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Lundi 10 mars 2014 | interview

Crise en Ukraine : « aucune raison de s'inquiéter » pour le grain mer Noire


Jean-Jacques Hervé, conseiller du président d'Index Bank (filiale du Crédit Agricole en Ukraine), se montre rassurant sur les conséquences de la crise ukrainienne. Les exportations de grain ne sont pas affectées. Mais les agriculteurs subissent la dévaluation de la monnaie nationale, qui renchérit les intrants. Cela risque d'entraîner un glissement vers des systèmes de production plus extensifs.


Y a-t-il un impact de la crise ukrainienne sur les expéditions de grain ?

Les affaires marchent très bien, avec des livraisons de grain assez fluides. Trois raisons à cela. Il s'agit d'export, à des prix Fob correspondant au marché mondial. La demande est forte. Enfin, l'Ukraine détient une grosse récolte, à écouler le plus vite possible. Le rythme des chargements est à peu près constant depuis octobre, entre 3 et 4 Mt de grain par mois. A entendre les économistes, le scénario devrait se dérouler autrement : la dévaluation de la hryvnia (monnaie ukrainienne, ndlr) pousserait à différer les ventes. La réalité est tout autre : le gros des exportations provient des entreprises les plus importantes, qui en tirent des devises et n'ont aucun intérêt à garder du grain.

Il n'y a donc pas de spéculation chez les agriculteurs ?

Je n'en vois aucun signe. Les exploitants peuvent être tentés par la rétention, d'attendre un peu avant de commercialiser leur grain, car la monnaie perd de la valeur. Ça leur laisse moins d'argent pour s'approvisionner en intrants. Or, à un moment donné, il faut bien épandre de l'engrais. Leur marge de manœuvre est donc faible. On le voit parmi les clients de notre banque : c'est le moment d'acheter des fertilisants pour les cultures de printemps, d'où un besoin de cash.

Plus à moyen terme, présagez-vous des évolutions liées à cette crise ?

Les agriculteurs seront confrontés au renchérissement des intrants. Pas tant ceux tournés vers l'export, au financement basé sur les devises étrangères. Les autres auront dans les mains une monnaie dépréciée pour acheter les engrais, semences, produits phytosanitaires. D'où un risque de glissement à partir d'un système intensif, qui s'est développé ces dernières années, vers de l'extensif. Il y aura sûrement davantage de production de céréales à paille, au détriment des cultures pour l'export comme le maïs, le tournesol, le soja, un peu le colza. Cela signifie aussi des rendements moindres, de 4 tonnes par hectare au lieu de 7. Environ un quart des surfaces en culture de printemps sont concernées.

Quelle est l'importance de la Crimée, passée sous contrôle russe ?

C'est une région assez mineure, d'un point de vue agricole. L'essentiel des exportations ukrainiennes de graine et d'huile s'effectue dans le voisinage d'Odessa, plus au nord-ouest de la mer Noire, qui draine environ 60 % des volumes. D'ailleurs, les Russes utilisent les mêmes ports qui sont en eaux profondes, un avantage par rapport aux leurs où quasiment pas de cargos Panamax ont accès. La stratégie est bien différente entre les deux pays. D'un côté, l'Ukraine a besoin d'exporter ses produits agricoles, qui constituent avec l'acier le premier ou second poste d'échanges. De l'autre, la Russie possède une rente gazière et pétrolière. Les exportations agricoles et agroalimentaires entrent plus dans la trousse à outils de Moscou pour exercer une influence géopolitique.

Croyez-vous au projet de pool du grain de la mer Noire ?

C'est un serpent de mer, qui entre dans le jeu politique russe. Moscou cherche à former une alliance avec les autres acteurs de ce bassin de production, capables de se débrouiller tout seuls. L'Ukraine a les capacités d'exporter via ses infrastructures portuaires. Quant au Kazakhstan, il dispose du chemin de fer pour expédier vers la Chine. Dans cette partie de cartes, les Russes n'ont pas des moyens de pression énormes.

Votre message est donc plutôt rassurant sur l'approvisionnement en grain de la mer Noire…

Je ne vois pas de raison d'être inquiet. Une forte dynamique existe dans cette zone. En Ukraine, il y a conjonction d'intérêts pour exporter, ce qui rapporte des devises. Le pays a besoin de vider ses silos en vue de la prochaine récolte. Personne n'a envie de les voir déborder par manque de capacités de stockage, comme c'est déjà arrivé.

La situation financière ukrainienne n'est-elle pas alarmante ?

L'Ukraine est confrontée à un problème récurrent : le manque de liquidité. Ce n'est pas nouveau et la crise actuelle n'a pas d'incidence dessus. La hryvnia est rare, à cause des détournements de fonds, d'une faible confiance en la monnaie nationale. Conséquence, les taux d'intérêt sont plutôt élevés, entre 18 et 20 % sur l'année 2013. La monnaie perd de la valeur, avec un change actuellement de 10 hryvnias pour 1 dollar, contre 8,80 avant la crise. Mais cette dévaluation reste contenue. Les établissements bancaires proposent des outils pour échapper au besoin de liquidité. On continue à financer les achats d'intrants au taux de 4 à 5 % par an.

JEAN-CHRISTOPHE DETAILLE