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Lundi 13 février 2012 | analyse

Le vote agricole : la fin d’un cycle ?


Traditionnellement orienté à droite, voire à l’extrême droite, le vote de la population agricole pourrait surprendre en 2012. Les explications de Joël Gombin, doctorant en science politique au CURAPP (Université de Picardie-Jules Verne), spécialiste de la question.


A la suite de l’élection présidentielle de 2007, vous avez réalisé avec Pierre Mayance – chercheur associé au laboratoire Ermes, rattaché à l’Institut de recherche interdisciplinaire en sciences sociales (Irisso) – un vaste travail d’analyse des comportements électoraux de la population agricole (exploitants, salariés et retraités). Quelles méthodes avez-vous utilisées ?
Il faut savoir tout d’abord que l’usage du sondage, autrefois justifié pour les agriculteurs représentatifs d’une part importante de la population, n’est aujourd’hui plus adéquat. Les paysans ne représentent désormais qu’environ 2% de la population active – soit des échantillons très minoritaires et donc peu significatifs. Il existe toujours les sondages commandés spécifiquement sur les populations agricoles, mais en général, ils sont rares parce qu’ils coûtent cher et la méthodologie utilisée n’est pas toujours judicieuse. C’est le cas des baromètres qui interrogent des agriculteurs via Internet, on ne sait pas vraiment qui répond... Nous avons ainsi cherché à développer d’autres outils, en nous appuyant sur une méthodologie très ancienne dite de l’« analyse écologique ». Elle consiste à mettre en relation les résultats électoraux d’une commune, par exemple, et les données que l’on peut avoir sur cette commune, par le biais du recensement notamment. Cela donne une vision beaucoup plus fine et plus nuancée que les sondages.

Quel a été le vote agricole en 2007 ?
D’après nos estimations qui vérifient les conclusions des nombreuses études menées sur le sujet, la population agricole vote bien davantage en faveur de la droite que le reste des électeurs. Ainsi, au second tour, 63% de la population agricole se seraient prononcés en faveur de Nicolas Sarkozy, contre 44% pour le reste de la population (vs 22% des agriculteurs pour Ségolène Royal et 39% le reste de la population). Le vote à l’extrême droite est aussi confirmé : la population agricole a voté le 22 avril 2007 au moins autant en faveur de Jean-Marie Le Pen que le reste de la population, voire légèrement davantage. Mais l’analyse écologique et le recours à des modèles multi-niveaux permet d’aller bien au-delà de ces premiers résultats. On observe notamment que les comportements électoraux de la population agricole tendent à être plus variables dans l’espace que ceux du reste de la population. Nicolas Sarkozy recueille ainsi davantage de suffrages agricoles au nord d’une ligne Nantes-Grenoble tandis que dans le sud de la France, à l’exception des Bouches-du-Rhône, il obtient un écho plus faible. La candidate socialiste obtient, elle, de meilleurs scores dans le sud de la France, tandis que son audience est très faible au nord (le plus souvent inférieur à 10%), à l’exception de la péninsule bretonne. Le vote FN semble lui se concentrer surtout autour du bassin parisien, dans la région Nord-Pas de Calais et quelques départements de l’Est (voir carte).

Comment expliquez-vous cette hétérogénéité du vote agricole ?
La division nord-sud recoupe assez largement la division entre grands et petits propriétaires. Mais il faut surtout prendre en considération l’identité subjective de classe, c’est-à-dire le fait d’avoir conscience d’avoir des intérêts communs à partager. En France, un travail historique énorme a été réalisé sur la construction de l’identité agricole autour des organisations majoritaires. Un travail qui explique l’orientation très majoritairement à droite des agriculteurs, qui ne correspond pas forcément tant à des intérêts objectifs qu’à cet encadrement historique. Donc cet encadrement existe et il est constitutif d’une identité, disons de groupe social. Néanmoins, cette construction identitaire s’appuie aussi sur la position objective de l’agriculteur et ses rapports avec les groupes sociaux qui l’entourent. En clair, quand il se sent minoritaire, face à des indépendants perçus comme des « nantis », il s’identifie à gauche. A l’inverse, quand il se sent majoritaire et côtoie majoritairement des ouvriers, il se perçoit comme un indépendant n’ayant rien à gagner de la gauche et tendant à soutenir la droite (et dans une moindre mesure le Front national). Ainsi un céréalier ou un betteravier picard par exemple, qui côtoie des ouvriers dits ruraux avec une conscience de classe très forte ne votera probablement pas comme l’horticulteur indépendant de la Côte d’Azur – qui d’ailleurs représente l’un des éléments centraux du vote communiste dans les Alpes maritimes. Parmi les grands candidats, seul François Bayrou n’intègre pas ce schéma. La principale variable rendant compte du niveau de soutien électoral de la population agricole en sa faveur est en effet la pratique religieuse catholique : dans les départements où la tradition catholique est la mieux implantée, le candidat « héritier » de la démocratie chrétienne à la française obtient ses meilleurs résultats dans la population agricole. De manière peu surprenante, Marie-Georges Buffet obtient de meilleurs scores dans la population agricole dans les départements déchristianisés.

Il est de coutume de dire qu’un président de la République ne peut être élu que s’il obtient un maximum de voix en provenance de l’agriculture, confirmez-vous le postulat ?
Historiquement, oui. Mais Nicolas Sarkozy a opéré en cela une rupture radicale. C’est le premier qui ne revendique pas des origines ou un ancrage rural et qui assume parfaitement sa condition d’urbain. En 2007 notamment, il n’a pas du tout cherché à convaincre les agriculteurs. Il l’a fait un peu depuis, mais beaucoup moins que ne l’a fait Jacques Chirac par exemple, alors qu’il n’était lui-même pas du tout un rural au départ. Idem pour François Mitterrand. Au final, en 2007, nos estimations montrent que si environ 63% de la population agricole a voté en faveur de Nicolas Sarkozy au second tour, il n’y pas eu « d’effet Sarkozy » dans les mondes agricoles au premier tour, puisqu’un gros tiers seulement de la population agricole a porté ses votes sur le candidat de l’UMP, contre près de 50% en 1988 pour le candidat Jacques Chirac – pourtant concurrencé par Raymond Barre. Au fond, on peut se demander si un cycle mis en place lors de la deuxième moitié des années 1960, lorsque Charles de Gaulle parvient à rallier les masses paysannes, ne s’est pas achevé.

Ne pensez-vous que le vote de la population agricole a aussi perdu de sa puissance du fait de la diminution de ses effectifs ?
C’est vrai arithmétiquement... Mais j’ai tendance à penser que le poids symbolique de la population agricole est quand même beaucoup plus lourd que son poids électoral. D’abord, les agriculteurs votent plus que les autres et ils sont aussi très présents dans le monde politique rural, on les retrouve dans les conseils municipaux, généraux etc. D’ailleurs, la perte du Sénat par la majorité est peut-être liée.
Propos recueillis par Rosanne Aries