Identification Abonnement

Imprimer cet articleEnvoyer à un ami
Vendredi 14 février 2020

Guyane : une dynamique agricole unique et fragile


À rebours de la métropole, la Guyane connaît une forte expansion de son agriculture, qui gagne chaque année près de 1 000 hectares, sur ses 8 millions d’hectares de forêts. C’est aussi un territoire où les relations avec la grande distribution sont jugées plutôt bonnes. Toute la difficulté de l’agriculture guyanaise est de répondre efficacement à la demande de produits locaux, de structurer son offre. Un chantier entamé depuis dix ans avec la création de deux interprofessions, en 2012 et 2015, et bien avancé dans certaines filières animales, en particulier l’œuf où l’autosuffisance est désormais atteinte grâce un accord interprofessionnel pionnier. Mais l’ouverture d’un point frontalier, prévu pour 2022, pourrait chambouler les équilibres.


Entre une démographie galopante (+ 2,5 % par an entre 2011 et 2016) et une agriculture encore vivrière dans de nombreuses zones du territoire, la Guyane fait face à un important défi de souveraineté alimentaire, auquel l’expansion unique des surfaces agricoles (+1 000 ha/an de SAU ces dernières années) ne répond pas complètement. Le territoire cherche aujourd’hui à structurer son offre locale pour se faire une place face aux importations alimentaires majoritairement venues de métropole. « Sans avoir la volonté d’atteindre une autosuffisance absolue, il est capital d’augmenter l’offre alimentaire pour la Guyane et garantir plus de sécurité entre les filières amont – aval », estime Marc Del Grande, préfet de la région Guyane.

Le marché paraît plutôt propice, dans la mesure où la demande en produits locaux est forte en Guyane. « La GMS et l’agroalimentaire recherchent des productions locales, ça crée un déséquilibre favorable aux agriculteurs », déclare Gilles Sanchez, président de l’interprofession végétale guyanaise. Et pour renforcer le rapport de force, la loi Lurel de 2012 devait instaurer une surface minimum en GMS attribuée aux produits locaux en outre-mer. « Mais le décret n’est jamais sorti pour préciser les surfaces par territoire, déplore Gabriel Serville, député de la Guyane, nous continuons à nous battre pour qu’il soit publié ».

Un rapport de force favorable

La demande est là chez les grossistes et les distributeurs du département, encore faut-il pouvoir les fournir en volume. Pour ce faire, les acteurs des filières agricoles ont entamé un important travail d’organisation et de planification via la création de deux interprofessions : Intervig en 2012 pour l’élevage et son homologue végétale en 2015. Cette démarche a déjà porté ses fruits pour la filière œuf qui fournit aujourd’hui 95 % de la demande locale. « Vu l’augmentation démographique, lorsque nous maintenons nos parts de marché, c’est que nous avons réussi à faire progresser la production », commente Frédéric Galan, délégué général d’Intervig.

En élevage, l’État encourage cette dynamique de structuration via les aides à la production, à la transformation et à la mise en marché. Leur obtention est conditionnée à l’adhésion à une organisation de producteurs. « Cette conditionnalité a été assez incitative. Dans les années 2000, petit à petit tous les éleveurs ont intégré une structure », rapporte Alexandre Dumonthier, directeur de la Société coopérative des éleveurs bovins de Guyane (Scebog), qui commercialise 493 tonnes équivalent carcasse (téc) par an de viandes bovine et porcine.

Adapter les volumes au marché

La structuration est d’autant plus importante que la Guyane est un petit territoire de consommation, où la viande fraîche est principalement vendue en boucheries. Sur ce secteur du frais, les fluctuations importantes sur les productions à cycle court telles que le porc ou la volaille peuvent saturer rapidement le marché et mettre en difficulté les filières en construction. Cela a été le cas pour le porc en 2018. « Quand il y a 200 ou 300 porcs en trop, ce n’est pas beaucoup, mais nous n’avons aucun opérateur capable de les absorber », analyse Alexandre Dumonthier.

Pour éviter ces trop-pleins de marchandises, Intervig travaille à la mise en place d’accords interprofessionnels. À l’image de celui mis en place pour la filière œuf. « En 2020, nous voulons étendre ce type d’accord à la volaille de chair et au porc », déclare Frédéric Galan. Cette démarche permet de sécuriser l’approvisionnement de la distribution, tout en garantissant un prix correct aux producteurs.

L’interprofession a construit ce prix en prenant en compte un coût d’achat acceptable pour les producteurs, tout en gardant les produits accessibles pour le niveau de vie guyanais. « En volaille, nous sommes arrivés à un prix objectif de 10 € pièce. La différence entre le prix de vente au consommateur et le prix payé aux producteurs est compensée par les aides du Programme d’options spécifiques à l’éloignement et à l’insularité (Posei) », détaille Frederic Galan.

Le végétal n’est pas encore mûr

Côté végétal, la construction des filières n’est pas aussi avancée. « Nous y travaillons, mais il y a encore peu de structuration officielle. Il y avait eu un essai d’envoi de container d’agrumes vers les Antilles, mais l’initiative a échoué faute de réunir les volumes suffisants », regrette Gilles Sanchez, le président de l’interprofession. Lui-même producteur de légumes, il a créé une association avec une dizaine de confrères pour s’engager sur des volumes hebdomadaires réguliers auprès de la distribution.

« Nous regardons maintenant vers le développement du Wassai, le fruit du palmier homonyme. Le plan de financement pour l’usine de transformation devrait bientôt être validé. Ça pourrait devenir notre banane des Antilles » espère-t-il. La préfecture évoque cette production, au même titre que le cacao, comme des « projets ambitieux et surtout réalistes destinés à l’exportation », tout en notant leur « forte valeur ajoutée ».

Des chiffres confirment ce retard : il s’agit des aides du Posei, très peu sollicitées par les filières végétales, selon Marc Del Grande. « Leur faible structuration et une commercialisation d’une grande part des volumes en vente directe sur les marchés locaux expliquent en grande partie cette faible mobilisation », explique le préfet.

Cap sur la restauration

Autre axe de développement, l’ensemble des acteurs agricoles regarde vers la restauration hors domicile. « Nous avons mis en place un partenariat avec 22 restaurants guyanais qui s’engagent à mettre quotidiennement de la viande locale à la carte, rapporte Frédéric Galan. Ce sont nos meilleurs ambassadeurs. »

Côté restauration collective, la loi Egalim est en ligne de mire. Elle autorise la prise en compte du label Région ultra-périphérique (RUP) dans les objectifs d’atteindre 50 % de produits de qualité, au même titre que les signes officiels de qualité ou la HVE. « Nous travaillons avec les différents acteurs de la filière pour développer ce label afin d’accéder à ce marché à horizon 2022 », assure le délégué général de l’interprofession

Mais toute cette dynamique pourrait être ballottée par un projet d’ouverture douanière. Aujourd’hui, les filières élevages, notamment porcine, subissent les importations de viande congelée de métropole, mais elles sont protégées sur le marché du frais, à la fois des importations de métropole mais aussi du voisin brésilien.

Un projet de Pif à Cayenne

Une partie de cette protection est due à l’absence de poste d’inspection frontalier (Pif) sur la côte, qui impose aux pays limitrophes qui voudraient exporter de la viande (fraîche ou congelée) en Guyane, de la faire transiter la viande par le port du Havre. Un parcours prohibitif. Mais un projet de Pif à Cayenne est annoncé pour 2022, dont l’objet est notamment de développer l’approvisionnement en produits frais tout en mettant la pression sur leur prix de vente.

« Certains bouchers ont déjà annoncé qu’ils prendraient de la viande brésilienne. Les prix aux producteurs vont du simple au double de chaque côté de la frontière, je ne suis pas sûr que la filière puisse y survivre », prévoit Alexandre Dumonthier. Une analyse pessimiste qu’Intervig nuance : au-delà de la viande brésilienne dont les grandes zones de production sont située à 5 000 km de la frontière, la Guyane pourra aussi importer de la matière première pour l’alimentation animale, à prix très compétitifs.

Les éleveurs guyanais de la Scebog sont par exemple fournis par Terrena pour l’alimentation animale. « Terrena nous envoie des spécialistes pour former nos éleveurs et les aider à améliorer leurs résultats technico-économique », illustre Alexandre Dumonthier. Les fournisseurs d’aliments ont même intégré récemment l’interprofession animale. Ces bonnes relations dureront-elles demain après 2022.

« La GMS et l’agroalimentaire recherchent des productions locales »

« Quand il y a 200 ou 300 porcs en trop, nous n’avons aucun opérateur capable de les absorber »

« Nous regardons maintenant vers le développement du Wassai, le fruit du palmier homonyme »

Une activité agricole en expansion

La Guyane est un petit département agricole. Il compte 33 265 hectares de surfaces agricoles utiles (et 8 millions d’hectares de forêt), dont la moitié sont toujours en herbe et 5 000 ha en vergers. Mais le développement agricole y est dynamique. Selon la préfecture, la SAU augmente de 1 000 ha/an et le nombre d’exploitants est en hausse de 12,5 % sur les dix dernières années. Sur ce territoire d’Amérique du Sud, les petites exploitations vivrières sur abatis le long des fleuves cohabitent avec les élevages de plusieurs centaines de Zébu sur les zones côtières et les productions plus intensives de fruits et légumes sous serre. En 2018, le cheptel se chiffrait à 18 191 bovins, essentiellement allaitants, près de 5 000 porcins et 118 500 volailles, dont 72 200 poules pondeuses.

Une enquête en Guyane de Tanguy Dhelin



Téléchargement