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Vendredi 14 juin 2019 | enquête

Emergence de l’animalisme végétarien en politique


Depuis son introduction en France dans les années quatre-vingt par quelques militants proches du mouvement anarchiste, le mouvement animaliste végétarien, prônant l’interdiction de la consommation de viande pour des raisons morales, a fait du chemin, explique le chercheur Fabien Carrié. D’abord mis au ban de tous les mouvements sociaux et politiques durant les années quatre-vingt-dix, il s’est rapproché des tenants de la protection animale dans les années 2000, pour donner notamment naissance à L214. L’association incarnera ensuite la volonté de professionnalisation du mouvement dans les années 2010 et son envie d’exister dans la sphère publique. Ce virage se manifeste également par la création de partis dédiés, dont le Parti animaliste, surprise des dernières européennes avec 2,16 % des voix. Ces idées ont aussi gagné en influence dans certains partis politiques majeurs, exclusivement à gauche et chez les écolos, occasionnant des débats internes complexes et des positionnements politiques parfois ambigus. Tour d’horizon.


Pour Fabien Carrié, chercheur au CNRS, il ne faut pas comprendre l’audience grandissante des associations abolitionnistes dans les médias comme traduisant forcément un mouvement de fond au sein de la société française. Il s’agirait plutôt selon lui d’« une intensification des luttes » autour de la question animale. En fait, c’est peut-être moins dans la société qu’il faut chercher une explication à cette recrudescence que dans l’histoire du mouvement végétarien lui-même. Tirant les conclusions de sa complète mise au ban durant les années quatre-vingt-dix, une partie importante mouvement animaliste végétarien, incarnée par L214 ou l’Association végétarienne de France (AVF), s’est peu à peu professionnalisée durant les années 2000. L’objectif : peser dans la sphère publique (voir entretien dans ce dossier).

Ce virage s’est traduit par des actions destinées à marquer le grand public (vidéos clandestines), mais aussi par des stratégies d’influence dans le jeu politique classique – « il y a régulièrement des tentatives d’entrisme du mouvement à gauche et chez les Verts », explique Fabien Carrié. S’y ajoute la création récente de partis spécialisés sur ces thématiques (Parti animaliste, Rev). En somme, leur activisme est de plus en plus visible. Mais on peut d’emblée en fixer quelques limites. Malgré une influence notable à gauche, le végétarisme politique suscite plutôt du désintérêt ou de l’embarras au centre, voire parfois une certaine hostilité à droite. Plusieurs partis politiques majeurs proposent de réduire la consommation de viande, mais principalement pour des motifs écologiques ou sanitaires, et non moraux, comme le prône ce mouvement. Par ailleurs, « aucun de ces partis ne propose des mesures allant dans le sens d’un arrêt total de la consommation de viande », rappelle Clémence Landeau, chargée de plaidoyer à l’Association végétarienne de France (AVF). La proposition d’un arrêt de la viande est réservée à quelques organisations groupusculaires.

Monothématique, le Parti animaliste défend son indépendance

Même le Parti animaliste, qui fut une surprise des dernières élections européennes, en obtenant 2,16 % des voix – le double du score prévu par les instituts de sondage – ne propose qu’une réduction de la consommation de viande, et non un arrêt total. Ses propositions aux européennes : « menu hebdomadaire végétalien pour tous », « menu alternatif végétalien » dans la restauration collective. Le parti créé en 2016 prône en parallèle une évolution radicale des méthodes d’élevage tournée vers le bien-être animal. Ce qui n’empêche pas une forme de proximité avec les abolitionnistes : l’avocate Hélène Thouy, tête de liste aux européennes, a défendu L214 lors de plusieurs procès.

Pourtant, au Parti animaliste, le végétarisme n’est « pas vraiment un débat, c’est une évidence », résume Isabelle Dudouet-Bercegeay, coprésidente et candidate aux européennes. Même si, en pratique, « notre parti rassemble les personnes qui ont à cœur la cause animale. Certaines sont végétariennes ou véganes, d’autres non », relativise-t-elle. Comme le rappelle Clémence Landeau de l’AVF, « le Parti animaliste amène progressivement les autres partis à prendre position sur le sujet, ce qui est l’ambition même de ce parti monothématique. » Lors de la campagne des européennes, « de nombreux autres partis se sont positionnés sur la question animale », se réjouit Isabelle Dudouet-Bercegeay. Aucun d’entre eux n’a entamé de discussions avec les animalistes, d’après la candidate, qui revendique farouchement « l’indépendance politique et financière » de son organisation.

Aymeric Caron rêve de fusionner antispécisme et écologie

Encore plus modeste, voire groupusculaire, le Rassemblement des écologistes pour le vivant (Rev) est porté par une figure très médiatique : le chroniqueur télé Aymeric Caron. Se revendiquant comme un parti « écologiste et antispéciste », le Rev plaide pour « la fermeture des élevages pour la viande ». Il propose l’affichage sur les morceaux de viande « d’une photographie de l’animal vivant, puis de son abattage ». Lors des européennes, le Rev souhaitait, contrairement au Parti animaliste, rassembler le mouvement écologique dans son ensemble. Son projet ? Une « écologie radicale, forcément anti-productiviste, défendant le vivant sous toutes ses formes ». En vain, l’union n’a pas abouti.

Selon nos informations, Aymeric Caron a eu des discussions avec au moins deux partis importants : EE-LV (au travers du secrétaire national David Cormand) et le parti de Benoît Hamon, Génération. s (dont il était l’invité du congrès en juin 2018). D’après Aymeric Caron, Benoît Hamon lui aurait même proposé une place sur la liste aux élections européennes. Une information démentie par les relations presse du parti. Du côté d’EE-LV, les discussions ne sont pas allées aussi loin : « Il ne voulait pas de compromis et souhaitait se lancer seul », explique David Cormand. Finalement, le Rev n’a ni présenté de liste aux européennes, ni donné de consigne de vote – tout en regrettant qu’aucune liste ne défende l’antispécisme.

Dès le lendemain du scrutin européen, Aymeric Caron a annoncé que son parti serait « présent lors des élections municipales de 2020 », que ce soit « avec des alliés ou de manière autonome ». L’animateur télé veut que « l’écologie radicale et antispéciste, véritable alternative à l’écologie trop timide d’EE-LV, fasse clairement son entrée dans les débats électoraux. »

À EE-LV, le chantier de la « synthèse dynamique » avec les végans

« Trop timide » ou pas, Europe écologie - les Verts (EE-LV) voit dans les idées végétariennes un levier de développement. David Cormand, secrétaire national d’EE-LV, parle ainsi de « synthèse dynamique » pour évoquer la coexistence des végétariens et de défenseurs de « l’agriculture paysanne » au sein de son parti. « Ces mouvements ne sont pas incompatibles avec la défense d’une agriculture paysanne avec de l’élevage, explique-t-il. D’une part parce qu’il y a très peu de végans qui disent qu’il faut interdire la viande maintenant. Ensuite parce que, au moins à court terme, végans et défenseurs de l’agriculture paysanne peuvent se rejoindre sur un point : il faut manger beaucoup moins de viande et lutter contre l’industrialisation de l’agriculture. »

La stratégie de David Cormand consiste « à transformer en alliés des gens qui ne sont peut-être pas d’accord dans les objectifs de long terme, mais qui s’entendent sur les moyens pour y parvenir ». Car, selon lui, « une fois que, culturellement, la consommation de viande sera moins prégnante, le sujet sera dépassionné et on pourra discuter de la fin de la viande ». Dans les faits, cette cohabitation reste source de tensions. « Si on avait proposé une place à Aymeric Caron aux européennes, je serais parti », affirme Benoît Biteau, récemment élu député européen sur la liste EE-LV.

Un choix individuel admiré à LFI

Dans les partis traditionnels, les idées végétariennes diffusent avant tout par la gauche, probablement de par l’histoire du mouvement animaliste végétarien, selon Fabien Carrié. « Les partis les plus réceptifs à nos propositions sont plutôt catégorisés à gauche ou portent des ambitions écologistes fortes », résume l’AVF. « Je suis plutôt admiratif [du véganisme, NDLR], c’est […] une attitude assez exigeante dans la vie », soutenait Jean-Luc Mélenchon, fondateur de La France insoumise (LFI), sur sa chaîne YouTube le 20 avril 2018. LFI a été un des premiers partis à mettre la question du végétarisme sur le devant de la scène. Le mouvement prône la baisse de la consommation de produits carnés, avant tout dans une logique de lutte contre le changement climatique. Une orientation saluée par l’AVF, qui trouve le programme de LFI « ambitieux par de nombreux aspects ».

Pour Laurent Levard, co-animateur de l’équipe Agriculture et alimentation de LFI, le véganisme est avant tout un choix « personnel » et « respectable ». Il ne s’agit en aucun cas d’une « position politique » du mouvement, même s’il compte de nombreux végétariens parmi ses militants. « Autour de moi, il y a beaucoup de végétariens et de gens qui sont dans cette sensibilité-là [le véganisme, NDLR] », observe Jean-Luc Mélenchon. LFI trace tout de même une ligne rouge : l’antispécisme. « Nous sommes en désaccord avec le mouvement antispéciste », certifie Laurent Levard. Il admet qu’une petite minorité milite au sein de LFI, mais « comme dans toute la société », semble-t-il se défendre. « Et si nous pouvons nous retrouver dans la lutte contre la maltraitance animale, nous n’avons aucun lien organique avec des organisations de ce type-là », tranche-t-il.

Pour autant, l’admiration pour le véganisme ne fait pas l’unanimité dans la mouvance mélenchoniste. Politologue influent au sein du Parti de gauche, Paul Ariès accuse les végans de « saper l’humanisme », de « haïr l’écologie » et de « cacher leur véritable projet ». Le défenseur de la décroissance multiplie les tribunes virulentes contre les mouvements végan et antispécistes. « La vraie alternative n’est pas entre protéines animales et végétales, mais entre production industrielle […] et défense d’une agriculture paysanne […] », écrit-il dans l’une d’elles (Le Monde du 20 février 2019). Écrit avec la sociologue Jocelyne Porcher et le journaliste Frédéric Denhez, ce texte appelle à la « réduction drastique de la consommation de produits animaux issus des systèmes industriels » et à la création d’une journée mondiale de l’élevage paysan. Parmi les premiers signataires de cet appel figurent Éric Andrieu (eurodéputé PS), André Chassaigne (président du groupe communiste à l’Assemblée), Nicolas Girod (porte-parole de la Confédération paysanne) ou encore Régis Juanico (député Génération.s).

Un sujet qui suscite peu de débats chez LREM

« Chez LREM, il y a des végétariens, mais ni plus ni moins que dans le reste de la population », estime le député Jean-Baptiste Moreau. Pour cet éleveur creusois, le parti au pouvoir n’a « pas de ligne officielle » sur la question végétarienne. « À chacun ses propres convictions », résume-t-il, laissant entendre que les choix alimentaires relèvent de la seule sphère privée. « Mais il y a une ligne officielle pour condamner toutes les agressions sous prétexte de véganisme », tient à préciser celui qui a été rapporteur de la loi Égalim. Si l’idée de manger moins de viande est défendue au sein du parti, c’est avant pour des raisons de santé et d’écologie, estime la députée Samantha Cazebonne. Cette élue des Français de l’étranger a porté des amendements en faveur de l’alternative végétale dans les cantines. « Sans être acquis au végétarisme, beaucoup de députés défendent le mieux manger, avec une entrée davantage santé et environnement. » Contrairement à LFI ou EE-LV, la question de l’arrêt de la consommation de viande pour des raisons morales ne ferait pas débat au sein du parti. Tout comme au sein du Parti socialiste, observe l’eurodéputé Éric Andrieu.

La proposition d’un arrêt de la viande est réservée à quelques organisations groupusculaires.

Toutefois, la député LREM Cazebonne se dit favorable à une réduction de la consommation de viande pour des raisons de bien-être animal : « Si la maltraitance animale est une composante de la production, diminuer sa consommation de viande participe à améliorer le bien-être animal », synthétise-t-elle. La pratique végétarienne serait d’ailleurs sous-déclarée chez les députés, selon elle : « Il y a presque un végétarisme honteux dans certains partis. Ce n’est pas facile de porter cela dans l’Hémicycle, les gens ne le disent pas forcément, à cause de la peur des quolibets. Il faut voir ce que l’on entend parfois. »

Est-ce par malaise ou désintérêt ? LREM n’a pas répondu à l’AVF, qui lui avait demandé, comme à tous candidats aux européennes, de se prononcer sur 16 mesures. « Le programme officiel de LREM est bien trop généraliste pour que nous puissions évaluer son degré d’engagement sur la question », constate Clémence Landeau.

Les Républicains font du végétarisme une idée à combattre

Chez les Républicains (LR), pas de trace de végétarien parmi les responsables politiques, assure-t-on. « Chez les parlementaires et les élus, je n’en connais pas », affirme le député breton Marc Le Fur, tout comme l’ancienne eurodéputée Angélique Delahaye. À droite, le végétarisme est plutôt désigné comme une idée à combattre. « C’est un mouvement redoutable, très organisé, doté d’une vraie cohérence tactique », analyse Marc Le Fur. Le programme de LR est « loin d’être favorable à nos idées », confirme pudiquement l’Association végétarienne de France.

Les raisons de ce positionnement semblent à la fois économiques et culturelles. Sur le plan économique, Angélique Delahaye englobe animalistes et écologistes dans un « même mouvement favorable à la décroissance de l’agriculture française ». Sur le plan culturel, « nous sommes un parti plus traditionnel, les effets de mode ont peu de prise sur nous. Nous affirmons au contraire notre soutien à l’élevage », explique cette agricultrice et ancienne responsable syndicale. « Nous sommes dans une tradition agricole et chrétienne, sans interdit alimentaire », abonde Marc Le Fur. « C’est une question de culture, je n’accepte pas que l’on puisse m’imposer ce que je mange », tranche Mme Delahaye.

Au RN, le végétarisme est avant tout un choix personnel

Ce rejet des interdits alimentaires se retrouve aussi dans la ligne du Rassemblement national (RN). Le végétarisme est « un choix personnel parfaitement respectable », selon Hervé Juvin, élu eurodéputé sur la liste du RN le 26 mai. « Notre position est claire : nous respectons la liberté de chacun, ceux qui consomment de la viande et ceux qui n’en consomment pas. À une réserve près : nous n’acceptons pas les dérives sectaires de ceux qui s’en prennent aux élevages et aux boucheries. Ces attaques sont inacceptables », résume Gilles Penelle, président du groupe RN au Conseil régional de Bretagne. Lors des élections régionales de 2015, l’élu breton avait signé la charte de l’AVF visant à soutenir une alternative végétarienne en restauration collective.

« La souffrance animale est avant tout due à l’industrialisation des filières élevage-viande »

« La souffrance animale est avant tout due à l’industrialisation des filières élevage-viande », estime de son côté Fabien Engelmann, maire RN de Hayange (Moselle). Lui-même végétarien, ce qui ne l’a pas empêché d’organiser une « fête du cochon » dans sa commune en 2017, il cite le transport des animaux sur de longues distances ou encore les cadences d’abattage dans des usines au personnel réduit. De son côté, Hervé Juvin estime indispensable d’apporter de la transparence dans les abattoirs, sous peine d’entraîner une perte de confiance des consommateurs : « Pas de salut dans le secret des abattoirs, car c’est le pire ennemi du développement des produits de l’élevage. » L’essayiste pose la question de savoir qui a intérêt à déstabiliser les élevages, citant l’existence de puissants groupes alimentaires qui chercheraient à se faire une place sur le marché gigantesque des substituts de viande (protéines végétales et viande in vitro).

Protecteur des animaux ne signifie pas végétarien

Dans une étude parue dans la Revue française de science politique en 2012, Christophe Traïni, docteur en sciences politiques à Aix-en Provence, explique que le végétarisme n’est pas uniformément pratiqué dans les « trois grands pôles au sein de la vaste nébuleuse des organisations de la protection animale ». Le premier pôle, qui rassemble – de loin – le plus grand nombre de sympathisants, est constitué « d’organisations centrées sur les animaux d’affection, tels les chiens et les chats » (SPA, Fondation Brigitte Bardot). Chez ces militants, l’alimentation végétarienne est « loin de constituer une préoccupation centrale ». Un second pôle rassemble des organisations qui se dédient à la protection des animaux sauvages et qui entretiennent notamment une forte proximité avec l’écologie militante. « Elles peuvent accorder à l’alimentation végétarienne une certaine importance, mais sur la base d’arguments experts, que ceux qui se préoccupent de la souffrance animale trouvent souvent inappropriés (réduire l’empreinte environnementale). » Enfin, un troisième pôle, beaucoup plus hétérogène, se compose « d’associations spécialisées dans la protestation morale à l’égard des traitements cruels que les hommes infligent aux animaux domestiques ». C’est au sein du pôle de la protestation morale que les « végétariens pour les animaux présentent les plus grandes proportions ».

Le végétarisme et l’Allemagne nazie, une polémique démentie

Dans un ouvrage intitulé Le nouvel ordre écologique paru en 1992, le philosophe Luc Ferry faisait le lien entre le nazisme et la protection des animaux. « Une enquête historique complètement bâclée », a dénoncé l’historien Éric Baratay, spécialiste de l’histoire des animaux au CNRS, dans un entretien accordé à Agra Presse en février 2018. Selon lui, les nazis ont effectivement promulgué une loi de protection des animaux en 1933, « mais elle était en discussion au Parlement depuis 1928 et le premier projet avait été déposé par le SPD, le parti socialiste. » « C’était donc un intérêt venant de toute une société. Et la loi de 1933, qui a été très peu appliquée, ne s’intéresse qu’à l’animal allemand, pas à l’animal juif ou polonais ou russe ! », précise le chercheur pour la revue d’extrême gauche Ballast. Un récent témoignage de la goûteuse d’Adolf Hitler, paru en 2014, confirmerait en revanche que le leader nazi pratiquait, dans son intimité, un régime végétarien et exerçait une forme de prosélytisme auprès de ses proches.

La rédaction d‘Agra Presse