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Vendredi 06 décembre 2019

À la découverte des professionnels de la cueillette


En plein boom de la demande pour les produits à base de plantes à parfums aromatiques et médicinales (PAM), la cueillette de plantes sauvages connaît un véritable renouveau. Longtemps vue comme une activité apportant un revenu complémentaire aux paysans, notamment dans les zones de montagne, la cueillette de plantes sauvages est aujourd’hui pratiquée par certains à titre principal, et attire les jeunes générations. Une partie de ces professionnels de la cueillette souhaitent aujourd’hui promouvoir une gestion durable de la ressource pour prévenir les excès de prélèvements dans les milieux naturels. Souvent citées comme problématiques, les cas de la gentiane jaune et de l’arnica, très demandées pour leurs utilisations industrielles. Une association des professionnels de la cueillette de plantes sauvages (AFC) a vu le jour récemment, avec la volonté de promouvoir de « bonnes pratiques » de cueillette dans un secteur très hétérogène et encore relativement mal connu. D'ailleurs, l'idée d'un « observatoire économique de la cueillette » est étudiée de près par FranceAgriMer afin de mieux cartographier cette activité.


Quel point commun peut-il exister entre une huile essentielle, une liqueur, des compléments alimentaires, une huile de massage, une tisane, certains produits vétérinaires pour animaux ou même certaines décorations de Noël ? Réponse : tous ces produits peuvent utiliser, avec plus ou moins d’importance, des plantes sauvages. Secteur resté longtemps marginal et mal connu, la cueillette de plantes sauvages connaît un renouveau ces dernières années, portée notamment par le succès commercial que connaît l’ensemble de la filière des plantes à parfum aromatiques et médicinales (PAM).

« Au carrefour de plusieurs attentes sociétales » comme la « quête de naturalité » ou la volonté d’accéder à des produits « naturels perçus comme plus sûrs et plus sains », certains produits à base de plante connaissent une forte croissance, rappelait un rapport sénatorial sur « le développement de l’herboristerie » publié il y a un an. Le marché des compléments alimentaires représenterait à lui seul un chiffre d’affaires de 1,8 milliard d’euros et une croissance « de 6 % par an » en France, celui des cosmétiques naturels près de 450 millions d’euros et une croissance de « 8 % par an ». Les ventes d’huiles essentielles en pharmacie avoisineraient les 180 millions d’euros « avec une croissance en volume de 40 % entre 2012 et 2016 ». Tous ces secteurs, mais aussi d’autres (liquoristerie, parfumerie, gemmothérapie…) peuvent utiliser des plantes, dont une partie n'est pas cultivée mais cueillie dans les milieux naturels.

« Croisement de facteurs »

Face à cet engouement, la question de la gestion durable des ressources végétales se pose. Dans un rapport de juin 2018, l’ONG Traffic estimait que 60 à 90 % des PAM commercialisées dans le monde sont issues du sauvage. Parmi ces plantes « sauvages », seulement 7 % auraient été évaluées selon les critères de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) évaluant les menaces d’extinctions. Et au sein de ces 7 %, une plante sur cinq serait menacée d’extinction dans son milieu naturel. « Les différents secteurs d’utilisation de plantes en tant que matière première sont en pleine expansion. Les pressions sur la flore sont grandes, comme elles ne l’on manifestement jamais été, tant en quantité qu’en nombre d’espèces cueillies », explique Raphaële Garetta, ethnologue au conservatoire botanique des Pyrénées et qui a accompagné des cueilleurs français à travers un projet de recherche, le projet FloreS. « La cueillette n’est pas une activité anodine, mais elle n’est pas seule en cause. C’est un croisement de facteurs entre les changements de pratiques culturales, l’anthropisation des milieux, le réchauffement climatique », rappelle-t-elle.

En France, dans une étude publiée en 2015, des chercheurs et cueilleurs évaluaient à 728 le nombre d’espèces faisant l’objet de cueillettes commerciales en France, soit « 10 % de la biodiversité végétale en métropole ». Parmi celles-ci, « environ 300 seraient communément cueillies et 120 très communément cueillies », estime ainsi Alix Courivaud, chargée de projets PAM à FranceAgriMer. Si la plupart ne posent pas de problèmes, les cueillettes en s’intensifiant pour répondre à la demande, peuvent réduire les ressources disponibles de certaines espèces. Il est d’autre part difficile de connaître la part de plantes sauvages exportée ou importée, la classification douanière ne permettant pas toujours de les différencier des plantes cultivées. Souvent citées par les professionnels contactés comme des plantes « problématiques » ou en état de « sur-cueillette » en France : la Gentiane jaune, dont la racine est utilisée dans la production de liqueur ou dans l’industrie pharmaceutique, l’Arnica, utilisée dans les cosmétiques, ou encore la Reine-des-prés, utilisée dans les tisanes.

« Gestion durable des ressources végétales »

Face aux défis posés par ces situations, une partie des cueilleurs français cherche aujourd’hui à promouvoir une gestion durable des ressources végétales. Une volonté qui va de pair avec une évolution de ce métier. Longtemps restée une activité apportant un revenu complémentaire aux paysans, notamment dans les zones de montagne, la cueillette est aujourd’hui pratiquée à titre principal par certains. Apparue en 2011, l’Association française des professionnels de la cueillette de plantes sauvages (AFC) rassemble aujourd’hui une centaine d’adhérents. Elle a publié en 2017 une charte faisant « de la question de la préservation de la ressource » son thème central, notamment en s’engageant à promouvoir « un modèle de cueillette qui ne compromet pas les ressources végétales ». Elle travaille depuis à l’édification d’un « guide de bonnes pratiques » avec des livrets spécifiques par plantes précisant « la reconnaissance botanique, les gestes techniques et comment gérer une station de cueillette », explique le président de l’AFC, Thomas Echantillac. Une trentaine de livrets devraient ainsi voir le jour d’ici 2 ou 3 ans.

« Nous avons voulu faire quelque chose concrètement utilisable par les cueilleurs. Notre idée est de dire à tous les cueilleurs que si une personne ne respecte pas les bonnes pratiques, cela sera préjudiciable à tout le monde, aux cueilleurs et à la plante », détaille-t-il. À terme, l’objectif du guide est également de « sensibiliser les industriels à cette question de la ressource », explique-t-il. Pour l’édification de la charte et du guide, l’AFC a bénéficié d’un projet de recherche-action, le projet FloreS, financé par la fondation Hermès, ainsi que de financement du ministère de l’Environnement. L’association a également récemment intégré le comité sectoriel PAM de FranceAgriMer. Enfin, une pré-étude sur la faisabilité d’un « observatoire économique de la cueillette » a été lancée en septembre dernier au sein de FranceAgriMer, auquel est associé l’AFC. Avec pour but de « produire des chiffres » sur cette filière.

« La ressource est fragile, il faut qu’on se concerte »

Autant d’initiatives qui en cherchant à mieux protéger la ressource vont également dans le sens d’une forme de « professionnalisation ». Or, le secteur de la cueillette, malgré son importance économique, reste très hétérogène et encore mal connu. Il n’existe d’ailleurs pas de statut social permettant de se déclarer « cueilleur », donc pas de chiffres précis sur leur nombre en France, et les manières de pratiquer ce métier sont diverses. Selon les estimations, entre 600 et 1000 personnes vivraient aujourd’hui en France de cette activité, comme revenu principal ou complémentaire à d’autres activités, notamment agricoles.

Une partie des cueilleurs sont également producteurs de plantes et possèdent du foncier. C’est notamment le cas des cueilleurs indépendants faisant de la vente directe, très représentés au Syndicat des simples, crée en 1982 et qui rassemble une centaine de producteurs. Certains de ses membres ont participé à la création de l’AFC. « Aujourd’hui nous sommes nombreux, la ressource est fragile, il faut qu’on se concerte. Les cueilleurs du fait de leur dépendance directe à un bon état de la flore vont être des lanceurs d’alerte. Nous sommes les premiers à nous rendre compte quand il y a un problème », explique Thierry Thévenin, le président du syndicat. Le métier de cueilleur « est en pleine explosion », explique-t-il, avec un fort intérêt des jeunes générations. L’AFC indique ainsi recevoir près de « 500 demandes par an » émanant de personnes intéressées.

« Cent tonnes de plantes par an »

Une autre partie des cueilleurs ne vivent que de cette activité. C’est par exemple le cas de certains adhérents de la Sicarappam, une des principales coopératives agricoles dédiées à la cueillette de plantes sauvages. Créée en 1987, elle rassemble « une cinquantaine d’adhérents » dont une douzaine sont producteurs, 8 producteurs-cueilleurs et le reste cueilleurs à pleins-temps. Une partie de ces derniers sont des cueilleurs « nomades » et se déplacent partout en France, au gré des besoins. « La plupart sont des gens indépendants qui cherchent la liberté », explique son président, William Marotte, également membre de l’AFC. « La coopérative propose plus de 300 plantes différentes dont 250 plantes sauvages », précise-t-il. Elle commercialise près de « 100 tonnes de plantes par an », dont 75 % de plantes sauvages auprès de clients qui sont notamment des laboratoires ou des industriels. Symbole d’un marché en plein boom, le chiffre d’affaires de la coopérative est passé de « 400 000 à 1,6 million euros en 15 ans », porté notamment par le succès des tisanes qui représentent 40 % du chiffre d’affaires. Le reste se partage entre différents secteurs : homéopathie, gemmothérapie, cosmétique, alimentation pour les rongeurs, médecine vétérinaire…

La commercialisation se fait via des contrats sur trois ans ou sur une année, où les clients s’engagent sur un volume et un prix. En début d’année, les cueilleurs se répartissent les quantités à cueillir. « Cela arrive que nous n’arrivions pas à honorer. Nous travaillons avec des plantes, des fois la ressource n’est pas là », explique-t-il. L’idée d’une gestion commune de la ressource est aussi ce qui l’a intéressé à l’AFC. Mais « ce n’est pas la majorité des cueilleurs qui adhèrent. Pour ceux qui ont commencé depuis longtemps, remettre en cause leur pratique n’est pas évident », rappelle-t-il. Si la Sicarappam adhère à l’association, seule une douzaine de ses adhérents en sont membres.

« L’AFC répondait à un besoin des institutions »

En dehors de l’AFC, du Syndicat des simples et de la Sicarappam, il existe des cueilleurs indépendants plus ou moins occasionnels, et travaillant pour des « collecteurs » ou négociants en plantes sauvages, qui revendent ensuite leur production aux laboratoires ou industriels. C’est notamment le cas pour les plantes à « fortes plus-values », comme la gentiane jaune ou l’arnica, mais cet aspect des cueillettes commerciales reste mal évalué. Ces collecteurs sont « inconnus du public mais ils sont donneurs d’ordre et utilisent des quantités phénoménales de plantes », explique Thierry Thévenin. « Plus les filières sont longues, plus il y a des risques que les pratiques soient mauvaises », estime pour sa part Thomas Echantillac.

Rapporteur du rapport sur le « développement de l’herboristerie », le sénateur Joël Labbé (EELV) juge nécessaire « un soutien public fort pour l’AFC », estimant que cette dernière « joue un rôle important avec sa charte d’engagement ». « Il serait intéressant que cette charte puisse être généralisée sur le territoire français, et qu’elle puisse servir de référentiel commun pour l’ensemble des acteurs de la cueillette », explique-t-il, précisant que la manière de faire « reste encore à creuser ». « Nous avons vu que la création de l’AFC répondait à un besoin des institutions », notamment du ministère de la Transition écologique, rappelle Thomas Echantillac. « L’écriture d’un guide de bonne pratique, cela évite aussi de légiférer », détaille-t-il. Au-delà des cueilleurs, la question de la gestion de la ressource touche l’ensemble de la filière, rappelle-t-il. « La cueillette ne s’arrête pas au prélèvement, cela implique tous les opérateurs jusqu’aux consommateurs. »

La cueillette, une activité déja encadrée

La cueillette de plantes sauvages n’est pas exempte de certaines obligations. La première est d’obtenir l’accord du propriétaire du terrain sur lequel pousse la plante. Que ce soit un terrain de particulier, une forêt domaniale ou un terrain communal, une autorisation doit être obtenue, que ce soit sous forme d’accord verbal ou de contrat écrit. Dans certaines forêts domaniales gérées par l’Office national des forêts (ONF), la cueillette est soumise à des forfaits à la semaine ou à la journée. La cueillette peut par ailleurs être interdite dans certains espaces, notamment dans des parcs nationaux. Enfin, un arrêté ministériel de 1989 fixe une liste nationale de plantes sauvages protégées par la loi, pouvant faire l’objet d’arrêtés préfectoraux régionaux temporaires ou permanents, interdisant la cueillette. « Les préfets de région piochent en fonction de ce qui se passe sur leur territoire et réglementent la cueillette de telle ou telle plante », explique Raphaële Garreta. La gentiane jaune aurait par exemple donné lieu à 14 arrêtés préfectoraux depuis la mise en place de l’arrêté.

Vers un statut social dérogatoire pour les cueilleurs ?

Comme il n’existe pas aujourd’hui de statut social permettant de se déclarer « cueilleur », beaucoup se déclarent auprès de la Mutualité sociale agricole (MSA) comme agriculteurs, s’ils possèdent du foncier, ou alors comme cotisants solidaires. Certains se déclarent comme artisans. Le Syndicat des Simples demande ainsi la reconnaissance d’un « d’un statut professionnel de cueilleur de plantes sauvages ». « Ce n’est pas forcément un statut unique que l’on demande. On aimerait qu’il y ait une harmonisation au niveau national, que les MSA et les chambres d’agriculture puissent nous accueillir dans les mêmes conditions partout », explique Thierry Thevenin. Même demande de la part de William Marotte, pour qui il faudrait que le métier « soit mieux reconnu au niveau de la MSA ». Une future proposition de loi au Sénat sur l’herboristerie pourrait être l’occasion de demander la mise en place d’un « statut social dérogatoire », seulement si un consensus professionnel se dégage en ce sens, explique le sénateur Joël Labbé (EELV). « Créer un statut, cela encadre véritablement. Ce sont des professionnels, quelque part, à l’esprit libre. C’est un aspect qu’il est important de préserver », rappelle-t-il.

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