Identification Abonnement

Imprimer cet articleEnvoyer à un ami
Lundi 23 décembre 2013 | interview

Diminuer les usages est « un objectif politique », selon Eugenia Pommaret


Pour l'UIPP, réclamer une baisse de l'usage des pesticides n'est pas un message « adapté », il faut continuer à investir dans des moyens sur les exploitations agricoles. Eugénia Pommaret, directrice générale de l'Union des industriels de la protection des plantes depuis octobre 2013, nous livre la lecture que l'UIPP fait du projet de loi d'avenir. Et les messages que ses adhérents comptent porter dans le débat qui s'ouvre tout juste.


Agrapresse : Le projet de loi d'avenir agricole doit être débattu prochainement par les parlementaires. Comment réagissez-vous aux modifications que propose le texte actuel qui peuvent avoir des effets sur les activités de vos adhérents ?

Eugénia Pommaret : Il y a plusieurs thématiques sur lesquelles nous avons proposé des amendements, parfois en commun avec d'autres acteurs. D'abord, nous voulons faire préciser les choses sur l'interdiction de publicité pour les produits phytosanitaires à destination du grand public. La publicité, au sens juridique, peut avoir une définition très large et englober toute information sur le produit. Y compris les compléments d'information (bonnes pratiques d'utilisation, conditions d'emplois). Ensuite, nous souhaitons que les produits de biocontrôle (voir encadré) soient soumis aux mêmes règles que les autres produits phytosanitaires, alors que la loi propose de les exempter de certaines obligations. Ce sont des produits phytopharmaceutiques comme les autres. De la même façon qu'il ne faut pas opposer les types d'agriculture, il ne faut pas opposer des modes de protection des cultures. Et nous croyons à la complémentarité : aujourd'hui, plus de 40% des produits phytos utilisés en bio proviennent des adhérents de l'UIPP, 43% pour les produits de biocontrôle.

Dans la loi d'avenir, il y a aussi un volet sur le suivi des effets des pesticides une fois qu'ils sont autorisés.

L'UIPP appuie cette volonté de la loi de développer la pharmacovigilance (le suivi de l'effet des produits sur l'environnement et l'homme) mais demande que l'on sépare bien ce qui relève de cette phytopharmacovigilance menée par des réseaux divers de ce qui relève du suivi post-AMM (post – autorisation de mise sur le marché), qui relève de la responsabilité de chaque firme et pour chaque produit.

Le suivi des effets des produits sur l'environnement figure aussi dans le plan Ecophyto auquel vous êtes associé.

En effet, et nous souhaitons être davantage associés que nous ne le sommes déjà, à travers l'axe 5, sur le suivi des effets non intentionnels des produits sur la biodiversité. Un réseau de 500 parcelles s'est mis en place pour suivre les « bioindicateurs » : vers de terres, flore de bord de champs, oiseaux, arthropodes. Notre volonté est que cela permette aussi d'avoir un regard sur l'effet des pratiques agricoles sur la biodiversité. Par exemple, les experts disent qu'il sera plus impactant d'avoir rasé une haie, ou changé complètement les assolements, que de modifier l'utilisation de tel ou tel produit. Notre objectif est qu'un maximum d'aspects soient expertisés, et de ne pas forcément focaliser sur telle ou telle pratique. Car tout cela est probablement multifactoriel.

Définition : Les produits de biocontrôle

LES produits de biocontrôle, dont le plan Ecophyto entend développer l'usage, sont variés : insectes ou bactéries parasites des parasites des cultures, systèmes de phéromones, substances naturelles… Leur caractéristique commune est que ce sont des produits qui privilégient l'utilisation de mécanismes et d'interactions naturels. Ils sont répartis en quatre classes : macro-organismes auxiliaires (insectes, acariens, petits vers qui s'attaquent aux parasites des cultures), micro-organismes (champignons, bactéries et virus qui affectent les parasites des cultures ou stimulent les mécanismes de défense des plantes), les médiateurs chimiques (phéromones qui imitent les signaux sexuels des insectes, par exemple), et substances naturelles (végétales, animales ou minérales).

Une autre proposition de la loi d'avenir concerne directement vos adhérents : le transfert à l'Agence de sécurité sanitaire de la délivrance des autorisations pour les produits phytosanitaires.

Sur ce point, le mécontentement est quasiment général parmi les parties prenantes. Certes, le processus actuel ne fonctionne pas bien ; il y a, effectivement, un problème de moyens au ministère de l'Agriculture pour la gestion de tout cela. Mais la proposition de la loi ne semble pas adaptée.

Le projet de loi d'avenir voulait initialement créer des certificats d'économies de pesticides. Le texte relu par Matignon et le Conseil d'État propose finalement simplement d'expérimenter un tel dispositif. Qu'en pensez-vous ?

On a été partiellement entendus sur le fait qu'il est trop tôt pour l'inscrire comme un dispositif en tant que tel dans la loi. Et je reste convaincue que ce n'est pas le bon outil. Autant les certificats d'économie sont un dispositif qui peut fonctionner pour l'énergie, car on travaille en milieu fermé, on peut évaluer la baisse de consommation qu'implique un changement de matériel, par exemple ; cela ne dépend pas des saisons ni des contextes sanitaires. Mais avec les pesticides, dire « a priori, je m'abstiens de faire », risque de déboucher sur un dispositif beaucoup trop lourd. On aurait davantage à gagner en misant sur des choses dont on est certains qu'elles pourront apporter des résultats : dispositifs techniques, matériel, réduction des risques ponctuels, investissements sur les exploitations.

N'a-t-on pas déjà fait beaucoup en termes d'investissement ?

Je pense qu'il y a encore de la marge en termes d'investissement sur les exploitations. Or, on reste encore sur une exigence de baisse d'utilisation des pesticides. Je pense au contraire qu'on pourrait raisonner sur une base incitative sans s'appuyer sur une réduction quantitative. Car cela risque de poser problème ; pour moi, le message n'est pas adapté. C'est aussi l'analyse de la profession agricole. Et je crois savoir qu'elle dépose d'ailleurs des amendements pour supprimer cet outil (certificats d'économie de phytos, ndlr) (1).

Les dispositifs de certificats d'économie ne sont-ils pas justement plus incitatifs que punitifs ?

C'est punitif en ce sens que vous avez un seuil, et vous devez afficher une baisse par rapport à ce seuil, en termes quantitatifs. À l'inverse des certificats d'économie d'énergie qui concernent des milieux fermés et des quantités mesurables, pour les intrants, je vois mal comment un utilisateur peut s'engager a priori sur une baisse de l'utilisation, sans connaître les conditions climatiques et sanitaires de l'année à venir.

Vous dites donc qu'on aurait intérêt à miser sur des moyens ? Mais êtes-vous aussi, comme certains, dans une idée d'objectifs de résultats ?

Les objectifs de résultat sont des objectifs politiques. Je pense que le ministre lui-même, dans le cadre d'Ecophyto, en est un peu revenu. Il faut faire attention à ne pas se mettre, en France, dans un corner : on a mis en place l'indicateur Nodu (nombre de doses unités) pour suivre le plan Ecophyto. Mais il ne faut pas perdre de vue qu'on est dans le cadre d'une directive européenne, qui vise plutôt des indicateurs de risque ou d'impact. En fait, nous pensons qu'il y a besoin des différents types d'indicateurs. De manière générale, la réduction ne se décrète pas. C'est plutôt un investissement sur les bonnes pratiques, un accompagnement sur la formation, que les agriculteurs aient des solutions pour leurs problèmes, y compris en termes de produits disponibles. Alors on pourra commencer à mesurer des résultats. Et le message délivré par le ministre est plutôt positif. Je retiens aussi que le ministre a dit que la redevance ou l'augmentation de la redevance n'est pas un outil.

On entend de plus en plus les politiques évoquer très directement les risques liés à l'utilisation des produits chimiques sur la santé. Comment réagissez-vous à ce message qui semble de plus en plus faire consensus dans les discours ?

Je pense qu'il y a une focalisation sur le lien entre risques avérés et produits phytosanitaires. Souvent, les pesticides sont assimilés à l'usage agricole pour les citoyens. Alors que les experts parlent globalement : à la fois des pesticides, des biocides, des produits chimiques. Les questions sont légitimes, car elles touchent à la santé. Surtout la santé des applicateurs. Mais il faut continuer à creuser et ne pas partir sur des affirmations, alors qu'il n'y a pas, dans les éléments dont nous disposons aujourd'hui, de lien avérés. Ou alors pour des produits qui ont été retirés du marché. D'ailleurs, l'étude de l'Inserm conforte notre posture puisque les produits pointés, soit sont retirés du marché soit strictement encadrés. Et c'est d'ailleurs l'évolution des processus d'évaluation qui l'a permis !

Mais je pense souvent qu'on fait trop facilement le lien entre santé, effet avéré, sans parler de ce qui les sépare : l'exposition. C'est cela qui intéresse l'UIPP : nous pensons qu'il faut mettre l'accent sur la sensibilisation aux bonnes pratiques, et trouver des solutions concrètes pour que les outils de protection des utilisateurs soient utilisés.

MAHAUT LAUNAY