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Vendredi 17 juillet 2020

Lait sans abattage : premières preuves de concept


Bien avant les œufs « qui ne tuent pas la poule » de la start-up Poulehouse, deux exploitations françaises se sont lancées dans le lait de chèvre sans abattage – et une troisième plus récemment. Difficilement généralisable en l’état, leur expérience pourrait servir de prototype pour une nouvelle segmentation de la filière laitière face à un marché végétarien grandissant.


Ils n’ont peut-être pas le talent de communication de la start-up Poulehouse et son « œuf qui ne tue pas la poule », mais trois exploitations spécialisées dans le lait de chèvre se sont lancées, dans les années 2000-2010, dans ce mode de production "rupturiste" : l’élevage sans abattage.

Sans se concerter, Aline de Bast (Côte d’Or), Alexandra Dupont (Touraine) et Jean-Yves Ruelloux (Morbihan) ont arrêté d’envoyer leurs chevreaux à l’abattoir. Cela s’est fait de manière abrupte, dès leur installation en 2014 et 2011 pour les deux premières, et plus doucement, en fin de carrière pour le second, qui a fait l’objet d’un reportage de France Culture en 2019,

« Cela ne convenait pas d’envoyer des bêtes à l’abattoir, surtout des chevreaux – ce sont des animaux très attachants. Et puis des chèvres qui mettent bas tous les ans, c’est beaucoup de souffrances », expliquait l’éleveur morbihannais au micro de France Culture.

« Au premier automne suivant mon installation, il a fallu décider quelles chevrettes et chevreaux allaient partir à l’abattoir, raconte de son côté, Alexandra Dupont à Agra Presse. J’ai essayé trois fois de suite. Une semaine de nuits blanches, puis une autre, et j’ai fini par me rendre malade ». Même constat chez Aline De Bast : « On n’y arrive pas, donc on préfère trouver d’autres solutions. »

« Ça ne me convenait pas »

Voilà pour les motivations. Depuis son installation en 2011, Alexandra Dupont n’a donc jamais envoyé d’animaux à l’abattoir, toutes les chevrettes et les chevreaux restent sur l’élevage. En conséquence, les chèvres ne vont au bouc généralement qu’une fois, et produisent ainsi jusqu’à la fin de leur lactation. Un nouveau système est né ainsi, à l’improviste, faisant entrer la jeune éleveuse en terre inconnue d’un point de vue technico-économique.

Bonne surprise : dix ans plus tard, certaines chèvres produisent encore du lait. Sans tarissement, la durée de lactation moyenne est de quatre à cinq ans chez Alexandra Dupont, moyennant une production faible, d’environ deux litres par jour, contre quatre litres pour une chèvre en début de carrière.

De son côté, Jean-Yves Ruelloux semble afficher de meilleurs résultats, mais nous n’avons pu le joindre pour le vérifier : « J’ai une chèvre cette année, qui est donc en 8e année de lactation, qui est remontée à 4,8 litres par jour. Je pense qu’elle serait bien placée dans beaucoup de troupeaux », expliquait-il à France Culture.

« Jusqu’à douze ans de lactation »

Dans sa ferme, les chèvres « les plus productives ont huit ans et neuf ans », et certaines, « ont fait jusqu’à douze années de lactation », rapporte-t-il au micro de la journaliste Inès Léraud. « Il y en a une qui a seize ans cette année. »

Dans la ferme des Croq’Epines d’Alexandra Martin, la durée de vie des chèvres est d’une dizaine d’années. Si bien que le troupeau d’Alexandra est retombé sur l’équilibre suivant : 100 chèvres « productives » (chevrettes, boucs, chèvres en lactation et en attente de reproduction), contre 100 animaux « à la retraite » (chèvres taries et boucs castrés).

Le point faible d’Alexandra, c’est la commercialisation. Si PouleHouse vend ses œufs à 1 euro, soit deux fois le prix du bio, grâce au marché des centres-villes de métropoles, Alexandra vend ses fromages bio à un prix à peine supérieur à celui du conventionnel : « Je ne suis pas dans une région où je peux me permettre de tels prix, il y a trop de concurrence. »

Pour compenser, elle a développé une association en sus de la ferme. Cela lui permet de créer des dispositifs que ne supporte pas légalement l’exploitation agricole : travail bénévole et dons (parrainage de chèvres). De même Aline de Bast confie ses animaux à une association de protection des animaux.

« Économiquement, c’est très dur »

Pour l’heure, l’expérience d’Alexandra Dupont fait plutôt office de preuve de concept, selon l’expression en vogue dans le monde des start-up. « Économiquement, c’est très dur » et « j’ai fait quasiment toutes les erreurs », concède-t-elle.

Exemple d’amélioration possible : la présence des boucs, qui pourrait être limitée par le recours à de la semence sexée. Mais aujourd’hui, la technique de sexage « n’est pas encore au point en chèvre », explique Vincent Lictevout, spécialiste chèvre chez Touraine Conseil Élevage. Des recherches sont toutefois en cours.

Malgré les difficultés, le concept paraît porteur : « De plus en plus de personnes m’appellent, des végans, mais pas fanatiques, qui me disent que j’élève de telle manière qu’ils veulent manger mon fromage. J’ai aussi beaucoup d’appels de jeunes, de néo-ruraux qui sont intéressés par ce type d’élevage. »

Au-delà de l’aspect professionnel, pour Jean-Yves Ruelloux, « c’est une vie plus chaleureuse, c’est plus sympa d’être avec des chèvres que l’on sait qu’on va garder toute leur vie. On a plus l’impression de faire de la production, mais de partager notre vie avec des animaux et de s’échanger des services ».

Chez Alexandra Dupont, une majorité de morts « naturelles »

Sur l’élevage d’Alexandra Dupont une majorité des morts se déroulent de manière « naturelle », rapporte l’éleveuse : « Dernièrement, un bouc de huit ans, qui n’avait jamais été très épais, n’a pas repris de poids au printemps. Je l’ai isolé, mais il a continué à perdre du poids. Un jour il a refusé les granulés, il a fait de plus en plus de bains de soleil. Finalement, il s’est levé jusqu’au dernier jour, et s’est éteint dans la nuit. » D’autres peuvent être euthanasiés, comme cette « chèvre très ankylosée, à qui tout faisait peine, même de s’asseoir. Nous avons donc appelé le vétérinaire ».

Chèvre : une tendance à l’allongement des lactations

Au-delà de l’exemple radical d’Alexandra Martin et Jean-Yves Ruelloux, l’allongement des lactations se développe depuis 20-25 ans en élevage de chèvres, rapporte Vincent Lictevout, spécialiste chèvre chez Touraine Conseil élevage. Du schéma habituel d’une mise bas par an, certains passent à une reproduction tous les deux ans. Le succès de la stratégie tient d’abord à la diminution des accidents et des réfomes, et au niveau toujours plus important des rendements laitiers. « Mine de rien, tarir une chèvre forte productrice pendant deux mois, cela revient à se priver de 150 litres de lait », rappelle Vincent Lictevout.

MR