologique (Cnab, rattaché à l’INAO) du 11 juillet prochain, l’instance qui établit le guide de lecture français et qui pourrait trancher la question d’un éventuel encadrement.

« Nous commençons à voir des dérives sur le terrain »

Dans une pétition relayée par Libération le 29 mai et signée par plus de 43 000 personnes (au 6 juin), la Fédération nationale d’agriculture biologique (Fnab) et trois associations environnementales (Réseau action climat, Fondation Nicolas Hulot, Greenpeace) interpellaient ainsi le ministre de l’Agriculture, en demandant « un encadrement strict du chauffage des serres en bio » dans le guide de lecture français. Derrière cette demande, la crainte notamment d’une « industrialisation de la bio » avec l’entrée de nouveaux producteurs sur le marché. « Nous avons réagi parce que nous commençons à voir des dérives sur le terrain, des producteurs qui essaient d’avancer les récoltes de tomates en février ou mars, explique ainsi Jean-Paul Gabillard, secrétaire national Légumes de la Fnab. Des grosses coopératives en tomates hors-sol conventionnels qui commencent à vouloir attaquer le marché de la bio en calquant le modèle conventionnel sur le bio. Pour nous, nous ne sommes plus dans le respect de la saisonnalité ». Il cible notamment les coopératives bretonnes (Cerafel, Sica St Paul de Léon…) qui commercialisent leurs produits sous la marque « Prince de Bretagne ».

C’est en Bretagne justement qu’une « tribune » a été organisée le 29 mai, par le réseau Fnab, des représentants de Synabio (syndicat des transformateurs et distributeurs bio), de Biocoop ou Carrefour pour dire, là aussi, « non aux serres chauffées ». Et comme un symbole des oppositions, le même jour, une conférence de presse à l’Assemblée générale des chambres d’agriculture (APCA) de plusieurs organisations professionnelles agricoles (APCA, FNSEA, Légumes de France, Coop de France, Felcoop et Interfel) défendait une « interprétation française qui s’inscrit dans le cadre du règlement européen, sans sur-transposition ». Si elles ne sont pas contre un encadrement du chauffage en serres, c’est « en portant le débat au niveau européen » qu’elles estiment que la question doit être traitée. « Ce qui rassure aujourd’hui, c’est qu’il n’y a pas deux bio, mais un règlement européen, explique Laurent Grandin, président d’Interfel (l’interprofession des fruits et légumes frais). S’il doit y avoir une évolution dans ce domaine, alors elle ne peut se faire qu’à ce niveau-là. Il faut arrêter les distorsions de compréhension et les distorsions de concurrence que cela génère »

Interpeller le ministre en vue du 11 juillet

Derrière ces prises de position, la volonté d’interpeller le ministre de l’Agriculture en vue de la réunion du Cnab. La Fnab avait déposé une demande d’interdiction du chauffage des serres auprès de cette instance en juin 2018. Mis à l’ordre du jour, le sujet a été repoussé deux fois en décembre 2018 (à la demande de l’APCA) puis en avril 2019 (à la demande du ministre de l’Agriculture). « La position qui est tenue par la France dans le cadre des négociations européennes est l’avis du Cnab. Mais sur ce sujet-là [ndlr : les serres chauffées], il n’a même pas été possible de s’exprimer puisque retardé une première fois et puis retiré de l’ordre du jour. Pour laisser sans doute au ministère la liberté totale de faire ce choix », craint ainsi Jean-Marc Levêque, président de Synabio et mandaté au Cnab. D’ailleurs, assure-t-il, pour la réunion prévue le 11 juillet, « nous n’avons pas la confirmation (de la tenue) du Cnab et de l’ordre du jour », ajoute-t-il.

Le ministre de l’Agriculture s’était exprimé sur la question des serres chauffées en agriculture biologique le 26 mars dernier, répondant à une interrogation du sénateur écologiste du Morbihan Joël Labbé. Le sujet « concerne trente-huit entreprises, produisant 9 500 tonnes de produits », estimait-il alors, en constatant « que le monde agricole et l’ensemble de la profession ne se sont pas encore mis d’accord » dans les discussions au Cnab. « Nous devons faire attention à deux risques en la matière : à la surtransposition et au fait de nous mettre en difficulté économique par rapport à d’autres pays », avait-il ajouté, semblant rejoindre certaines positions exprimées à l’APCA.

Développer le bio « sur la base de valeurs et de principes »

Si le chauffage divise, c’est d’abord par ce que les acteurs ne semblent pas d’accord sur son utilité pour les cultures. La Fnab plaide dans sa pétition pour que la pratique soit limitée « à la production de plants et au maintien hors gel ». « Ce qui était l’esprit de la réglementation c’était d’autoriser le chauffage uniquement pour protéger les cultures, pas pour les faire croître », rappelle Jean-Marc Levêque. Mais « dans le guide de lecture français, il n’y a pas de précisions, donc les organismes certificateurs considèrent que le chauffage est autorisé » quel que que soit l’usage, ajoute Jean-Paul Gabillard. Un manque de précision qui ouvrirait la possibilité à la production de légumes à l’encontre du « respect des cycles naturels » et sans « une utilisation responsable de l’énergie » inscrit dans le guide de lecture français de l’agriculture biologique. Autre enjeu : « Que les productions sous serre fassent l’objet de rotation, qu’on ne soit pas dans la monoculture », précise Jean-Marc Levêque. Une crainte si les périodes de production dans les serres sont trop étendues grâce au chauffage. « Nos organisations professionnelles souhaitent continuer à être accueillantes à des nouveaux opérateurs, parce qu’on souhaite de la bio pour tous et pour notre planète. Par contre, on souhaite que cela se fasse sur la base de valeurs et de principes », ajoute-t-il.

En face, les organisations présentes à l’APCA se défendent de « vouloir produire des fruits et légumes biologiques en contre-saison » et mettent en avant les avantages, notamment sanitaires, de cette technique. « Le chauffage des serres permet de limiter l’utilisation des produits phytosanitaires, dont le cuivre. Cela permet d’être plus vertueux vers un progrès de l’alimentation française », avance Thierry Coué, président de la commission environnement de la FNSEA. Un argument déjà présenté au Cnab, où il avait été rejeté. « Notre discours, c’est de produire pour le consommateur français et profiter de toutes les techniques qui sont possibles en agriculture pour évoluer vers une transition écologique », ajoute-t-il, pointant notamment le développement de techniques de « chauffages plus écologiques, moins fossiles » qui « demandent du temps ».

Compétitivité économique et importations

Autre argument mis en avant : la compétitivité économique. Un durcissement de la réglementation pour les producteurs français ouvrirait plus largement « la porte aux importations qui sont de l’ordre de 78 % en tomate bio », indiquent les organisations dans un communiqué. Un point sur lequel elles semblent malgré tout prêtes à faire une concession en proposant de « préciser la notion de “cycle naturel” » dans le guide de lecture français de l’agriculture bio, en permettant le chauffage en serres aux cultures « plantées dans l’année ». Ce qui permettrait « de récolter au plus tôt les tomates au printemps (avril-mai) » en serres chauffées, selon elles. Un argument qui pourrait être discuté le 11 juillet.

Au-delà des modalités d’encadrement, c’est bien l’articulation entre règles françaises et le règlement européen qui semble diviser. D’un côté, une opposition forte à tout écart entre les deux : « Si l’Europe nous décrète qu’il ne faut plus de chauffage, alors c’est plus de chauffage sur toute l’Europe, estime Jacques Rouchaussé, président de Légumes de France (FNSEA). Arrêtons de vouloir donner l’exemple. Nous allons nous priver de production et mettre des exploitations en danger ». Alors que la Fnab semble au contraire croire dans la capacité d’entraînement de la France sur ce sujet en Europe : « Quand un pays comme la France édicte ce genre de règle, cela peut faire évoluer les autres pays dans le bon sens, estime Jean-Paul Gabillard. C’est pour cela que nous souhaitons que la France puisse montrer l’exemple. Ce qui ne nous empêchera pas de retravailler au niveau européen pour que cela soit également interdit. »

RO