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Vendredi 22 novembre 2019 | décryptage

Revenu agricole : dissiper les confusions


Le centre d’études (CEP) du ministère de l’Agriculture a lancé un projet de recherche sur la mesure du revenu des agriculteurs et les premiers travaux qui en sont issus doivent être présentés au premier semestre 2020. Résultat, revenu professionnel, ou disponible, prélèvements privés. Plusieurs indicateurs coexistent qui n’ont pas la même signification, et dont la presse généraliste mésuse régulièrement. La MSA, elle-même, a été critiquée pour sa communication sur le sujet et réfléchit à des changements. Agra vous donne les clés pour comprendre.


« 30 % des agriculteurs gagnent moins de 350 euros par mois ». La formule initiée en 2016 par le président de la MSA Pascal Cormery a atteint son but, mettre la lumière sur une réalité, la détresse des agriculteurs les plus fragiles. Elle a fait florès depuis, jusqu’à être reprise par Emmanuel Macron lui-même lors de son discours de Rungis en 2017.

Mais cette formule a pu jeter le trouble, car elle est ambiguë. En mensualisant artificiellement le revenu professionnel, qui est le résultat annuel fiscalisable déclaré à la MSA par les chefs d’exploitation, tout porte à croire que cette notion est comparable au salaire des employés. Or, même si les ordres de grandeur sont similaires, la comparaison n’est pas bonne.

« Cette erreur de communication leur a été beaucoup reprochée, elle est malvenue et confuse », estime Didier Caraes, économiste aux chambres d’agriculture. « Ce n’est qu’une partie de la réalité, il faut expliquer ce qu’il y a derrière », étaye Jean-Louis Chandellier, directeur adjoint de la FNSEA. La MSA travaille d’ailleurs actuellement à la façon dont elle communique sur ces chiffres.

« Des concepts pas toujours simples à réconcilier »

Au ministère de l’Agriculture, le Centre d’études et de prospective (CEP) a lancé en juin 2018 un appel à projet de recherches, pour mieux appréhender cette « notion complexe » du revenu agricole « qui peut s’appréhender à partir de plusieurs concepts pas toujours simples à réconcilier ». Les premiers travaux qui en sont issus doivent être présentés mi-décembre devant la société française d’économie rurale (Sfer).

Alors, comment parler de ce que « gagnent les agriculteurs » ? Les formulations les plus courantes pour exprimer le « revenu agricole » sont des résultats, c’est-à-dire des soldes de charges et de produits des exploitations agricoles. Cela est vrai du résultat courant avant impôt (RCAI) utilisé dans les Comptes annuels de l’agriculture, du revenu professionnel utilisé par la MSA, ou du revenu disponible et de l’EBE (excédent brut d’exploitation) qui ont la faveur des conseillers de gestion de CER France.

« Le résultat ne correspond pas au quotidien des agriculteurs »

Attention à leur utilisation : il s’agit bien des résultats des entreprises. Du point de vue de l’agriculteur et de ses dépenses privées, ces chiffres constituent des rémunérations potentielles, mais pas sonnantes et trébuchantes. Car les résultats des entreprises ont d’autres destinations : par exemple, l’EBE peut aussi être utilisé pour réinvestir dans l’exploitation, éponger ses dettes court terme, augmenter sa trésorerie.

« La notion de résultat ne correspond pas à ce que ressentent les agriculteurs au quotidien, explique Jean-Michel Sarrazin, responsable du marché agriculture au CER Brocéliance. Le résultat est la différence entre les produits et les charges, mais ce n’est pas ce qu’ils peuvent retirer au quotidien, ce n’est pas un élément liquide. »

Regarder les prélèvements privés

Pour mesurer ce qui fait bouillir la marmite chaque mois, et trouver un indicateur qui s’apparente davantage au salaire des employés, il faut se tourner vers la ligne des « prélèvements privés ». Peu utilisé, ce chiffre livre « la partie du résultat qui est effectivement consacrée à la rémunération du travail de l’exploitant non salarié pour subvenir à ses dépenses privées », explique Laurent Piet, ingénieur de recherche à l’Inra, et coordinateur de l’équipe Agrincome qui a remporté l’un des appels à projet du ministère.

« Les prélèvements privés peuvent être supérieurs au résultat, au détriment d’une augmentation de l’endettement de l’exploitation, explique l’économiste. Dans ce cas, l’exploitation " prête " de l’argent à l’individu. Si les prélèvements privés sont inférieurs au RCAI, l’exploitant renonce à une rémunération immédiate de son travail pour investir ou diminuer l’endettement de l’exploitation. »

Un prélèvement privé en moyenne supérieur au résultat

Concrètement, ces prélèvements privés sont effectués tout au long de l’année ; et, fait particulier à la profession, ils sont souvent réalisés sans que l’agriculteur n’ait d’assurance sur le produit de sa récolte, en particulier pour les exploitations spécialisées dans certaines cultures annuelles (grandes cultures, arboriculture, vigne…), à l’exception des filières contractualisées.

Peu utilisés par les économistes et les pouvoirs publics, les prélèvements privés sont pourtant fournis chaque année par les Comptes de l’agriculture, avec toutefois un an de décalage. Ils sont du même ordre de grandeur que les résultats courants. Mais depuis 2013, la moyenne des prélèvements privés des agriculteurs a toujours été supérieure ou égale à la moyenne du résultat courant avant impôt.

Fait notable, le prélèvement privé paraît moins volatil que le RCAI. Observons par exemple ce qui s’est passé chez les céréaliers après la récolte catastrophique de 2016 (voir graphique). En moyenne, le RCAI annuel d’une exploitation spécialisée COP est devenu négatif à -5 300 euros. Mais les prélèvements privés se sont maintenus à 19 250 euros par UTA non salarié ; ils ont diminué de presque un tiers.

Pendant les crises, « il faut bien vivre »

« En 2017, les données du Rica montrent que le RCAI et les prélèvements privés sont de même ordre de grandeur, mais ils sont peu corrélés, observe Laurent Piet. Les prélèvements privés semblent donc refléter les choix individuels de l’exploitant en tant que consommateur et non en tant que producteur. »

Pour le dire de manière plus simple, durant les périodes de crises, « il faut bien vivre, et les agriculteurs creusent des trous de trésorerie en contractant des dettes à court terme », explique Jean-Michel Sarrazin. Ce lissage s’observe également durant les périodes de rebond du résultat.

« En porc aujourd’hui, il y a une communication forte sur l’augmentation des prix, et les exploitations vont sortir de très bons niveaux de résultat, explique Jean-Michel Sarrazin. Toutefois les prélèvements privés ne seront pas supérieurs aux années précédentes, car les agriculteurs vont d’abord devoir renflouer les trésoreries. »

« On vit pauvre et on meurt riche »

Les prélèvements privés donnent donc une appréciation plus fine de ce dont les agriculteurs disposent pour vivre au quotidien. Mais attention à ne pas oublier que les résultats donnent une appréciation de ce que l’agriculteur gagne au sens large, comprenant ce qu’il capitalise au travers de l’entreprise, et qu’il pourra liquider en fin de carrière. « Vous connaissez l’adage, en agriculture, on vit pauvre, mais on meurt riche », résume un conseiller de gestion de Seine-Maritime.

Pour mesurer ce que les agriculteurs gagnent chaque année au sens large au travers de leur entreprise, il faut revenir à des indicateurs d’entreprise. Au RCAI, les conseillers de gestion préfèrent l’EBE, qui représente la ressource potentielle pour rémunérer le travail non salarié, financer les investissements et rembourser les emprunts à moyen et long terme ».

Le succès du RCAI dans les communications publiques est dû « au poids de l’histoire », reconnaît-on au service de statistique du ministère de l’Agriculture. Il a aussi l’avantage d’être très répandu. « Le résultat est ce qu’il y a de plus comparable entre différents secteurs d’activité (bouchers, taxis…) », explique Jean-Michel Sarrazin.

Le résultat permet les comparaisons

Mais comparaison n’est pas raison, estime M. Sarrazin : « L’agriculture est à part, car elle fonctionne comme l’industrie lourde, avec des capitaux très importants engagés au regard du retour sur investissement. Dans ma région, il faut engager environ 700 000 euros d’investissements initiaux pour se rémunérer un Smic », explique Jean Michel Sarrazin.

Au-delà des comparaisons avec les autres secteurs, ces indicateurs ont des limites pour décrire le revenu agricole. Le revenu professionnel utilisé par la MSA correspond à l’assiette de cotisation déclarée à la MSA. Il intègre des exploitations qui ne représentent pas l’activité principale de l’agriculteur, et il exclut certaines formes sociétaires ne comprenant que des salariés.

Ce revenu professionnel est aussi discuté parce qu’il a fait l’objet de « retraitements par rapport au résultat comptable (réintégrations et déductions extra-comptables), répondant en général à une stratégie d’optimisation fiscale et sociale », explique Laurent Piet. Des retraitements qui touchent toutefois peu les exploitations les plus en difficultés, nuance un conseiller de gestion.

De son côté, le RCAI diffusé par Agreste (service de statistique du ministère de l’Agriculture) ne tient compte que des exploitations dites « moyennes et grandes » au sens statistique, c’est-à-dire celles dont le potentiel économique de production est supérieur ou égal à 25 000 euros. Et cet indicateur, comme l’EBE ou le revenu professionnel, ne comprend pas les résultats exceptionnels, qui peuvent être conséquents en agriculture (ex. plus-values défiscalisées sur les reventes de machines agricoles).

Exprimer le niveau de vie

Les prélèvements, eux, ne disent rien des frais de logement qui peuvent être fournis par l’exploitation à l’agriculteur, explique-t-on au service de statistique du ministère. Pour décider d’accorder ou non la prime d’activité, la MSA intègre un forfait logement au revenu disponible, lorsque l’agriculteur n’a pas de charge de logement à déclarer. Et elle s’intéresse à l’ensemble du foyer, pas seulement à l’agriculteur lui-même.

Pour Laurent Piet, la question du revenu agricole doit être poussée jusqu’au niveau de vie : « Ni le RCAI, ni les prélèvements privés ne peuvent prétendre traduire à eux seuls un niveau de vie des agriculteurs dans la mesure où ils ne reflètent pas le revenu des ménages agricoles. » Le chercheur rappelle que le revenu des ménages peut provenir d’autres sources : revenus d’activités professionnelles non agricoles de l’exploitant ou du conjoint, revenus du patrimoine (dont patrimoine foncier), pensions…

Plus généralement, pour mieux parler du revenu des agriculteurs, il conviendrait de ne pas présenter seulement le revenu moyen. « Les revenus agricoles présentent une grande diversité, estime Laurent Piet. Un raisonnement en moyenne peut ainsi s’avérer peu pertinent, car il masque des disparités. » Il conviendrait davantage de présenter le revenu médian, et les quartiles supérieurs et inférieurs.

Les résultats des entreprises ont d’autres destinations que les dépenses privées

Le prélèvement privé, « la partie du résultat effectivement consacrée à la rémunération du travail »

En porc cette année, « les prélèvements privés ne seront pas supérieurs aux années précédentes »

« L’agriculture est à part, car elle fonctionne comme l’industrie lourde »

Un raisonnement en moyenne masque des disparités

MR, YG



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