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Vendredi 06 septembre 2019 | décryptage

Le stockage de l’eau crée encore des frictions


Tout n’est pas réglé deux mois après la fin des Assises de l’eau. Au 1er juillet, la feuille de route du gouvernement semblait pourtant claire. Un mot d’ordre était lancé : « sobriété » de la consommation face une ressource qui se fait rare. Si des agriculteurs attendent la création de retenues d’eau, cela passera par des projets de territoires, abordant tous les usages : agriculture et aussi eau potable, industrie, pêche… Des évolutions réglementaires étaient attendues pour limiter les recours contre ces projets. Mais le 29 août Didier Guillaume, invité des plateaux TV, a relancé les débats lors de l’une de ses nombreuses interviews. Il s’agit, selon lui, de créer une « soixantaine » de retenues d’ici à 2022. Les réactions n’ont pas manqué. Elles montrent les frictions qui persistent sur le dossier.


Après un été caniculaire, les esprits continuent de s’échauffer sur le stockage de l’eau. Les propos de Didier Guillaume le 29 août sur le plateau de CNews ont été largement commentés. Une « soixantaine » de retenues d’eau vont être autorisées par le gouvernement entre 2019 et 2022 pour l’irrigation, a déclaré le ministre de l’Agriculture. Pour la Confédération paysanne, c’est « un pied de nez aux enjeux auxquels l’agriculture doit se confronter ». France Nature environnement (FNE) y voit « une position corporatiste », selon sa vice-présidente Florence Denier-Pasquier. La FNSEA, JA, l’APCA (chambres d’agriculture) et Irrigants de France, tout en saluant l’annonce dans un communiqué commun, disent « attendre des actes ».

Les Assises de l’eau, conclues le 1er juillet au terme de sept mois de concertation, n’ont visiblement pas calmé les ardeurs. À cette occasion, le gouvernement a lancé un « nouveau pacte » pour faire face au changement climatique. Le mot d’ordre de sa feuille de route est la « sobriété » de la consommation d’eau, dans un contexte de raréfaction de la ressource. D’« éventuels stockages » pourront être créés, mentionne le document. Mais sans objectif chiffré. L’idée est de s’appuyer sur des projets de territoire, visant à identifier les ressources en eau disponibles, les besoins et économies possibles. Une méthode censée résoudre les conflits d’usage et relancer les projets de retenues. « Au moins cinquante projets de territoire pour la gestion de l’eau (PTGE) d’ici 2022 » doivent aboutir, indiquait alors le gouvernement.

Didier Guillaume « remet de l’huile sur le feu »

« Faire croire que projet de territoire égale projet de retenue, c’est courir à l’échec », tacle Florence Denier-Pasquier, experte du dossier à FNE. Ce « raccourci » de Didier Guillaume le 29 août est pour elle une démarche « irresponsable » qui « remet de l’huile sur le feu ». Le ministère de la Transition écologique ne semble pas sur la même longueur d’onde que celui de l’Agriculture. « On a eu un rendez-vous avec Mme Borne ce matin (le 2 septembre, NDLR), elle a répété que ce n’est pas la position du gouvernement », affirme Florence Denier-Pasquier. Interrogée en marge d’un comité de suivi hydrologique le 29 août, la secrétaire d’État à la Transition écologique a d’ailleurs réaffirmé que « la retenue, ce n’est pas la panacée ». « Il faut d’abord travailler sur les besoins et peut-être réfléchir à l’évolution des cultures », avait déjà expliqué le mois précédent Emmanuelle Wargon. « Et quand on a réfléchi aux besoins et qu’on pense qu’ils sont soutenables à l’échelle d’un territoire, là on peut mettre en place des retenues d’eau. »

Un arbitrage gouvernemental pour « encourager » les PTGE

Telle est la méthode indiquée aux préfets dans une instruction le 7 mai. Le Premier ministre Edouard Philippe l’a lui-même arbitrée, sur la base des recommandations de la cellule d’expertise pilotée en 2018 par le préfet Pierre-Etienne Bisch. Il s’agit d’« encourager » les PTGE. Des projets de territoire qui sont victimes de nombreux blocages depuis maintes années, au grand dam du syndicalisme agricole majoritaire. Luc Servant, président de la Chambre d’agriculture de Charente-Maritime et vice-président de l’APCA, fait toutefois preuve d’un certain optimisme : « Les travaux menés depuis deux ans, avec le rapport Bisch, les Assises, l’instruction aux préfets, ont montré la nécessité d’un stockage de l’eau pour répondre aux enjeux d’aujourd’hui et demain. » « On sent localement la volonté de s’impliquer » dans le cadre défini par le gouvernement. Reste à bien suivre la nouvelle méthode pour les PTGE, reposant sur une approche globale et coconstruite de la ressource en eau. « Un des gros freins au projet de territoire, c’est la transparence, l’étude documentée sur les besoins et la projection sur le type d’agriculture qu’on souhaite voir irriguée », considère Florence Denier-Pasquier. « Quand ça bloque, il y a des raisons : les données non transparentes, les études socio-économiques pas menées, zéro documentation sur tout ce qui est possible de faire avant d’envisager le stockage. »

De vives oppositions locales

Barrage de Sivens (Tarn), lac de Caussade (Lot-et-Garonne), bassines en Sèvre Niortaise-Marais poitevin, les conflits autour de projets de retenues d’eau se sont multipliés ces dernières années. Treize projets de bassines dans les Deux-Sèvres, deux en Charente-Maritime et un dans la Vienne sont notamment contestés par des militants. Ils dénoncent un système pompant principalement les ressources des nappes souterraines et soutenant une agriculture dite intensive. Leur collectif « Bassines non merci ! » affiche des soutiens pour le moins hétéroclites, entre organisations agricoles avec la Confédération paysanne, environnementale dont SOS Rivières, mais aussi Action antifasciste 79, Extinction rébellion, ou encore les Usagers de l’hôpital de Niort. « Nous nous interrogeons toujours sur les seuils des nappes autorisant le démarrage du remplissage des réserves en hiver », réagit-il dans un communiqué le 29 août suite à l’interview CNews de Didier Guillaume. « La solution (au changement climatique, NDLR) n’est pas dans le développement de l’irrigation, mais dans le changement des pratiques agricoles et de la gestion du paysage et des écosystèmes », poursuit le collectif.

« On n’est pas du tout à l’abri de nouvelles attaques sur le terrain »

Dans le camp des défenseurs du projet, la Coop de l’eau 79 met, elle, en avant ses efforts « pour le dialogue », comme l’expliquait en juillet à Agra Presse le président Thierry Boudaud. L’accès à l’eau des bassines est effectivement conditionné à une évolution des pratiques agricoles : réduction des phytos, implantation de haies, diversification des cultures. Des engagements qui suscitent l’adhésion entre autres de Deux-Sèvres Nature environnement.

FNE contre certains types d’ouvrages

« Faire croire que projet de territoire égale projet de retenue, c’est courir à l’échec »

La même association tient cependant une position nuancée selon le type d’ouvrage. FNE, sa structure nationale, voit dans les barrages une « fausse solution » face au dérèglement climatique. Et de s’élever contre toute nouvelle construction. « France Nature environnement s’oppose fermement à la création de nouveaux barrages en travers des cours d’eau, compte tenu des milliers déjà existants » qui cumulent de « lourds impacts sur l’environnement », a publié la fédération sur son site internet le 23 juillet. « La priorité doit porter sur l’optimisation de leur utilisation. » FNE prône « une gestion plus sobre de la consommation en eau pour tous les acteurs et notamment la transition agroécologique des irrigants ». Des points sur lesquels l’organisation se dit vigilante quant aux projets de territoires visés par l’instruction du 7 mai. À ses yeux, un tel texte « n’efface pas le droit en vigueur, sur lequel les associations du mouvement FNE s’appuient pour contester en justice des autorisations de prélèvements ou d’ouvrages qui ne respectent pas » les Sdage (Schémas directeurs d’aménagement et de gestion des eaux), peut-on lire dans une note de décryptage qu’Agra Presse a pu consulter.

La question des recours encore en suspens

« On n’est pas du tout à l’abri de nouvelles attaques sur le terrain, reconnaît Eric Frétillère, président d’Irrigants de France. Mais je reste très positif parce qu’il va y avoir une prise de conscience, même des opposants », sur la « nécessité de stocker l’eau face aux problématiques de changement climatique et sécurité alimentaire ». Pas plus loin qu’en mai dernier, le tribunal administratif de Poitiers a prononcé l’annulation des arrêtés interpréfectoraux sur l’irrigation dans les bassins du Marais poitevin et de la Charente. En cause, les dossiers soumis à l’enquête publique manquent de « précisions », selon le jugement. Luc Servant, en charge de l’Environnement à l’APCA, juge « nécessaire de faire évoluer la réglementation pour préciser ce qu’est le stockage, comment le mettre en place. Les recours aujourd’hui restent nombreux et s’appuient sur une fragilité de la loi : la notion de volume prélevable dans le milieu n’est pas reconnue. Chaque territoire définit un volume prélevable l’été, sur lequel s’appuient les AUP (Autorisations uniques pluriannuelles), qui ont été définis sur la base d’études hydrologiques remontant à 10-15 ans, avec peut-être pas assez de consensus. » La feuille de route du gouvernement, à l’issue des Assises de l’eau, prévoit de lancer un travail sur la définition des volumes prélevables « à l’horizon 2020 ».

Christiane Lambert (FNSEA) plaide pour « des discussions en amont avec les associations »

« On parle bien de partage de l’eau », a lancé la présidente de la FNSEA, lors d’une conférence de presse le 4 septembre, réagissant à l’objectif de 60 retenues annoncé par Didier Guillaume. Christiane Lambert s’est positionnée, comme dans le dossier des phytos (ZNT, chartes de riverains), en faveur d’un dialogue renforcé avec la société civile. « Il faut un débat local ; quand les gens se parlent, ils se comprennent », a-t-elle plaidé, s’appuyant notamment sur le positionnement de Deux-Sèvres Nature environnement (voir article ci-contre). Prenant acte de l’arbitrage du Premier ministre, et de l’instruction parue en mai, la présidente de la FNSEA a plaidé pour que les agriculteurs porteurs de projet lancent des « discussions en amont avec les associations », car « il a parfois été reproché que des projets ont été portés avec trop peu de dialogue ».

Sécheresse : 20 % du territoire soumis à des restrictions d’eau

Près de 20 % du territoire métropolitain sont concernés par des « mesures de limitation ou de suspension des usages de l’eau » (contre 4 % en 2018), a indiqué le ministère de la Transition écologique dans un communiqué du 29 août. Ce bilan a été communiqué à l’issue d’une réunion du Comité de suivi hydrologique autour de la secrétaire d’État Emmanuelle Wargon. « La pression sur la ressource en eau s’accentue », commente le ministère, qui pointe du doigt la situation du centre de la France, où la « sécheresse des sols est particulièrement sévère » et les niveaux des nappes « particulièrement bas ». Selon le ministère, 41 départements ont pris, ces dernières semaines, des « arrêtés de crise imposant l’arrêt des prélèvements d’eau non prioritaires » (dont l’irrigation), afin de « préserver les usages prioritaires ».

JCD