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Vendredi 15 novembre 2019 | analyse

Le vin en zone de turbulences


Cap difficile pour le secteur du vin, dont le commerce et la production entrent tout deux en zone de turbulences. La dernière estimation de la vendange française 2019 confirme qu’une nouvelle fois la production de vin est en baisse (- 15 %) du fait du climat cette année, seulement deux ans après la récolte catastrophique de 2017. L’année climatique 2019, chaotique, marquée par un hiver doux, des gelées printanières, des averses de grêle fréquentes et un été chaud et sec, peut préfigurer les vendanges de demain. Après des années fastes, la commercialisation du vin, elle aussi, est ralentie. La désaffection des consommateurs s’accélère cette année sur le marché intérieur. Quant aux marchés extérieurs qui soutiennent de plus en plus le secteur, ils sont perturbés par l’instabilité des grands pays importateurs (États-Unis, Chine, Grande-Bretagne). Si bien que certaines exploitations font face à des difficultés qui n’avaient plus été rencontrées sur la dernière décennie.


« Nous sommes dans un alignement défavorable des planètes. » Bernard Farges, président de la Cnaoc (Confédération des AOC viticoles) qualifie ainsi la conjoncture actuelle de la viticulture. En effet, le niveau de production, à peine remis de la vendange historiquement faible de 2017 (un plancher inédit depuis 1991, à 36,7 millions d’hectolitres, Mhl), est retombé cette année à 42,2 Mhl. Les foires aux vins d’automne des GMS révèlent une accélération de la baisse de la consommation des Français. L’exportation, qui était l’élément moteur de la commercialisation, a des ratés, avec le ralentissement de la croissance économique chinoise, les troubles à Hong-Kong, la taxe Trump sur les vins tranquilles français et l’incertitude que réserve le Brexit.

Une nouvelle année de petite vendange

Encore une année de petite vendange donc. La dernière estimation du Service de la statistique et de la prospective (SSP) du ministère de l’Agriculture, au 1er novembre, diffusée le 12, de la vendange française confirme l’évaluation d’octobre : la production de cette année est inférieure de 15 % à celle de l’an dernier, et inférieure de 7 % à celle de la moyenne quinquennale. Ce niveau faible (42,2 Mhl), qui survient seulement deux après la vendange très basse de 2017, montre « qu’on n’arrive plus à atteindre les mêmes volumes qu’auparavant », constate Jean-Pierre Van Ruysk, directeur général de l’Institut français de la vigne et du vin (IFV).

La production recule dans tous les vignobles, excepté celui du Sud-Est (vallée du Rhône et Provence), crédité d’une progression de 1 % par rapport à 2018, mais en repli de 4 % par rapport à la moyenne quinquennale. Contrairement à toute attente, le recul le plus important n’a pas eu lieu dans les vignobles méridionaux qui ont défrayé la chronique avec la canicule et la sécheresse, mais dans les vignobles comme celui du val de Loire (- 30 %), celui de Bourgogne-Beaujolais (- 36 %), la palme du repli étant attribuée au Jura (- 54 %), du fait du gel.

Et s’il n’y avait que la production ! La commercialisation, elle aussi, est chahutée, avec de fortes nuances selon les vignobles. Tour d’horizon dans les principaux bassins de production.

Bordeaux : chute des ventes, repli chinois et fermeture américaine

Dans le vignoble de Bordeaux, la vendange est estimée par Agreste, la publication statistique du SSP, à 5,53 Mhl, soit un repli de 8 % par rapport à 2018 et de 6 % par rapport à la moyenne quinquennale. « La canicule a accentué les baisses de rendement. Une partie du vignoble a été entamée par le gel de printemps ou par la grêle », selon Agreste.

Du côté de la commercialisation, « Bordeaux souffre en ce moment », déclarait Bernard Farges, en tant que président du Conseil interprofessionnel du vin de Bordeaux, à l’assemblée générale du CIVB du 15 juillet. « Nos ventes ont fortement reculé, sous l’effet conjoncturel de la récolte 2017, mais aussi en raison d’effets structurels propres aux évolutions des modes de consommation. La chute de nos ventes est brutale », commentait-il. Depuis, ce tableau sombre s’est confirmé : dans son étude sur les foires aux vins de septembre-octobre, le cabinet Nielsen a cité le bordeaux comme étant particulièrement frappé par le recul de chiffre d’affaires des vins tranquilles : « Il s’élève à -5,4 %, et s’explique avant tout par les vins rouges, qui représentent 94 % des pertes, notamment pénalisés par les bordeaux. »

En outre, alors que la Chine est devenue le premier marché du bordeaux ces dernières années, le marché chinois s’est contracté de 22 % en valeur sur les huit premiers mois de l’année. Le deuxième marché à l’export, les États-Unis, s’est accru de 15 % en valeur sur cette même période. Malheureusement c’est ce débouché dynamique qui est entamé par la taxe de 25 % sur les vins français entrant sur le sol américain. Le troisième marché, celui du Royaume-Uni, a progressé de 18 % en valeur. Mais il est incertain en raison du Brexit attendu fin janvier prochain. Bordeaux mise sur le Japon, cinquième destination par ordre d’importance, en hausse de 12 %, grâce à l’accord de libre-échange nippo-européen entré en vigueur en février.

Records en Bourgogne, résistance en Beaujolais

En Bourgogne et Beaujolais, la vendange est estimée par Agreste en retrait de 36 %, soit - 21 % par rapport à la moyenne quinquennale. « Le gel dans le mâconnais, la grêle dans le chalonnais, la coulure et le millerandage puis la sécheresse estivale ont frappé le vignoble. En beaujolais, le millerandage puis la grêle, l’échaudage et la sécheresse ont touché le vignoble ».

La récolte exceptionnelle de 2018 a permis au bourgogne « de battre des records de transactions » sur la campagne 2018/19 (août 2018-août 2019), s’est félicité le Bureau interprofessionnel du vin de Bourgogne, à quelques jours de la vente des Hospices de Beaune. Le marché intérieur « reste bien orienté. La sagesse sur les prix, qui a prévalu à la commercialisation, a eu des effets certains. La Bourgogne résiste et fait plus que maintenir sa position sur les circuits de la grande distribution ». Quant à l’export, il a rapporté un record pendant les huit mois de l’année : 650 M€, contre 400 M€ sur la même période de 2011. Le premier marché, celui des États-Unis, s’est confirmé. Mais le contentieux aéronautique « va stopper ce bel élan ».

Le beaujolais écoule 55 % de sa vendange sur le marché intérieur. La crise de confiance des consommateurs est passée. Il se remet peu à peu d’une quinzaine d’années de désaffection. Cette année, au moment des foires aux vins, le beaujolais « semble s’en être bien sorti », selon Dominique Piron, président de l’interprofession Inter Beaujolais. Pour lui, le beaujolais correspond à la tendance de consommation de vins légers et peu concentrés. Ses marchés prioritaires sont les États-Unis, le Canada, le Royaume-Uni, le Japon et de plus en plus la Chine.

Vallée du Rhône : repli mais « premiumisation »

Dans le bassin viticole « Sud-Est », tel que défini par Agreste, qui regroupe le bassin de la vallée du Rhône et celui de la Provence, la production augmente de 1 %, mais se tasse de 4 % par rapport à la moyenne quinquennale.

Les quantités commercialisées en côtes du rhône en 2018/19 ont enregistré un repli de 6 %, qui se répartit ainsi : - 9 % en rouge, + 7 % en blancs et + 8 % en rosé, selon l’interprofession Inter Rhône. Mais ce repli s’est accompagné d’une montée en gamme : le prix moyen des côtes du rhône villages est passé de 220 €/hl en 2017/18 à 223 en 2018/19. Illustration de cette « premiumisation » : en 2009, les bouteilles vendues moins de 3 € représentaient plus de 80 % des ventes en grande distribution, alors que dix ans plus tard, elles ne pèsent que 40 %, selon Sébastien Lacroix, responsable du service économique d’Inter Rhône. À l’export, les marchés qui progressent le plus sont celui des États-Unis, celui du Canada et celui de la Chine. Les vins rhodaniens ont perdu du terrain en Allemagne, au Royaume-Uni et en Belgique ces dernières années.

Le Languedoc-Roussillon souffre de son rouge

La vendange du Languedoc-Roussillon est estimée en baisse de 7 %, soit un tassement de 5 % par rapport à la moyenne quinquennale, selon Agreste. « Les épisodes caniculaires ont occasionné des grillures sur grappes avec des pertes de production, essentiellement dans le Gard et l’Hérault. Le gel a touché fortement la plaine gardoise au printemps », précise la publication statistique.

Le vignoble a subi l’effet du coup de frein de la consommation sur les rouges. Au total, sur le marché intérieur, la commercialisation a fléchi de 5 % sur l’ensemble des AOC du Languedoc. En revanche le vignoble a bénéficié de la progression de ses ventes aux États-Unis jusqu’à la mise en place de la surtaxation américaine. Décidés à ne pas baisser les bras sur le marché américain, les professionnels ont rencontré une écoute favorable en Chine. Après avoir dégusté plusieurs vins français, le 5 novembre lors de visite d’Emmanuel Macron en Chine, le président chinois Xi Jinping aurait confié sa préférence pour le vin du Languedoc.

Soutenu par le blanc, le Val de Loire vise l’étranger

Le val de Loire a perdu 30 % de production, il est vrai après une vendange abondante l’an dernier, soit une baisse de 11 % par rapport à la moyenne quinquennale, selon Agreste. « Le gel printanier puis la coulure, le millerandage, l’échaudage et la sécheresse ont entamé le potentiel de production », d’après Agreste.

Le vignoble ligérien produit majoritairement du blanc et repose à 80 % sur le marché intérieur. La consommation des vins tranquilles régresse toutefois de 5 % par an en France. « C’est beaucoup », s’inquiète Jean-Martin Dutour, président de l’interprofession Inter Loire. La seule façon de progresser est d’élargir la part réservée à l’export. « Notre plan de filière vise 1 % par an d’augmentation de la part de l’export, pour la porter de 20 % à 30 % en 2030. Or, l’exportation vers les États-Unis, qui est la première destination extérieure du Val de Loire, est suspendue du fait de la surtaxe de 25 %". Le marché allemand est dynamique (+ 3,7 % en valeur entre août 2018 et août 2019), grâce au succès du crémant de Loire.

Le climat chahute les comptes des exploitations viticoles

Outre les efforts sur la qualité qu’ils doivent fournir pour percer sur les marchés extérieurs ou parfois simplement se maintenir sur le marché intérieur, les viticulteurs doivent faire face depuis plusieurs années à un climat chaotique : gel tardif (2017), mildiou (2018), sécheresse caniculaire (2019) et à un assortiment de tous ces éléments comme cela a été le cas en 2019. « Des exploitations viticoles peuvent se trouver en difficultés, phénomène qu’on ne rencontrait pas la dernière décennie », constate Jean-Pierre Van Ruysk, directeur général de l’IFV. Cette nouvelle donne appellera « plus de professionnalisme, il faudra revisiter des itinéraires techniques, choisir de façon plus adaptée les cépages et les porte-greffes ».

Un travail conjoint entre l’INAO et FranceAgriMer sur l’adaptation du vignoble au changement climatique est actuellement en cours et aboutira à des propositions lors du prochain Salon de l’agriculture, ajoute Jérôme Despey, président du conseil viticole de FranceAgriMer. « Le sujet de la gestion des risques doit être accéléré par de la prévention pour le gel ou la grêle. L’assurance doit être généralisée et il faut revoir le système de la moyenne olympique », conclut-il.

MN



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