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Lundi 24 mars 2014 | interview

Risques psychosociaux : « L'agriculture est une mosaïque complexe »


François-Régis Lenoir est docteur en psychologie sociale et exploitant agricole à Remaucourt dans les Ardennes. Il a écrit sur les risques psychosociaux pour les agriculteurs dans un dictionnaire dédié au sujet paru en février 2014 (1). Habitué du travail de terrain, ils rencontrent bon nombre d'agriculteurs avec sa société Puzzle Concept et constate que si l'isolement est très prégnant dans le milieu agricole, des solutions de prévention existent.


Dans la partie « agriculteurs » du dictionnaire des risques psychosociaux, vous dépeignez un tableau plutôt morose de l'agriculture : isolement, vulnérabilité, caractère obsessionnel de l'activité …

Il ne faut pas généraliser. Certaines structures fonctionnent bien mais il est vrai que d'autres subissent un environnement pesant. Dans la population générale des salariés, le cabinet Puzzle Concept évalue que 25 % des personnes au régime général sont stressés dont 10 % avec des niveaux de stress très élevés. En agriculture, chez les éleveurs, nous estimons que 50 % sont stressés et 20 % ont un niveau de stress très élevé. Ce ne sont que des repères statistiques mais cela indique qu'un éleveur sur cinq est en souffrance. N'importe quel exploitant qui travaille seul est guetté par l'isolement. Il y moins d'agriculteurs dans les villages, donc moins de probabilités qu'ils se rencontrent entre eux et travaillent avec d'autres personnes du village. Il y a cinquante ans, il pouvait y avoir trente exploitations à un endroit où aujourd'hui il n'en reste plus que deux ou trois. Autre élément : la mécanisation, la robotisation fait que la main-d'œuvre est moins présente sur les exploitations. Un céréalier peut cultiver des centaines d'hectares seul. Ce qui a été gagné en productivité a aussi renforcé le facteur d'isolement. De plus, certaines filières agricoles ne favorisent pas la vie de couple et de famille. On voit très bien que le niveau de célibat dans l'agriculture est plus élevé qu'en ville. Par exemple, un éleveur laitier est contraint, car il travaille seul, de faire la traite le matin et en fin d'après-midi. S'il ne se fait pas remplacer un dimanche, il passe trop peu de temps avec sa famille.

Vous dites que le poids de l'héritage est lourd pour les agriculteurs, pourquoi ?

Un peu plus de 40 % des installés de moins de 40 ans sont en lignée directe, 70 % reprennent des exploitations venant du giron familial. Les installations « hors cadre familial » restent donc minoritaires. Sur la question du mal-être, cela peut être peu oppressant pour ces jeunes, non pas parce que leurs parents leur mettent une pression folle mais, tous les matins au travail, l'oncle, le père sont présents. C'est une pression symbolique. Sans même un conflit trangénérationnel, ils ont la sensation de ne pas avoir le choix. Ils se rendent compte qu'ils ont suivi cette lignée sans suffisamment faire le point sur leur projet, leur centre d'intérêt.

Est-ce que travailler collectivement, comme le propose Stéphane Le Foll, au sein des Groupements d'intérêt économique et environnemental (GIEE) peut être une solution pour lutter contre l'isolement ?

Si l'on ne partage plus, si l'on ne discute plus, si l'on ne débat plus, on peut se retrouver dans l'isolement et perdre confiance dans les relations interpersonnelles. Je ne peux qu'encourager les personnes à travailler ensemble. Par contre, la seule structure juridique ne suffit pas, il faut aussi un minimum de formation sinon on va avoir le même souci que pour les GAEC. Au final, dans les GAEC, j'ai constaté énormément de conflits car on n'a pas appris aux personnes à travailler ensemble.

Quels sont les outils de prévention des risques psychosociaux pour les agriculteurs ?

Il existe trois niveaux de prévention : la prévention primaire pour éliminer et/ou réduire les facteurs de risque systémique. Cela passe par l'organisation de l'exploitation mais aussi des filières ; la prévention secondaire qui donne des outils pour augmenter les compétences comme pour, par exemple, gérer les conflits et enfin, la prévention tertiaire qui vient en aide aux personnes. L'ancien ministre de l'Agriculture, Bruno Le Maire, avait mis en place de la prévention tertiaire avec le plan de prévention suicide. Au niveau du stress, le fait d'oser envoyer des agriculteurs chez le psy serait bénéfique. Stéphane Le Foll fait de la prévention secondaire avec les regroupements (GIEE). Il faut apprendre à mieux manœuvrer les exploitations les unes avec les autres (Cuma, GAEC…). Cela permet d'avoir une relation aux autres plus riche, plus sereine mais certaines personnes sont inquiètes d'y aller.

Quel est votre sentiment général sur l'agriculture ? Est-il plutôt pessimiste ?

Je ne voudrais pas interpréter mon sentiment général de manière réductrice. Des filières, des territoires vont très bien et d'autres endroits sont en souffrance. Aujourd'hui, l'agriculture est une mosaïque complexe. Par exemple, j'ai fait une intervention dans le Berry, deux cantons côte à côte n'avaient pas du tout le même fonctionnement. D'un côté, il y avait une sorte de Cuma et une banque de travail qui permettait un système d'entraide simplifié. D'un autre, il n'y avait … rien ! Comme quoi dans un endroit avec les mêmes contraintes, certains s'en sortiront mieux grâce au lien social.

(1) Dictionnaire des risques psychosociaux, Philippe Zawieja, Franck Guarnieri, collectif, février 2014, Seuil.

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