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Vendredi 13 mars 2020 | analyse

Le sur-taux de suicide des agriculteurs, un fait ancien et complexe


La forte mortalité par suicide des agriculteurs a connu un regain d’attention depuis la crise laitière de 2009, et plus récemment depuis la sortie du film « Au nom de la terre » en septembre. Au vu du peu de littérature scientifique couvrant le phénomène, les travaux de sociologie de Nicolas Deffontaines, aujourd’hui chercheur à l’université du Havre, méritent d’être mis en lumière. Dans sa thèse très complète publiée en 2017, le sociologue nous plonge dans la complexité d’un phénomène où les crises économiques n’interviennent le plus souvent qu’en toile de fond. Et pour cause, la sur-mortalité par suicide chez les agriculteurs est observée depuis au moins quatre décennies. Statistiquement, il montre aussi que tous les agriculteurs ne sont pas égaux devant la mort volontaire : les petits exploitants et les éleveurs sont plus exposés. Enfin, en analysant la trajectoire de 28 suicidés, il identifie les facteurs principaux du suicide paysan : les difficultés d’imbrication entre le travail et la famille, les problèmes liés à la transmission de l’exploitation, l’isolement social et les pertes d’indépendance, qui peuvent être déclenchées par des crises de marché.


Le suicide en agriculture n’a jamais autant fait l’actualité. La sortie en septembre du film biographique d’Edouard Bergeon Au nom de la terre (1,7 million d’entrées) a entraîné un vrai tourbillon médiatique, qu’avait alimenté la publication des derniers chiffres de la MSA (605 assurés MSA se sont donné la mort en 2015), en juillet, et la sortie d’un livre-témoignage, Tu m’as laissée en vie, écrit par la compagne d’un agriculteur qui avait mis fin à ses jours à seulement 31 ans.

Pourtant le sujet est mal couvert par la littérature scientifique. Pour preuve, au lendemain de la sortie du film, le sénateur Henri Cabanel déposait une proposition de loi pour améliorer la détection des agriculteurs en situation de fragilité. Mais deux mois plus tard, le Sénat décida que le sujet devait être étudié plus en profondeur, et décida d’un renvoi en commission. Depuis, le gouvernement s’est réemparé de la question en lançant, le 10 mars, une mission interministérielle visant à mieux comprendre le suicide paysan.

Un phénomène structurel

Le paradoxe, c’est que le phénomène de surmortalité des agriculteurs par suicide n’est pas nouveau. C’est au contraire une tendance structurelle, affirme le sociologue Nicolas Deffontaines, dont les travaux récents méritent d’être mis en lumière au vu de la faible littérature existante. Ce chercheur associé à l’Inrae s’est penché sur le sujet dans le cadre de sa thèse Les suicides des agriculteurs, pluralité des approches pour une analyse configurationnelle du suicide. Il y démontre que le suicide des chefs exploitants et conjoints collaborateurs est particulièrement élevé depuis la fin des années 1960, autrement dit depuis qu’il existe des informations fiables à ce sujet.

En effet, d’après les données du Centre d’épidémiologie sur les causes médicales de décès (CépiDC) rapportées à celles de l’Insee, le taux de suicide masculin chez les agriculteurs était d’environ 47 pour 100 000 en 1970, contre 29 pour 100 000 chez les non-agriculteurs. Cette même année, il avoisinait les 18 pour 100 000 chez les agricultrices contre près de 11 pour 100 000 chez les non-agricultrices. « Le suicide des agriculteurs a été mis à l’agenda médiatique au moment de la grève du lait de 2008-2009, analyse le sociologue. Ça a suggéré l’idée que le suicide des agriculteurs apparaissait avec les retournements conjoncturels des prix des producteurs. On s’aperçoit qu’au contraire c’est plutôt structurel et stable dans le temps depuis les années 1970 ».

Dans le trio de tête des CSP

Quarante ans plus tard en 2008, le taux de suicide des agriculteurs est passé sous la barre des 39 pour 100 000 tandis que celui des agricultrices s’est stabilisé à environ 14 pour 100 000. Mais, malgré une baisse pratiquement continue de ces taux depuis la fin des années 1980, les agriculteurs demeurent en haut des courbes. « Globalement le taux de suicide baisse pour tout le monde, donc les écarts entre catégories socio-professionnelles ont tendance à se maintenir », explique Nicolas Deffontaines. Dans le trio de tête des suicidés, les agriculteurs sont suivis par les ouvriers puis les employés. « Les classes populaires se suicident davantage que les autres », confirme le chercheur.

Une surmortalité qui pourrait s’expliquer en partie par le modus operandi. « Les agriculteurs et les ouvriers choisissent des modes plus radicaux de suicide – pendaison, armes à feu – que par exemple les cadres, qui préfèrent ingérer des médicaments » explique Nicolas Deffontaines. Un mode opératoire qui laisse moins de chance de survie, et qui serait lié à des formes de virilité populaire : « L’idée d’aller au bout, de ‘tenir sa carcasse’ comme ils disent parfois » précise-t-il. Il avance également une autre hypothèse : le fait que ces trois catégories socio-professionnelles (agriculteurs, ouvriers, employés) consomment moins de soins médico-psychologiques permettant de déceler des signes de morbidité.

Risque maximum pour les petits exploitants

Un autre travail mené par Santé Publique France (SPF) permet d’y voir plus clair dans le suicide paysan. En croisant les données du CépiDC et le registre d’assurés de la MSA, SPF a comptabilisé 786 suicides d’agriculteurs entre 2007 et 2011. Bien que sous-évalué, ce chiffre révèle des choses intéressantes, explique Nicolas Deffontaines dans sa thèse. Tout d’abord, près de la moitié de ces suicides (375 décès) concerne des exploitants dont la SAU est inférieure à 50 ha. « Un exploitant installé sur moins de 50 ha à 1,5 fois plus de risque de se suicider qu’un exploitant de plus de 200 ha, à orientation productive, âge, sexe et région identiques », affirme-t-il.

D’autre part, les différentes formes d’élevage bovin (lait, viande, polyculture-élevage) sont davantage confrontées au risque suicidaire. Enfin, même les catégories d’agriculteurs qui se suicident le moins passent davantage à l’acte que les ouvriers. Ce qui veut dire que « tous les groupes sociaux agricoles se retrouvent en haut de la hiérarchie du malheur », souligne Nicolas Deffontaines.

Manque de variables statistiques

Ces deux corpus statistiques ne suffisent pourtant pas à expliquer le surtaux de mortalité qui sévit chez les agriculteurs depuis quatre décennies. Pour Nicolas Deffontaines, il faudrait renseigner des données supplémentaires pour développer une analyse plus fine. Par exemple : quels membres de la famille travaillent sur l’exploitation, quelle est la qualité de la relation entre les associés, un enfant souhaite-t-il reprendre ou y a-t-il un autre repreneur… Sans oublier l’aspect économique. « On n’a pas de variable sur l’état économique de l’exploitation du suicidé, c’est un gros manque », regrette-t-il.

Pour mieux comprendre les caractéristiques du suicide paysan, Nicolas Deffontaines a donc mené sa propre étude ethnographique. Il a analysé de manière approfondie la trajectoire de 28 agriculteurs suicidés en interrogeant des « proches éloignés » : collègues-voisins, travailleurs sociaux de la MSA, bénévoles et salariés de l’association Solidarité Paysans qui côtoyaient le défunt depuis longtemps.

Au terme de son enquête, il en a conclu que les agriculteurs se suicident pour des causes diverses et que les difficultés économiques n’apparaissent souvent qu’en filigrane. « La présentation publique et médiatique du suicide des agriculteurs, c’est de dire : ils se suicident tous du fait des crises agricoles. Cela permet de porter les revendications. Mais dans les faits, il y a différentes configurations qui expliquent cela. »

La position intenable de médiateur

Nicolas Deffontaines distingue quatre configurations suicidogènes. La première, particulièrement marquée chez les jeunes exploitants, relève de la difficile imbrication entre le travail et la famille. Pris en tenaille entre l’héritage parental et l’autonomie conjugale, le jeune agriculteur se retrouve dans la position intenable de médiateur. « L’organisation de l’agriculture fait qu’on a besoin de la famille pour tenir les exigences productives. Garde d’enfants, travail d’astreinte… Si on veut prendre une journée le dimanche, on est bien content que le père fasse la traite ou qu’il aille emmener un tracteur 20 km plus loin », explique le sociologue. « Le fait est qu’aujourd’hui, vu les injonctions à l’autonomie et à l’émancipation, il est plus difficile pour tout un chacun de travailler en famille. Sauf que l’agriculture reste organisée sur une base familiale, ce qui la rend socialement instable ».

La deuxième configuration est celle de l’agriculteur proche de la retraite qui n’arrive pas à transmettre son exploitation. Face à cette difficulté, le sens des sacrifices consentis pour maintenir l’exploitation à flot s’évapore, explique Nicolas Deffontaines dans sa thèse. « Entre 55 et 64 ans il se passe quelque chose de spécifique chez les agriculteurs. Leur risque relatif de suicide reste plus élevé qu’en population générale », insiste-t-il.

1985-2000 : « âge d’or de l’héritage refusé »

Cette difficulté à transmettre explique d’ailleurs à elle seule le pic historique de suicides d’agriculteurs enregistré entre 1985 et 2000. Un « âge d’or de l’héritage refusé » lié à deux facteurs historiques, explique le sociologue. D’une part, l’objectif annoncé par le gouvernement en 1985 d’atteindre 80 % de réussite au bac. D’autre part, le conditionnement de la dotation jeune agriculteur (DJA) à l’obtention du bac au début des années 1990. « Ça a produit soit un effet de détournement de l’exploitation, soit un héritage refusé en tant que tel », poursuit-il. « On est passé d’une logique d’une reprise à une logique d’installation. Le jeune porte son propre projet, certes sur l’exploitation parentale, mais cela crée des tensions très fortes avec le père qui voit ses savoirs professionnels disqualifiés. »

Cette tension autour des savoirs professionnels, Nicolas Deffontaines affirme l’avoir perçue dans le parcours de plusieurs suicidés. « Mes interlocuteurs m’ont décrit des situations où des agriculteurs âgés étaient complètement perdus face à la nouvelle organisation de l’exploitation. […] Où, par exemple, ils n’arrivaient plus à faire correctement la traite depuis l’arrivée d’un robot de traite. »

Isolement social et accident biographique

Troisième cas de figure, l’agriculteur isolé socialement. Parmi les facteurs de risques : le divorce, le veuvage et le célibat – notamment le célibat dit ‘définitif’(entre 40 et 50 ans). Mais l’isolement est avant tout professionnel, assure Nicolas Deffontaines. « Les petits exploitants sont moins enserrés par les organisations professionnelles. On les retrouve moins dans les syndicats, les Cuma, les réunions de chambre d’agriculture ou de coopérative. Ils sont, en gros, isolés par rapport au reste de la profession ».

À cela s’ajoute un autre facteur qui provoque ou accélère la rupture progressive des liens sociaux : l’accident biographique. Une notion complexe à définir car très subjective, explique le chercheur. Ce peut être une maladie chronique, un drame matériel, le décès d’un enfant… « Dans les trajectoires [de suicidés] qu’on m’a racontées il y avait une rupture très forte. Un avant et un après. »

Le suicide « des temps de crise »

Enfin, dernière configuration – sans doute la plus médiatisée : le suicide « des temps de crise ». Il frappe des agriculteurs « stabilisés », détaille Nicolas Deffontaines. Installés sur des exploitations de taille moyenne à grande, modernes et « considérées comme viables économiquement par les institutions d’encadrement agricoles », ces chefs d’exploitation font preuve d’un engagement humain et financier très important.

« Ce qui m’a été décrit, c’est l’angoisse très forte de ces agriculteurs de perdre leur indépendance statutaire lorsque des difficultés économiques surviennent », raconte le sociologue. Dans ce cas précis, les crises agricoles ne sont pas qu’une toile de fond mais bien un élément déclencheur du suicide paysan.

L’intentionnalité, difficile à mesurer

Qu’en est-il du suicide paysan maquillé en accident ? « On peut penser que la dissimulation du suicide chez les agriculteurs est de 20% comme pour le reste de la population », répond Nicolas Deffontaines en se référant au travail de l’épidémiologiste Éric Jougla. « C’est toute la limite du suicide en tant que tel : comment mesurer l’intentionnalité d’un accident du travail ou d’un accident de voiture ? Comment savoir ce qui est voulu ou pas ? C’est très compliqué… Quand il n’y a pas de lettre ou quelque chose qui explique l’acte, finalement de quel droit le certificateur de décès peut estimer que c’est un suicide ? » Il espère passer ce critère de l’intentionnalité à la loupe lors d’une prochaine étude sur le passage à l’acte.

LM