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Vendredi 27 septembre 2019 | analyse

Comment les géants du négoce se renouvellent


Un quatuor historique domine le négoce international de grains. Ce sont trois américains et un européen : Archer Daniels Midland (ADM), Bunge, Cargill, et Louis Dreyfus Company (LDC), surnommés les ABCD. S’ils continuent de jouer un rôle majeur, leur ciel s’est assombri. Selon une étude d'Unigrains, le trading « ne paie plus » : les marchés connaissent une phase de prix bas, le secteur devient très concurrentiel, de nouvelles menaces apparaissant avec la digitalisation du commerce. En pleine zone de turbulences, les ABCD changent de modèle d’entreprise. La stratégie commune est une intégration vers l’aval de plus en plus poussée, dont le rachat du français Neovia par ADM est un exemple récent.


« Le négoce international, ça ne paye plus ! » Une récente étude d’Unigrains dresse ce constat guère nouveau pour les géants du secteur. Depuis le début de la décennie, les fameux ABCD voient leurs profits chuter. Cette mauvaise passe les conduit à une réinvention profonde. Ils cherchent à s’assurer des débouchés pour leurs commodités, à se positionner sur des segments à meilleure valeur ajoutée. Leur stratégie vise l’intégration vers l’aval. Avec une accélération lors des cinq dernières années, signale Unigrains. Le rachat en février du fleuron français de la nutrition animale Neovia par ADM est encore dans les mémoires.

Les ABCD absents de l’origination en France

Les ABCD ont un rôle prépondérant dans l’agribusiness. De fait, le cadet (ADM) a près d’un siècle d’existence, l’aîné (Bunge) est bicentenaire, et 70 à 90 % des grains transitaient entre leurs mains avant que cette part ne s’effrite récemment. Une domination néanmoins peu visible pour l’agriculteur français : contrairement au farmer américain, il ne vend pas sa récolte aux géants mondiaux du négoce. « Aucune multinationale ne possède en France des actifs pour l’origination », autrement dit la collecte, relève Jean-François Lépy, DG de Soufflet Négoce. Ce type d’acteurs intervient comme client des silos portuaires et dans l’Hexagone, « même en Europe de l’Ouest, ils ne disposent pas d’outils pour l’export : leur présence s’affirme plutôt dans les outils d’importation ou de trituration ». Cargill revendique ainsi la transformation de 35 % à 40 % de la récolte nationale en tournesol, 20 à 25 % du colza avec ses usines de Saint-Nazaire, Montoir-de-Bretagne.

Cette diversification dans l’aval permet notamment de « pallier la forte cyclicité du négoce de matières premières agricoles », explique le directeur de la communication Sébastien Delerue. Le risque de réputation est aussi à considérer, d’après Baptiste Bannier, associé chez PwC. « Il y a une question d’image : par rapport au trading, c’est plus valorisant en termes d’histoire sur le métier quand on a d’autres activités », explique le responsable Industrie Agri-Agro au sein du cabinet d’audit. « Les ABCD ont besoin d’actifs physiques pour justifier leur valeur. »

Une rentabilité en baisse

Mais leur stratégie répond surtout à une dégradation de la marge. Le commerce mondial des grains vit une phase de prix bas et de faible volatilité, limitant les possibilités d’arbitrage. « Les ABCD, profitant des longues et importantes fluctuations de prix au début des années 2000, ont réalisé des profits considérables sur les marchés à terme », indique le consultant François Luguenot, qui a travaillé une trentaine d’années dans des sociétés de négoce international. « Cela a conduit certains à accepter de vendre à perte sur les marchés physiques. Aujourd’hui, avec une succession d’années de surproduction mondiale de céréales puis la guerre commerciale sino-américaine, les prix des grains ont cessé de fluctuer, sinon à extrêmement court terme, interdisant la spéculation sur les marchés à terme. »

« Pendant une époque, il y avait une prime à l’information, explique aussi Jean-François Lépy. Les multinationales s’appuyaient sur des réseaux dans plein de pays, qui étaient déterminants en termes de connaissance du marché. Cette période est révolue. Tout le monde a la même information au même moment, y compris l’agriculteur dans son champ à l’aide d’un smartphone. S’ajoute à cela une relative transparence des prix grâce aux marchés à terme. » Les sociétés de négoce international ont par ailleurs réalisé de gros investissements dans les silos intérieurs, portuaires ou dans les capacités d’écrasement, conduisant à des surcapacités. Conséquence, Unigrains note une baisse de profitabilité moyenne chez les ABCD depuis plusieurs années. ADM par exemple voit sa marge baisser entre 2010 et 2018, passant de 2,9 % à 2,2 % pour l’activité origination, d’après l’étude.

De nouveaux opérateurs émergent

Le négoce international revisite aussi son modèle parce que la concurrence s’intensifie dans le secteur. De nouveaux opérateurs émergent au côté des acteurs historiques. Unigrains pointe dans son étude des sociétés de négoce de matières premières qui se mettent à l’agricole. Ainsi, Glencore a pénétré le marché en 2012 via l’acquisition du canadien Viterra, et en février dernier le sud-coréen Posco Daewoo a fait son entrée par l’acquisition d’un terminal portuaire en Ukraine. Autres types d’acteurs, des sociétés d’origine asiatique, au modèle d’intégration verticale très poussé comme les singapouriens Olam ou Wilmar. Y figure également Cofco, conglomérat public chinois qui a mis la main, à quelques mois d’intervalle en 2014, sur les acteurs historiques Nidera, trader néerlandais, et Noble, basé à Hong Kong.

« Les prix des grains ont cessé de fluctuer, interdisant la spéculation sur les marchés à terme »

Enfin, des acteurs de l’amont agricole grandissent et se passent d’intermédiaires, signale Unigrains. Et de citer entre autres le groupe français Soufflet, qui s’est bâti une filière d’exportation depuis la collecte. Dans un tel contexte, les ABCD ont l’obligation de s’adapter. « Il s’agit d’optimiser le trading, devenu moins rentable, afin que cette activité utilise le moins possible de moyens humains et financiers », indique Céline Ansart, co-auteur de l’étude. « Pour preuve, les grandes maisons de négoce vont jusqu’à s’associer entre elles. Les ABCD, Cofco et Glencore ont décidé de mettre en commun leurs moyens pour créer des solutions d’optimisation digitales fondées notamment sur la blockchain. »

La digitalisation du commerce représente une menace

De nouvelles menaces apparaissent avec la digitalisation du commerce et l’exigence de transparence des consommateurs. Unigrains souligne l’émergence d’acteurs ayant créé des plateformes de mise en relation entre producteurs et utilisateurs. Cela vient concurrencer les ABCD dans leur activité d’origination. Exemple avec le pure player (acteur uniquement numérique) canadien Farmlead, qui représenterait 12 % du marché nord-américain des grains, selon l’étude.

À l’autre bout de la chaîne de valeur, les clients des sociétés de négoce cherchent à répondre à la demande de transparence qu’expriment de plus en plus les consommateurs. Unigrains cite l’annonce par Nestlé de la publication prochaine de la liste des fournisseurs de ses quinze matières premières prioritaires. Pareilles démarches « engendrent un coût additionnel pour les ABCD », analyse Anne Couderc, co-auteur de l’étude : « leur savoir-faire est de trouver la bonne marchandise au bon endroit, au bon moment ». « Avant, peu importait le fournisseur, mais aujourd’hui ces géants du négoce doivent revoir en profondeur leurs pratiques d’approvisionnement pour répondre aux exigences accrues du client final, notamment en termes de responsabilité sociétale et environnementale. » Autre danger, un nombre croissant d’industriels revendiquent un approvisionnement local.

Différents choix d’intégration verticale

D’intermédiaires, les ABCD déploient une stratégie intégration. Cargill apparaît comme le plus présent dans l’aval. Cette tendance s'accélère depuis 2015 dans la nutrition animale. Le groupe se montre particulièrement à l’affût des tendances de consommation en protéines animales, ou végétales, avec notamment de gros moyens injectés dans Puris, le plus gros producteur nord-américain de protéine de pois. Il accélère aussi ses investissements dans les ingrédients de spécialité.

ADM commence la constitution de son pôle Nutrition en 2014 avec l’acquisition du spécialiste des ingrédients naturels Wild Flavor au Brésil. En mettant la main cette année sur le français Neovia, le groupe se pose en chef de file mondial de la nutrition animale. Bunge a choisi de se constituer une position forte dans les huiles alimentaires et les matières grasses de spécialité. L’entreprise cherche à se rendre incontournable en proposant à ses clients un panel complet de produits et d’applications, capable de répondre à tous leurs besoins. L’intégration de LDC est moins avancée, mais ses derniers investissements en Chine, dans la trituration de soja et l’alimentation aquacole, reflètent la même volonté de se renforcer en aval. Qui plus est dans une région porteuse de croissance à long terme.

JCD



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