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Vendredi 10 juillet 2020

Julien Denormandie, parcours d’un Agro jusqu’à l’Agriculture


À la surprise de Didier Guillaume et de son cabinet, le Premier ministre l’a démis, le 6 juillet, de ses fonctions, pour le remplacer par Julien Denormandie. Haut fonctionnaire de 40 ans rattaché au corps des Eaux et Forêts (Ipef), cet ingénieur, diplômé d’agronomie, est un proche d’Emmanuel Macron. Malgré l’intitulé de sa formation, son parcours le rapproche davantage de la forêt que de l’agriculture. Et laisse peu d’indices sur ses orientations en matière agricole. Il a effectué toute sa carrière de fonctionnaire à Bercy, principalement aux services économiques extérieurs. Jusqu’alors ministre du Logement, il a lancé en février l’appel à projets des « 100 fermes urbaines ». L’an passé, il a aussi initié un dispositif expérimental de décentralisation, le « Pinel breton », en collaboration étroite avec Loïg Chesnais-Girard ; un précédent sur lequel le président PS de la région Bretagne compte s’appuyer pour pousser sa demande de gérer intégralement les aides Pac, à la place de l’État.


À quelques jours près, Didier Guillaume n’aura pas eu le temps de finaliser sa réforme de la gestion des risques agricoles. Alors qu’il devait s’exprimer mi-juillet sur ce dossier qu’il porte de longue date, le Premier ministre lui a finalement trouvé un remplaçant, ce 6 juillet.

À la surprise générale, c’est Julien Denormandie qui a été nommé au poste de ministre de « l’Agriculture et de l’alimentation ». Né en 1980, Julien Denormandie est un ingénieur agronome (AgroParisTech) et un haut fonctionnaire rattaché au corps des Eaux et Forêts (Ipef), ce qui n’avait plus été le cas d’un ministre de l’Agriculture depuis le mandat de Pierre Méhaignerie (1977-1981).

Malgré l’intitulé de sa formation, Julien Denormandie semble plus féru de forêt que d’agriculture. À sa sortie de l’école des Eaux et forêts (Engref), il résume ainsi son parcours dans le livre de sa promotion : « Durant ma formation à l’Ina P-G (aujourd’hui AgroParisTech, ndlr), j’étais très intéressé par une spécialisation en gestion forestière. L’Ina P-G ne proposant aucune troisième année en lien avec la forêt, j’ai cherché à poursuivre ma formation à l’Engref. Lorsque j’ai passé les concours, j‘envisageais donc de faire la spécialité Forêt à Nancy ».

Une orientation qui tient peut-être au terreau familial. Selon la presse forestière, son oncle, Laurent Denormandie détient une entreprise de transformation de bois, Sylvabois, et s’est fortement investi dans les organisations nationales, jusqu’à devenir par exemple président de la Fédération nationale du bois (FNB) de 2002 à 2014 et président de l’interprofession France bois forêt entre juin 2012 et juin 2015.

En avril 2018, Laurent Denormandie déclarait d’ailleurs à nos confrères du Courrier Picard : « Nous sommes la dernière roue du carrosse pour le ministère de l’Agriculture ». Peut-être son neveu le fera démentir.

Féru de forêt

Etudiant d’abord intéressé par la forêt, Julien Denormandie bifurque finalement vers les affaires économiques : « À la fin de cette première année (à l’Engref), j’ai décidé de ne pas réaliser une année de spécialisation scientifique pour me tourner vers les domaines de l’économie. Je souhaitais en effet orienter mon projet professionnel vers les relations économiques entre les entreprises privées et l’État : travailler pour l’État et aider les entreprises à développer des projets dans les domaines de l’environnement et les énergies renouvelables ».

C’est ainsi qu’après une alternance chez Renault, Julien Denormandie entre au ministère de l’Économie, aux services économiques extérieurs, qui le mèneront plus tard aux cabinets des ministres de Bercy, Nicole Bricq, Pierre Moscovici. Puis vint Emmanuel Macron, dont il fut directeur adjoint de cabinet lorsque le futur président de la République était encore ministre de l’Économie.

100 fermes urbaines

Julien Denormandie est l’un des principaux artisans de la campagne « En Marche ! » à l’élection présidentielle, mais n’a toutefois pas été la plume du programme agricole d’En marche, selon un proche du dossier. Son rôle central dans la campagne lui valu probablement d’être propulsé, malgré son jeune âge, secrétaire d’État auprès du ministre de la Cohésion des territoires en 2017, puis ministre en charge de la Ville et du Logement en 2018.

Son lien avec l’agriculture est donc plus ténu que l’intitulé de sa formation ne pourrait le laisser penser. Au Logement, il a toutefois lancé, en février dernier, un appel à projets de 20 M€ pour la mise en place de « 100 fermes urbaines » dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville. « J’y crois profondément, et en tant que père de famille je préfère que ce qu’il y a dans l’assiette de mes enfants à la cantine vienne de circuit court plutôt que d’une importation par avion », déclarait alors le ministre au micro de Public Sénat.

Lors de son premier entretien avec les Jeunes agriculteurs (JA), le 8 juillet, ces derniers ont noté un intérêt et une connaissance marquée du ministre sur le dossier de l’artificialisation. Un sujet qu’il maîtrise particulièrement en tant que ministre de la Ville et du Logement.

Décentralisation

Quelle autre piste laisse-t-il derrière lui ? Toujours lorsqu’il était ministre du Logement, Julien Denormandie a mis en place un dispositif expérimental de décentralisation, le « Pinel breton », en collaboration étroite avec Loïg Chesnais-Girard. Le président PS de la région Bretagne connaît Julien Denormandie pour avoir travaillé avec lui lorsqu’il était à Bercy au cabinet d’Emmanuel Macron : « On s’entend bien, nous avons des habitudes de travail, une fluidité de relation ».

Ce lien peut avoir son importance, car la région Bretagne souhaite que ses services régionaux gèrent intégralement les aides Pac, à la place de l’État. La région ne digère pas la perte de la gestion des aides surfaciques, notamment les Maec, annoncée fin 2019 par le Premier ministre Édouard Philippe pour la prochaine Pac.

Pour Loïg Chesnais-Girard, le « Pinel breton » pourrait faire office de précédent pour l’agriculture. « Avec Stéphane Travert, nous avons perdu sur l’évolution de la majoration des 50 premiers hectares (que la région souhaitait accentuer, ndlr), avec Didier Guillaume, nous avons perdu sur la gestion des Maec, nous espérons qu’avec Julien Denormandie, cela va repartir dans l’autre sens ». La proposition de Loïg Chesnais-Girard doit d’abord être examinée ce 10 juillet… en conseil régional.

Dans la continuité

Pour l’heure, Julien Denormandie n’a pas encore donné de signe de réorientation Rue de Varenne. Son premier discours, le 7 juillet, Julien Denormandie aura repris les lignes suivies par son prédécesseur. « Je serai le ministre des agriculteurs, à leurs côtés, fier de leur travail que je connais bien, je serai le ministre également d’une alimentation française durable, accessible à tous ».

Dans un discours de portée générale, il s’est affiché dans la continuité des États généraux de l’alimentation, et n’a pas évoqué les dossiers d’actualité chers à Didier Guillaume, comme la gestion des risques climatiques, ou l’organisation d’une « grande conférence » à la rentrée sur la souveraineté alimentaire.

Dans le cadre de la crise sanitaire, il a toutefois plaidé pour « renforcer à l’échelle européenne notre souveraineté ». Et, fait peut-être le plus saillant de son discours, il a affiché sa détermination pour que « l’agriculture et l’alimentation soient des éléments importants du plan de relance ».

S’affichant enfin en homme de « dialogue », il a annoncé qu’il recevra « dans les prochains jours » syndicats et organisations professionnelles. La FNSEA a d’ores et déjà annoncé qu’elle l’attendait de pied ferme sur la séquence européenne qui s’ouvre (voir ci-après les réactions des organisations professionnelles).

À l’origine d’un « Pinel breton » dans le logement

Jean Castex, maire rural d’un terroir arboricole et fils de concess' agricole

Le nouveau Premier ministre Jean Castex, n’est pas non plus étranger à l’agriculture ; Jean Castex est fils, neveu et petit-fils de concessionnaires de machines agricoles (McCormick, puis CaseIH). L’entreprise familiale, aujourd’hui fermée, était basée à Vic-Fezensac dans le Gers, commune et département dont son grand-père fut respectivement maire et sénateur. Jean Castex est haut fonctionnaire et maire LR de Prades, commune rurale de 6 000 habitants des Pyrénées-Orientales. Fait notable en pleine révision de la politique française de gestion des risques agricoles : les Pyrénées-Orientales sont le premier département français producteur de pêches nectarines et de laitues. Et ce territoire est marqué par des incidents climatiques violents et récurrents.

Pas de fusion ministérielle, mais quid de la pêche ?

Pas de fusion ministérielle donc. La rue de Varenne n’a pas été rattachée à l’Écologie ou à l’Économie, comme le craignait le syndicalisme majoritaire. À l’heure où nous écrivons ces lignes, le sort de la pêche (maritime) n’est pas encore scellé. Transférée de la Transition écologique à l’Agriculture en 2017, la direction des pêches maritimes et de l’aquaculture pourrait tout aussi bien rester dans le giron de l’Agriculture, qu’être rattachée au tout nouveau ministère de la Mer.

Lesggy, Houellebecq, Autissier : ces agronomes célèbres, mais pas pour l’agronomie

Julien Denormandie n’est pas le premier ingénieur agronome à s’être illustré en dehors des terrains de l’agronomie. Voici une liste non-exhaustive de ses prédécesseurs : Michel Houellebecq, écrivain ; Alain Robb-Grillet, écrivain ; Mac Lesggy, animateur ; Isabelle Autissier, navigatrice ; Nathalie Kosciusko-Morizet, femme politique ; René Dumont, homme politique ; Jean-Louis Etienne, explorateur ; Haroun Tazieff, vulcanologue ; Idir*, chanteur.

* une seule source, France Soir

MR