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Jennifer Huet et Mathilde Grégoire (Cniel) : « Nous devons montrer aux éleveurs qu’ils peuvent tirer des avantages économiques en optimisant leurs pratiques »

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Jennifer Huet et Mathlide Grégoire Crédits : © Cniel

La filière laitière est engagée depuis quelques années dans une production plus durable pour réduire les émissions de gaz à effet de serre dans les élevages. L’objectif vise à réduire de 20% l’empreinte carbone du lait produit d'ici 2025. La Ferme laitière bas carbone, une initiative lancée et développée par le Cniel, met en place des solutions et des leviers pour aider les éleveurs, qui sont déjà plus de 14 600 sur le territoire à s’être engagés dans cette démarche. Jennifer Huet, directrice du service environnement du Cniel et Mathilde Grégoire, chef de projet au sein de l’équipe environnement du Cniel font le point sur les objectifs et les autres solutions qui pourraient appuyer la démarche de la Ferme laitière bas carbone.

Quelles sont les démarches initiées par le Cniel pour réduire les émissions de GES dans la filière lait ?

MG : Le programme la Ferme laitière bas carbone a été initié par le Cniel en 2015, en partenariat avec l’Institut de l’élevage, les chambres d’agriculture et les structures de conseil regroupées au sein d’Eliance (1). Cette démarche a pour objectif d’améliorer la durabilité des systèmes de production en accompagnant les éleveurs laitiers dans la réduction de leur impact environnemental et notamment la réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES). Aujourd’hui, plus de 14 600 éleveurs, soit 33% de cette population professionnelle en France, sont engagés dans cette démarche. Concrètement, un éleveur engagé a reçu sur son exploitation un diagnostic carbone qui repose sur un outil co-développé avec plusieurs partenaires du nom de CAP’2ER (Calcul automatisé des performances environnementales en élevage de ruminants, ndlr).

Cet outil permet de chiffrer les émissions d’une exploitation laitière, mais aussi les autres impacts environnementaux, tel que la qualité de l’eau, de l’air et les consommations d’énergie. Ce qui est important aussi, c’est que ce diagnostic permet de chiffrer les contributions positives sur l’exploitation, qu’il s’agisse du maintien de la biodiversité, du stockage du carbone, ou encore des performances nourricières, qui reste le premier objectif de l’exploitation.

A la suite de ce chiffrage, l’éleveur accompagné d’un conseiller, coconstruit un plan d’actions avec des leviers permettant d’améliorer les pratiques de l’exploitation pour réduire ses émissions, sans dégrader les autres impacts positifs.

Etes-vous satisfaites du nombre d’éleveurs laitiers français engagés dans la démarche ?

JH : 33% des éleveurs français, c’est déjà une bonne mobilisation, mais nous souhaitons qu’ils soient encore plus nombreux à adhérer à ce programme. Plusieurs choses peuvent expliquer que certains éleveurs ne soient pas encore engagés dans cette démarche, et notamment le coût du diagnostic. Nous avons mis en place des partenariats avec les régions et avec nos instances en régions pour aider au déploiement de nos solutions via des aides au financement. Et petit à petit, nous arrivons à toucher de plus en plus d’éleveurs. Un autre frein porte également sur la mise en œuvre de certains compétences métiers très techniques, que tous les agriculteurs ne peuvent pas tous avoir. Et si le métier de conseiller en élevage existe déjà, les compétences carbone ne sont pas forcément leur cœur de métier. Il faudrait former plus de spécialistes sur ces questions.

MG : Nous espérons effectivement convaincre de plus en plus d’éleveurs sur la mise en place de ces bonnes pratiques qui ne sont pas obligatoires, mais volontaires. Et nous travaillons dans ce sens. Mais les éleveurs ne pensent pas toujours à intégrer ce genre de démarches dans leurs préoccupations économiques du moment et c’est à nous finalement de leur montrer qu’ils peuvent tirer des avantages économiques en optimisant leurs pratiques.

Où en est la filière de ses objectifs de réduction de GES ?

JH : L’évolution de l’empreinte carbone sur une exploitation prend du temps. Il s’agit de diagnostics assez lourds et les leviers en élevage sont assez longs à mettre en œuvre et peuvent prendre du temps pour montrer leurs effets, parce que tout repose sur du vivant. Concrètement, nous n’avons pas atteint les objectifs de réduction des émissions de GES que nous nous étions fixés. Nous sommes actuellement à -1,4% pour l’ensemble de la filière.

MG : Mais il faut savoir qu’entre 1990 et 2010, la filière avait déjà réduit de près de 24% ses émissions, donc il était ambitieux pour elle d’arriver à réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 17% entre 2016 et 2025.

Comment expliquez-vous ce retard sur vos objectifs ?

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MG : Plusieurs facteurs peuvent l’expliquer et notamment le temps de mise en place des actions avant d’atteindre un résultat et le fait que le diagnostic préalable est une photo à un instant T. Or si cette photo tombe sur une année de sécheresse par exemple, où l’éleveur est obligé d’acheter son fourrage à l’extérieur, les résultats sur l’empreinte carbone de l’exploitation à l’instant T vont être plombés. Et il est certain, que lors des années difficiles économiquement pour l’éleveur, il aura moins tendance à investir sur ces leviers, parce que la finalité est tout de même de nourrir ses bêtes.

JH : CAP’2ER est sur une démarche d’ACV, donc tout ce qui rentre dans l’exploitation a un poids carbone. Nous avons montré que les leviers proposés dans la démarche Ferme laitière bas carbone vont plutôt aller dans le sens d’un développement de l’autonomie de l’exploitation sans demander d’investissement supplémentaires à l’éleveur et qu’ils vont de pair avec de meilleurs résultats économiques.

Le Cniel a-t-il entrepris d’autres démarches pour atteindre ses objectifs ?

MG : Nous avons décidé de lancer en 2022 une étude d’impact basée sur des enquêtes auprès de conseillers et d’éleveurs déjà engagés dans la démarche. Nous avons pu identifier certains leviers d’amélioration que nous pourrons mettre en place pour accroitre le déploiement de la démarche. Nos prochaines grandes étapes visent à retravailler collectivement à la stratégie de déploiement de la Ferme laitière bas carbone avec tous les acteurs et partenaires impliqués pour améliorer les résultats de cette démarche. 

Pourquoi avoir lancé un appel à projets en septembre 2021 et en quoi cela peut-il vous aider dans votre démarche ?

JH : Cet appel à projet est une bonne source d’information pour nous. Il est intéressant de voir quels types de solutions pour réduire les GES sont proposés et pourraient potentiellement arriver sur le marché et de faire le lien avec nos propres systèmes. Nous sommes attentifs notamment sur les additifs alimentaires, un domaine en grande évolution. 

Vu ce qui se passe au plan national et européen, les objectifs de réduction des émissions de GES vont devenir de plus en plus ambitieux et quoi qu’il arrive, nous n’avons pas les moyens en activant juste les leviers dont nous disposons aujourd’hui d’aller au-delà des objectifs fixés.

Le Cniel réfléchit en comité restreint à la suite à donner à cet appel à projet, afin de voir quelles sont les attentes des différents collèges sur l’ensemble de ces questions et comment nous pourrions avancer sur les différentes solutions proposées et les intégrer dans notre système.

1) Née de la fusion entre Allice, la fédération nationale de sélection et de reproduction animale, et France Conseil Elevage, la fédération nationale des entreprises de conseil en élevage, Eliance est la fédération des entreprises de conseil et service en élevage de ruminants.