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Vendredi 28 juin 2019

Plan protéines végétales : les propositions sur la table


Les mauvaises langues parleront d’un nième plan protéines. Sauf que la donne aurait visiblement changé. C’est ce qui ressort d’une réunion au ministère de l’Agriculture avec toutes les parties prenantes, qui témoignent d’« une dynamique collective », d'« un changement de mentalités ». Le futur plan protéines végétales sera dévoilé « à l’automne », promet-on au ministère de l’Agriculture. Seule son architecture générale est pour l’instant connue, dont Agra Presse s’est procuré une copie. Les propositions de la filière sont désormais sur la table : elles visent 62 % d’autonomie sur l’alimentation du cheptel et 100 % en alimentation humaine. Une partie du travail passera par la Pac. De son côté, Bruxelles a abandonné, depuis un an, l’idée un plan protéines européen.


Le chantier a d’abord mis du temps à être lancé. Début 2018, le président Macron soutient l’idée d’une « vraie stratégie protéines » en vue d’accéder à la « souveraineté alimentaire ». Un an plus tard, le ministre de l’Agriculture Didier Guillaume ouvre une concertation nationale, qui doit se poursuivre jusqu’à l’automne. Ce ne fut pas du temps perdu, selon la filière. « Jamais un tel travail collectif n’a été mené, souligne Laurent Rosso, directeur de Terres Univia (interprofession des huiles et protéines végétales), à l’issue d’une réunion de restitution le 24 juin. On sent une vraie dynamique ». Même satisfaction à l’Inra. Cécile Détang-Dessendre, directrice scientifique adjointe Agriculture, constate « un changement des mentalités ». « Personne ne remet en cause la nécessité d’un plan protéines, les enjeux sur l’environnement, l’alimentation », note-t-elle.

La concertation a deux volets. Côté filières, c’est Terres Univia qui coordonne les travaux, mobilisant notamment les interprofessions des secteurs végétal (légumes secs, céréales, oléoprotéagineux) et animal (volaille, lait, œuf, porc, bétail et viande). L’Inra s’occupe de la partie recherche. « On touche à l’ensemble des problématiques : depuis les attentes du consommateur jusqu’à l’offre de produits, en passant par la structuration des filières, les impacts environnementaux… », se félicite Laurent Rosso.

Sept axes pour la future Stratégie nationale

Quant au plan ministériel, promis avant la fin du premier semestre, il attendra encore un peu. Le ministère de l’Agriculture prévoit de dévoiler son plan protéines à l’automne. Seule l’architecture générale est connue, dont Agra Presse s’est procuré une copie. Elle se décline selon sept axes : diversification des cultures (« introduction massive de légumineuses »), autonomie des élevages, synergies entre cultures et élevages, alimentation humaine, recherche, action européenne, gouvernance.

De son côté, l’ambition des filières s’articule en cinq objectifs principaux. Il s’agit de répondre à une demande croissante en protéines végétales, sans OGM, d’une meilleure prise en compte de l’environnement. Un chiffrage est donné sur la trajectoire à suivre : améliorer de 10 points la souveraineté en MRP (matières riches en protéines, autrement dit les tourteaux) pour atteindre 62 % d’autonomie sur l’alimentation du cheptel ; produire 100 % de nos besoins en alimentation humaine. Tout cela en sécurisant la rémunération des producteurs et avec des filières pérennes.

Concrètement, le plan proposé par la filière s’étale sur dix ans, et neuf leviers d’action sont identifiés, qui « devront être mobilisés selon une stratégie (moyens, jalonnement, articulation entre eux…) particulièrement coordonnée », selon le document de synthèse élaboré par Terres Univia.

Communiquer sur les valeurs que portent les productions nationales

Le développement des protéines végétales « made in France » dépend de l’acceptation par le consommateur de « payer à la hauteur de la qualité produite » (1re proposition), rappellent les professionnels des filières. D’où l’importance, selon eux, de communiquer sur les valeurs que portent les productions nationales. L’idée est de valoriser notamment ce qui est sous signe officiel de qualité et d’origine. Il est aussi question d’identifier les parts de marché des segments aptes à valoriser la protéine de production locale en alimentation humaine ou animale, leur potentiel de développement et les verrous techniques, réglementaires, afin de construire des stratégies adaptées.

« Les opérateurs devront disposer d’observatoires des coûts et des prix des MRP et des produits » (2e proposition), peut-on lire comme autre proposition : une analyse « partagée entre les filières » permettra d’éclairer les acteurs économiques et renforcer la transparence des transactions pour garantir en premier lieu les revenus des agriculteurs, poursuit Terres Univia. Il s’agit tout particulièrement de suivre l’évolution de la prime non OGM, comme du bio, dans la construction du prix.

L’adaptation des systèmes de production vers une plus grande diversification et une moindre utilisation d’intrants est un parcours semé d’embûches pour l’agriculteur. Une proposition des filières vise donc à innover dans les dispositifs de gestion des risques : épargne de précaution, assurances, fonds de mutualisation… (3e proposition). Il s’agit aussi de prendre en compte, dans le prix versé au producteur, son engagement à long terme dans l’évolution du système et le plan protéines.

Valoriser les progrès environnementaux via la Pac

Quatrième levier d’action : développer des mécanismes d’aides publiques en faveur des agriculteurs aux pratiques vertueuses pour le climat et l’environnement, dans le cadre de la nouvelle Pac et au niveau national (4e proposition). La contribution des prairies et des pratiques agronomiques en matière de stockage du carbone doit être prise en compte, avancent notamment les acteurs des filières.

« Reconcevoir l’ensemble des systèmes de culture »

Une autre proposition vise à favoriser la structuration de filières à l’échelle locale. Il s’agit de mettre en place, dans les territoires, des projets de développement entre opérateurs, permettant d’optimiser toute la chaîne de la production à la collecte, la transformation (5e proposition). C’est aussi de créer des cadres de contractualisation entre les différents maillons afin de sécuriser les flux. Un des objectifs est de conforter l’organisation économique entre les filières d’élevage et de production végétale et assurer un suivi des indicateurs de progression des surfaces ou de fourniture locale d’alimentation aux élevages.

Dans son rapport, Terres Univia réclame une politique de soutien aux investissements (6e proposition). Cela concerne l’équipement en innovations pour les agriculteurs (machinisme, stockage, numérique) ; la transformation des outils logistiques dans la collecte et la commercialisation des grains ; la transition énergétique et environnementale des sites industriels de déshydratation de la luzerne. Mais cela doit aussi viser les investissements pour améliorer la valeur des tourteaux, la compétitivité des usines d’aliments pour animaux, les investissements dans l’élevage des ruminants et de la volaille, dans l’industrie porcine.

Appui à la recherche et cohérence générale

De son côté, l’Inra appelle à « reconcevoir l’ensemble des systèmes de culture à l’aune des principes de l’agroécologie ». Plusieurs « verrous » sont à ouvrir dans l’utilisation des légumineuses, d’après l’institut, réclamant une intensification des recherches. Terres Univia souligne de « nombreuses impasses » liées aux modes de production et aux évolutions des agronomiques, en référence aux enjeux sur les phytos, le changement climatique. Tous deux pointent le besoin de soutenir la recherche pour de nouvelles variétés, l’innovation dans les systèmes agronomiques et la protection des cultures, aussi dans les procédés de valorisation des protéines végétales (7e).

Il s’agit également de soutenir les innovations et leur transfert massif sur le terrain, plaide le rapport émanant des filières (8e proposition). Cela passe par un appui renforcé à la recherche expérimentale, du conseil stratégique adapté à la transformation des systèmes de culture, des systèmes individuels d’autoévaluation des performances agronomiques.

Enfin, Terres Univia insiste sur la mise en cohérence des objectifs côté filières et côté politiques publiques (9e proposition). Exemple dans la Pac, réintroduire la possibilité pour les agriculteurs de déclarer en SIE (surfaces d’intérêt écologique) leurs cultures de légumineuses.

Bruxelles laisse les clefs aux États membres

Plutôt qu’un plan protéines européen longtemps promis, la Commission européenne a publié fin 2018 un rapport sur le développement de la production de protéines végétales dans l’UE qui met en avant le rôle que doivent jouer les États membres et les filières notamment dans le cadre des futurs plans stratégiques nationaux de la Pac post-2020. Cinq plans européens « protéines » ont été lancés depuis 30 ans sans réel impact sur la dépendance de l’UE aux importations notamment de soja. L’UE importe en effet plus de 60 % des protéines végétales dont elle a besoin principalement pour l’alimentation animale. Le rapport de la Commission propose donc de stimuler les approches régionales et nationales en utilisant les instruments politiques actuels et futurs. Les protéines végétales profitent déjà de mesures telles que les surfaces d’intérêt écologiques (même si le recours aux phytos y est dorénavant interdit) ou les paiements couplés (2 % de l’enveloppe du premier pilier peuvent y être consacrés). De plus, le rapport de Bruxelles souligne la nécessité de se concentrer sur la recherche, l’innovation et le transfert de connaissances d’une part et l’organisation de la chaîne d’approvisionnement d’autre part. Et la Commission européenne vient par ailleurs d’améliorer le suivi du marché dans le cadre de son bilan sur l’offre et la demande en protéines végétales qui prend désormais en compte les fourrages dits grossiers à faible teneur en protéines (luzerne, herbe…), en plus des habituelles grandes cultures et coproduits.

Une succession de plans aux résultats « décevants »

« Les plans précédents, à l’exception du premier, n’ont pas été en mesure de pérenniser le développement des autres filières (que le colza, NDLR) notamment issues des légumineuses (soja, protéagineux) ». Tel est constat dressé le 24 juin par Terres Univia avec huit autres interprofessions. En cause des aides à la culture plutôt qu’à l’investissement et à l’organisation des filières. Le dernier plan de Stéphane Le Foll n’a plus guère la cote, vu le « résultat décevant des mesures d’aides couplées à l’introduction des légumineuses fourragères ». C’est aussi un manque de cohérence entre les différentes politiques publiques qui est reproché, sur le plan recherche, soutien à l’innovation, réglementation, fiscalité, etc.

JCD