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Vendredi 05 juillet 2019 | peste porcine africaine

Pig bang sur la planète porc


Pour la première fois depuis 1996, la production mondiale de viande (toutes espèces confondues) devrait diminuer en 2019, d’après la FAO. Un retournement de tendance directement dû à l’effondrement du cheptel porcin chinois, décimé par la peste porcine africaine (PPA). Tous les acteurs s’accordent pour dire que cette situation est inédite : la Chine, premier producteur et consommateur mondial de porcs, a vu son effectif de truies amputé de 23 % en un an. Et la crise n’en est qu’à ses débuts. Il est encore difficile d’estimer jusqu’où plongera le cochon chinois… et donc d’imaginer l’onde de choc que cela provoquera sur les marchés mondiaux. En France, certains industriels comme Bigard n’écartent pas la possibilité d’un prix du porc supérieur au niveau symbolique de 2 €/kg. Mais l’embellie reste fragile, pour deux raisons. D’abord, la France doit rester indemne de PPA pour tirer pleinement profit de l'amélioration. Or, selon l’OIE, la maladie est en train de devenir endémique, y compris dans certaines zones d’Europe. Sans oublier le caractère hautement politique des exportations en Chine, un pays plus rapide à fermer ses frontières qu’à les ouvrir.


La planète porc s’affole. Et il y a de quoi quand la Chine, premier producteur mondial, perd en quelques mois un quart de son cheptel, au bas mot. Les dégâts provoqués par la peste porcine africaine (PPA) semblent s’aggraver de jour en jour. Le caractère inédit de la situation et la notoire opacité des statistiques chinoises alimentent les spéculations les plus folles sur l’ampleur du déficit chinois en viande – et donc sur les importations potentielles. Au-delà de la bataille de chiffres, il apparaît désormais clairement que le gouffre sera impossible à combler : d‘après les estimations officielles chinoises, la chute de production dépassera déjà l’ensemble du commerce mondial de porc.

Plus qu’une formidable opportunité pour les pays exportateurs, cette situation inédite est aussi un véritable casse-tête. La demande chinoise est bien là, mais les incertitudes sanitaires et géopolitiques compliquent la donne. Le bouleversement des échanges provoquera des « jeux de domino dans tous les sens », résume Didier Delzescaux, le directeur d’Inaporc (interprofession porcine). Et la hausse brutale du prix du porc ne fait pas que des heureux, notamment chez les industriels. « Oui, le cours mondial du porc va être soutenu, affirme Pascal Le Duot, directeur du MPB (Marché du porc breton). Mais il y aura des turbulences. »

Le point en six questions, pour tenter d’y voir plus clair dans ce bouleversement en cours:

Quand la Chine parviendra-t-elle à maîtriser l’épizootie de PPA ?

Depuis que l’Empire du milieu a annoncé son premier cas de PPA en août 2018, la maladie s’est répandue comme une traînée de poudre dans tout le pays. « On la trouve partout, dans les élevages, la faune sauvage, les abattoirs, les produits exportés, etc. », explique Fanye Meng, représentant en Chine d’Inaporc (interprofession porcine). La maladie – souvent mortelle pour le cochon, mais non transmissible à l’homme – est provoquée par un virus très résistant dans les excrétions ou dans les produits à base de porc. Or, malgré la restructuration en cours, « près de 40 % des cochons produits en Chine proviennent de petits élevage dits " backyard " (basse-cour, NDLR) », explique M. Meng. Les animaux y sont souvent nourris avec les restes des repas, parfois contaminés. Si on y ajoute les conditions de biosécurité aléatoires, les fraudes et les trafics d’animaux ou de viandes contaminées, la Chine représente un terrain idéal pour la propagation de la peste porcine.

Résultat : pour la majorité des experts, il faudra au moins deux ou trois ans (voire plus) avant que la Chine ne puisse espérer maîtriser la PPA. Il n’existe aujourd’hui ni vaccin, ni traitement contre la PPA. Plusieurs laboratoires, dont l’Anses en France, travaillent sur la question. Mais « personne n’est capable aujourd'hui de dire à quelle échéance nous disposerons d’un vaccin efficace », a affirmé Loïc Évain, directeur adjoint de la DGAL, lors de l’assemblée générale d’Inaporc le 3 juillet. Originaire du Kenya, la PPA s’est répandue en Asie et en Europe au gré des échanges commerciaux et des contacts entre cochons et faune sauvage. Le virus est « en train de devenir endémique » en Afrique et « dans certaines parties de l'Europe de l'Est et dans certaines parties de l'Union européenne », a affirmé à l’AFP Matthew Stone, directeur général adjoint de l'Organisation mondiale de la santé animale (OIE). Les éleveurs, y compris français, vont devoir apprendre à vivre dans un monde où la PPA continuera de bouleverser les échanges.

Quel sera l’impact de la PPA sur la production chinoise ?

C’est la question que se posent tous les acteurs du marché du porc, la Chine étant le premier producteur et consommateur mondial. Et chacun a sa propre réponse, nourrie par le manque de transparence des autorités chinoises. Dans un rapport de mai 2019, la FAO estime que la PPA provoquera un « recul d’au moins 10 % de la production de viande de porc en Chine ». Une affirmation prudente, quand certains fabricants d’aliments interrogés par Réussir Porc affirment qu’« entre 30 et 50 % de la production porcine chinoise a [déjà] disparu ». D’après le gouvernement central, la Chine aurait abattu 1,133 million de porcs et le cheptel de truies aurait reculé de 23 % en un an. Des chiffres officiels à prendre avec des pincettes, sachant que « dans certaines provinces, les professionnels ont observé des pertes de cheptel allant jusqu’à 80 % », note Fanye Meng. Quel que soit le chiffre retenu, le « cheptel de truies est au plus bas depuis 2000 », tranche-t-il.

Le recul de la production chinoise a commencé à se faire sentir dès 2018 (-0,9% à 54 Mt, d’après le gouvernement). Mais c’est surtout dans les mois à venir que le déficit va se creuser, jusqu’à devenir impossible à combler. « Certains sur le terrain parlent d'une baisse de production de -40 ou -50 % pour 2020 », a lancé Didier Delzescaux, directeur d'Inaporc, lors de l’assemblée générale du MPB (marché du porc breton), le 27 juin. « Le discours des autorités évolue, note Fanye Meng. Ce n'est qu'à partir de maintenant que les professionnels et l'État reconnaissent une baisse de la production, et pas seulement du cheptel. » Un décalage dans le temps qui s’explique par plusieurs facteurs. Outre les abattages sanitaires, l’épizootie a provoqué une décapitalisation dans les petits élevages, ce qui a soutenu les abattages. De plus, certains opérateurs, anticipant la pénurie, ont réalisé des « achats massifs » au début de l'épizootie, explique Inaporc. Une spéculation « en grande partie responsable de la flambée des cours de début 2019 ».

« Aujourd’hui, le porc charcutier se vend en Chine à 2,32 €/kg vif, soit le niveau le plus élevé depuis 2016, affirmait Fanye Meng le 3 juillet, devant l’assemblée générale d’Inaporc. Et ce n’est que le début, car derrière, il n'y a pas de cochons, pas de reproducteurs… » D’après lui, « les prix vont continuer à augmenter jusqu’en 2020. » Une hausse qui provoquera « une diminution mécanique de la consommation » locale, prédit le directeur du MPB, Pascal le Duot.

Comment va évoluer la demande chinoise ?

La Chine vient tout juste de battre son record d’importation avec 187 000 t de viandes au mois de mai (+63 % par rapport à mai 2018). Au premier trimestre 2019, les importations avaient déjà progressé de plus de 9 %, d’après Inaporc. L’ampleur de la demande dépendra principalement de la réaction du gouvernement et des consommateurs chinois. En jouant sur ses stocks stratégiques, le pouvoir essaie tant bien que mal de freiner la hausse des prix. Un sujet politiquement brûlant pour Pékin, le porc représentant les deux tiers des viandes consommées. D’après Inaporc, les autorités ont lancé, en toute discrétion, un appel d’offres (encore en cours) de 30 000 t de viande de porc, qui devrait majoritairement bénéficier à l’UE. « C’est la première fois que le gouvernement fait appel aux importations pour un tel appel d’offres, note Fanye Meng. Il se fournit habituellement auprès des abattoirs chinois. Mais aujourd‘hui, aucun d’entre eux n’a les volumes ni la qualité. »

Traditionnellement importateur d’abats, l’Empire du milieu manifeste une très forte demande pour des carcasses coupées en six, remarque M. Weng : « C’est le signe d’un manque de viande. » Autre signe de la fébrilité des autorités, « on voit des publications officielles incitant à manger moins de viande pour des raisons environnementales ou de santé. » Le déficit de viande porcine à venir est tel qu'il sera vraisemblablement impossible à combler. Les chiffres de production estimés par Inaporc (-20 %) laissent présager d’un « trou » de 10 Mt. « Le commerce mondial, en excluant les échanges internes à l'UE, représente 8,5 Mt », rappelle Didier Delzescaux. Sa conclusion ? « Il faudrait doubler le commerce mondial », ce qui est impossible à court terme.

La « grande inconnue », selon lui, reste la réaction des consommateurs non seulement face à une hausse des prix, mais face à un manque de disponibilités. « La Chine n'a pas encore vécu la rareté de la viande, confirme Emmanuel Commault, le directeur de la Cooperl. On va bientôt rentrer dans le dur. » Les autres viandes et les protéines végétales profiteront-elles d'un report de la consommation ? Oui pour la FAO, qui estime la progression des importations chinoises à 23 % pour les volailles et 15 % pour la viande de bovine (pour 2019). De son côté, Fanye Meng ne croit pas à un report massif des consommateurs vers la volaille, à cause du pouvoir d’achat élevé des consommateurs urbains et des habitudes culinaires des acheteurs ruraux.

Quels sont les pays qui profiteront du débouché chinois ?

Vus les volumes en jeu, les grands exportateurs de viande de porc (UE, États-Unis, Canada et Brésil en tête) pourraient tous profiter de l'appel d'air chinois. Voilà pour la théorie. Car en pratique, c'est la géopolitique qui dictera en grande partie la hiérarchie. Un exemple ? Les importations américaines vers la Chine ont reculé de 4 % au premier semestre 2019, d'après Inaporc. Durant la même période, celles de l'UE ont gagné 22 %. « Le problème Trump se paie cash » en droits de douane sur le porc et les abats, résume Didier Delzescaux, faisant référence à la guerre commerciale qu'il mène avec le président chinois Xi Jinping. « Depuis 2013, l’Europe se taille la part du lion dans les importations vers la Chine », note-t-il. La guerre commerciale entre les deux superpuissances pourrait aussi profiter à la Russie, qui devrait devenir autosuffisante en porc en 2019.

« La Chine n'a pas encore vécu la rareté de la viande. On va bientôt rentrer dans le dur. »

Ce qui fait toute l'originalité des frontières chinoises, c’est qu’elles peuvent se fermer beaucoup plus vite qu'elles ne s’ouvrent. Le Canada en a fait l'amère expérience, quand l'Empire du milieu a brutalement coupé les expéditions le 25 juin. Raison officielle : la découverte de ractopamine dans des viandes canadiennes. Mais tous les acteurs notent que cet incident survient en plein bras de fer diplomatique entre Ottawa et Pékin autour de Huawei… « La guerre commerciale entre Trump et Xi n'est pas qu'une bonne nouvelle pour l'Europe », prévient toutefois Pascal Le Duot. D'une part, une chute du prix américain en ferait la « nouvelle référence mondiale », estime-t-il, le marché s'alignant sur le plus bas. Et d'autre part, les volumes américains non envoyés en Chine devront bien trouver preneurs sur d'autres marchés. Impossible de prévoir les innombrables effets de domino à venir, bénéfiques ou non. Dans les prochains mois et années, « les curseurs bougeront dans tous les sens », résume Didier Delzescaux.

Dans quelle mesure la France profitera-t-elle de cet appel d'air ?

Avec 103 000 t en 2018, la Chine est le second débouché à l'export des porcs français (derrière l’Italie). Des exportations qui ont progressé de 25 % au premier trimestre 2019 (à 33 774 t). La France y envoie principalement des abats, ce qui permet « d'équilibrer la carcasse », explique Thierry Meyer, responsable porc chez Bigard. L'Hexagone est moins bien placé que ses concurrents européens dans la course vers la Chine. L'Allemagne et surtout l'Espagne ont bâti leurs stratégies de développement sur l'export... « et pas seulement en y envoyant les coproduits dont ne sait que faire », ironise Pascal Le Duot. Des choix politiques sont en partie responsable du décalage persistant entre les cours du porc en France et chez ses concurrents (lire AP n°3695).Toutefois, au niveau sanitaire, « la France est dans des meilleures conditions que ses concurrents, note Didier Delzescaux. L'Espagne ne peut pas exporter de jambons avec os vers la Chine, nous si. »

La condition pour pouvoir profiter à plein de l'appel d'air, c'est aussi de rester indemne de PPA. De congrès en AG, les professionnels ne cessent de féliciter Didier Guillaume pour avoir instauré rapidement une zone blanche à la frontière belge, permettant pour l'instant de freiner la progression de la maladie. « Ce qui est arrivé en Belgique peut arriver demain, n'importe où en France », prévient toutefois Loïc Évain, du ministère de l'Agriculture. Dans la situation actuelle, la survenue d'un seul cas empêcherait l’Hexagone tout entier d'exporter vers la Chine. D'où les négociations en cours sur le zonage (lire article dans ce dossier).

La PPP est « en train de devenir endémique » en Afrique et « dans certaines parties de l'Europe ».

Commercer avec la Chine suppose une vigilance quotidienne pour maintenir la fluidité des échanges : « En 2014, 517 containers français sont restés bloqués trois mois dans les ports pour des problèmes administratifs », raconte Didier Delzescaux. La doctrine d'Inaporc en cas de blocage des échanges ? « Régler les problèmes au niveau du point d'entrée, car si l'information remonte au pouvoir central, celui-ci envoie le plus souvent des directives à tous les points d'entrée. » En ce qui concerne la France, trois ports concentrent 85 % des flux : Tianjin (le port de Pékin), Shanghai, et Shenzhen.

Quel sera l'impact sur le marché français ?

Le surcroît de demande chinoise a déjà affolé le marché français. Le cours du porc au MPB, qui fait référence, a gonflé de 30 % depuis le début 2019. Une bonne nouvelle pour les éleveurs après une année 2018 des plus moroses. La situation est plus inquiétante pour les transformateurs, qui peinent à répercuter les hausses de matières premières aux distributeurs (lire article dans ce dossier). Les résultats des renégociations en cours seront capitaux pour l'ensemble de la filière porcine, car la hausse semble partie pour s'installer dans la durée. D'après les prévisions de l'Ifip, le prix moyen du porc français (classe SE) en 2019 s'établirait à 1,58 €/kg. Soit une hausse de 16 % par rapport à 2018.

Le niveau symbolique des 2 €/kg pourra-t-il être dépassé ? « Pourquoi pas ? Il n'y a pas de raison que le prix ne monte pas », lançait Thierry Meyer lors de l'assemblée générale d'Inaporc. Avant de rappeler que le marché intérieur reste « capital ». « Nous nous devons de protéger notre marché intérieur, abondait Guillaume Roué, le président d'Inaporc, le même jour. Si nous le désertons, nous ne le retrouverons pas. » Tout l'enjeu pour la filière porcine sera de profiter judicieusement de l'embellie pour se moderniser, concrétiser les promesses des EGA et assurer le renouvellement des générations d'éleveurs. Des chantiers d’envergure à mener au pas de course, car, tôt ou tard, la Chine se redressera.

Yannick GROULT



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