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Vendredi 30 août 2019

Les fonds d’investissement, nouveaux acteurs de l’agrobusiness


La financiarisation de l’agriculture se poursuit. Les fonds d’investissement, en très large majorité américains, deviennent des acteurs incontournables de l’agrobusiness. Cherchant à réduire leurs risques, ils diversifient au maximum leur portefeuille. Des stratégies qui aboutissent à des situations d’actionnariat commun, c’est-à-dire que dans un même secteur, des entreprises concurrentes sont détenues, pour partie, par les mêmes actionnaires. Dès lors, des questions d’atteinte à la concurrence se posent. Quel peut être l’intérêt d’entreprises ayant les mêmes actionnaires de mener l’une contre l’autre une concurrence agressive ? La question a été soulevée par la Commission européenne lors de la fusion entre Dow et DuPont en 2017.


Quel est le point commun entre John Deere, Bunge, Syngenta, BASF, Bayer, Dupont, Danone, Nestlé, Mondelez, Kellogg’s ou encore Coca-Cola et PepsiCo ? Un capital en partie détenu par les mêmes gestionnaires de fonds. Des parts certes minoritaires, mais loin d’être marginales. Entre 10 et 30 %, explique Jennifer Clapp, de l’université canadienne de Waterloo, dans son récent article « La montée des capitaux financiers et l’actionnariat commun dans l’agrobusiness », publié dans Review of international political economy.

« Les investissements financiers dans l’alimentation et l’agriculture ont augmenté dans les récentes décennies […]. À leur plus haut niveau, ces dernières années, [ces] fonds comptent pour près d’un tiers des investissements financiers dans le secteur », observe-t-elle. Le montant des fonds investis en actions dans l’agrobusiness atteignait pas moins de 4,6 milliards de dollars en 2017. Le nombre de fonds d’actions dédiés a bondi de 2 à 36 en tout juste dix ans.

À leur tête, on retrouve les cinq principaux gestionnaires de fonds au niveau mondial que sont Blackrock, Vanguard, State Street, Capital Groupe et Fidelity. Ils sont présents, ensemble, à hauteur de 10 à 30 % du capital des principales entreprises de toute la chaîne de valeur alimentaire, a calculé la chercheuse. Tant en amont de l’agriculture, chez les fournisseurs d’intrants et les équipementiers, qu’en aval, dans l’industrie agroalimentaire.

Des investissements diversifiés pour minimiser les risques

Blackrock détient, à lui seul, entre 5 et 10 % de BASF, Syngenta, DuPont, Dow, Bayer-Monsanto et ADM. Tous concurrents sur le marché de la fourniture d’intrants aux agriculteurs. Ce gestionnaire, au portefeuille de 6 000 milliards de dollars, est également actionnaire de Kellogg’s, Mondelez, Nestlé, Danone, General Mills (marques Géant vert, Häagen-Dazs…), PepsiCo ou encore Coca-Cola. Quant aux quatre autres fonds, ils ne sont pas en reste. Tous sont présents au capital des mêmes entreprises de l’agrobusiness (voir graphique).

Gérant des fonds pour des épargnants individuels ou des fonds de pension, ils placent les capitaux recueillis dans des entreprises cotées en Bourse. Pour minimiser le risque de leurs investissements, leur stratégie repose avant tout sur la diversification de leur portefeuille. Ils investissent donc dans de nombreux secteurs d’activité et, au sein d’un même secteur, dans plusieurs entreprises. Aboutissant à une situation d’actionnariat commun.

« L’actionnariat commun renvoie à des situations dans lesquelles une tierce partie, généralement un investisseur, détient simultanément des participations minoritaires dans plusieurs entreprises concurrentes », définit l’OCDE dans un rapport de 2017 dédié à ce sujet et à son impact sur la concurrence. Bien que le débat soit loin d’être tranché, ses auteurs interrogent sur de possibles atteintes à la concurrence. D’autant plus lorsque les secteurs concernés par l’actionnariat commun sont particulièrement concentrés – une situation bien connue dans l’agrobusiness –, car les effets de la concentration peuvent être aggravés par l’actionnariat commun.

Affaiblissement de la concurrence et collusion tacite

Dans leur comportement, tant actif que passif, les gestionnaires de fonds en situation d’actionnariat commun peuvent tenter d’influencer les stratégies des entreprises d’un même secteur dans lesquelles ils détiennent une participation.

Leur influence peut être directe, par le biais du vote par exemple. Il peut aussi y avoir des « incitations tacites des dirigeants », révèle l’OCDE. Leurs rémunérations sont alors liées, non pas à la performance de l’entreprise, mais du secteur ; un critère plus en phase avec les attentes des gestionnaires de fonds qui détiennent plusieurs entreprises du même secteur.

La passivité des actionnaires peut être un mécanisme d’influence tout aussi pernicieux. « Un investisseur actif dont le portefeuille n’est pas diversifié dans un secteur d’activité donné pourrait avoir davantage tendance, par exemple, à encourager la direction de l’entreprise à adopter des stratégies qui permettent à l’entreprise de gagner des parts de marché », assure l’OCDE. À l’inverse, un investisseur dont le portefeuille est très diversifié n’y aurait aucun intérêt. La performance du secteur lui rapportant plus que la performance d’une seule entreprise. « En s’abstenant de jouer un rôle actif en exerçant des pressions en faveur d’une concurrence agressive », un investisseur pourrait contribuer à l’affaiblissement de la concurrence et à une « collusion tacite par l’inaction ».

Risque d’augmentation des prix

Les recherches théoriques autour de l’actionnariat commun se multiplient. Elles mettent en avant plusieurs types d’atteintes à la concurrence. Certaines font encore l’objet de vifs débats tant les mécanismes afférents sont difficiles à appréhender. Par exemple, une étude sur le transport aérien aux États-Unis a démontré que le prix du billet est de 3 à 12 % plus élevé sur les liaisons où les compagnies aériennes sont en situation d’actionnariat commun.

« L’actionnariat commun peut favoriser les augmentations unilatérales des prix, explique l’OCDE. Celles-ci peuvent ne pas être rentables pour l’entreprise, mais être avantageuses pour ses investisseurs s’ils détiennent des participations dans une ou plusieurs entreprises concurrentes. » Les clients perdus par une entreprise seront récupérés par une autre concurrente, détenue aussi en partie par le gestionnaire de fonds. Le partage des parts de marché lui importe peu, tant que le chiffre d’affaires du secteur augmente grâce à la hausse des prix.

Le niveau de transparence dans les secteurs en situation d’actionnariat communs peut aussi être questionné. « L’actionnariat commun peut créer dans incitations supplémentaires pour les investisseurs à faciliter une collusion », observe l’OCDE. L’investisseur sert alors de base pour l’échange d’information entre concurrents.

L’agrobusiness aux mains des fonds

« Malgré leur importance, l’investissement dans l’agrobusiness par ce type de fonds a reçu beaucoup moins d’attention de la part du monde académique et politique que les autres types d’investissements financiers comme les acquisitions de terres agricoles ou la spéculation sur les matières premières », constate la chercheuse canadienne Jennifer Clapp. Pourtant, il tient une place de plus en plus importante dans le paysage agricole.

En 2017, la Commission européenne a commencé à s’intéresser à ce sujet lors de la fusion de Dow et DuPont. Dans son analyse, Bruxelles estimait que la concentration du secteur est sous-estimée en raison d’un niveau élevé d’actionnariat commun. Elle notait également que « la présence de participations communes importantes risque d’avoir un effet négatif sur les avantages de la concurrence en matière d’innovation pour les entreprises concernées par ces participations. » Les entreprises concurrentes à Dow et DuPont ayant moins d’intérêt à se lancer dans une concurrence agressive sur le terrain de la R & D.

L’Autorité de la concurrence dépassée par l’actionnariat commun

L’actionnariat commun est une situation encore mal définie par les autorités de régulation, qui n’ont pas développé d’outils spécifiques pour y répondre. Dans l’état actuel des textes, il n’est possible d’appréhender ces situations qu’a posteriori et sous certaines conditions. En France, le travail de l’Autorité de la concurrence s’articule autour de deux branches. La première est le contrôle ex ante des prises de participations. Ce contrôle n’est effectué que dans le cas où il y a une prise de contrôle de l’entreprise. Dans le cas de l’actionnariat commun, les fonds de gestion restent souvent des actionnaires minoritaires. Leurs prises de participation ne sont donc pas soumises à contrôle. La deuxième branche d’activité de l’Autorité de la concurrence est dédiée à la recherche de pratiques anticoncurrentielles. Si une partie des atteintes potentielles à la concurrence de l’actionnariat commun peut être sanctionnée par ce biais – comme l’échange d’information, les ententes –, les collusions passives ne peuvent tomber sous le coup de la réglementation actuelle. Des réflexions semblent être en cours en France comme à l’étranger pour mieux appréhender les situations d’actionnariat commun et se donner les outils pour y répondre.

AJ