Lors du prochain Salon de l’agriculture, le doyen des concours agricoles fêtera ses 150 ans. Bien qu’ayant confié la gestion du concours aux professionnels, l’État garde un œil – et le contrôle – de cette institution porteuse d’importants enjeux économiques.
Remise des Prix d’excellence par Emmanuel Macron, stand dédié au Salon de l’agriculture : pour ses 150 ans, le Concours général agricole (CGA) s’offre en 2020 une visibilité inhabituelle. Les consommateurs en connaissent surtout les médailles en forme de feuille de chêne, décernées chaque année à quelque 5 000 vins et produits alimentaires. Mais le CGA, c’est aussi et surtout une affaire de professionnels, qu’ils soient candidats – 5 000 producteurs et 1 500 éleveurs – ou jurés – 11 000 jurés mobilisés chaque année.
Le CGA est né en 1870 dans le prolongement du concours des bovins de boucherie de Poissy. Il regroupe aujourd’hui quatre concours : animaux (reproducteurs), produits et vins, jeunes professionnels et enfin pratiques agroécologiques. « Le concours général était au début une démarche strictement pilotée par l’État, rappelle Benoît Tarche, commissaire général du concours, à Agra Presse. Puis, dans les années 60, avec les grandes lois agricoles de Pisani, il a été décidé de confier le concours à la profession », via le Ceneca (Centre national des expositions et concours agricoles). Également en charge du Salon de l’agriculture, le Ceneca a délégué l’organisation du CGA au prestataire privé Comexposium.
Enjeux économiques et règlement draconien
Cette forme d’emprise par la profession a pu nourrir des soupçons de partialité. Par exemple, il n’est pas rare d’entendre des anecdotes de jurés des filières " poussant " à l’obtention de médailles. Le CGA vise la « parité » entre professionnels consommateurs dans ses jurys et leur propose des formations gratuites. « Le but est que les consommateurs acquièrent le vocabulaire et puissent être à l’aise avec des professionnels », résume Olivier Bouché, président de la Compagnie des courtiers jurés-experts piqueurs de vins de Paris. Son association organise des formations pour le compte du CGA. « Le système est bien ficelé, à condition que les jurés prennent la parole, estime ce dégustateur professionnel. C’est ce que je dis aux jurés que je forme : " N’hésitez pas à taper du poing sur la table, en tant que consommateurs, c’est vous qui avez le pouvoir. " »
Par ailleurs, le CGA s’est doté d’un règlement draconien. Actualisé tous les ans, ce pavé de 150 pages décrit en détail toutes ses procédures, des conditions d’éligibilité à l’organisation de la finale parisienne, en passant par les présélections régionales et l’utilisation de la marque « Concours général agricole ». Une codification nécessaire vu les enjeux économiques : une médaille sur un vin ou un pot de miel, c’est « 15 à 25 % de chiffre d’affaires en plus » pour le producteur, affirme Benoît Tarche.
Alors que, pour la majorité des concours, les candidats envoient leurs échantillons, « nous prélevons des échantillons chez les producteurs, dans leur stock commercial », rappelle le commissaire général. Les échantillons sont ensuite anonymisés et tracés. Le CGA utilise un « outil informatique pour éviter les conflits d’intérêt lors des dégustations », autrement dit pour qu’un professionnel ne se retrouve pas à juger son propre vin. Du côté des animaux, le Concours et le Salon jouent le rôle de vitrine, car « de nombreuses délégations étrangères passent par le Salon, qui a une renommée internationale », estime Bernard Malabirade, éleveur et président d’Allice (fédération des entreprises de sélection génétique).
Les contrôles a posteriori débouchent sur 50 sanctions par an
Quand les lauréats apposent la médaille à feuille de chêne sur leurs produits, ils versent au CGA une redevance d’utilisation de la marque (23 € les 1 000 étiquettes). Un fonctionnement qui, sur le papier, pourrait inciter le concours à distribuer plus de médailles. « Notre système ne pousse pas à la remise de médailles, nous avons même la démarche inverse, tranche Benoît Tarche. Notre marque connaît une croissance régulière de son utilisation. Si nous voulons rester crédible, il ne faut pas la dévoyer en faisant du chiffre. » Par ailleurs, le produit de la redevance finance le contrôle de l‘utilisation de la marque (voir encadré).
Le commissaire général met en avant deux types de contrôles a posteriori. Le premier consiste en « une forme d’auto-régulation » effectuée par les candidats qui n’ont pas obtenu de médailles. « Je peux vous garantir que, dans les heures qui suivent l’annonce du palmarès, les candidats non médaillés réalisent un contrôle rigoureux », raconte M. Tarche. Deuxième contrôle : celui de la bonne utilisation des médailles dans les points de vente, en France et à l’étranger (Chine, Japon et Belgique). Une mission que le CGA a confiée à Bureau Veritas.
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« Nous réalisons deux vagues de contrôles, avant l’été et lors des foires aux vins en octobre », explique Benoît Tarche. Mauvaise utilisation de la marque, non-respect des conditions d’éligibilité, irrégularités lors des dégustations : ces vérifications conduisent à « une cinquantaine » de sanctions par an. « Cela peut aller jusqu’au retrait de la médaille, voire à des procédures au pénal », d’après le commissaire.
Évolution du CGA : vers des annonces ministérielles ?
Autre gage de sérieux mis en avant M. Tarche : « Le suivi par l’État est permanent. » La marque CGA appartient au ministère de l’Agriculture et au Ceneca. Le commissaire général est d’ailleurs nommé par le ministre de l’Agriculture. Après une phase de débriefing d’avril à juin, le règlement évolue tous les ans. Il doit être approuvé chaque année par un arrêté du ministre de l’Agriculture. Par ailleurs, le Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux (CGAAER) a rendu en 2019 un rapport basé sur un « examen à 360 degrés » du concours. « Ce rapport n’a pas été rendu public, probablement parce que le ministre se garde la primeur d’annoncer qu’il reprendra certaines suggestions qu’il a trouvé pertinentes », indique-t-on au ministère. Sollicité par Agra Presse, le cabinet n’a pas confirmé.
D’après son règlement, le CGA est tenu d’offrir aux Douanes et à la Répression des fraudes « un accès permanent aux plateformes informatiques de gestion des concours ». « Et ils ne s’en privent pas », ajoute Benoît Tarche, mentionnant des contrôles réalisés par ces deux services en 2019. « Si on veut changer une virgule au règlement du concours des vins, nous devons le faire valider par la DGCCRF », précise-t-il. D’après le ministère de l’Agriculture, « le Concours général agricole sert de référence aux Fraudes pour les autres concours des vins. » Un exemple : la DGCCRF a fixé à 33 % le taux maximum de produits médaillés lors d’un concours, quel qu’il soit. Le CGA tourne habituellement en-dessous des 25 %.
Une médaille sur un vin ou un pot de miel, c’est « 15 à 25 % de chiffre d’affaires en plus »
« Le suivi [du Concours général] par l’État est permanent »
Un concours quasiment autofinancé
Bien que sous tutelle des pouvoirs publics, le Concours général agricole (CGA) est « quasi-totalement autofinancé », d’après son commissaire général Benoit Tarche. Le CGA ne dispose pas d’un budget global, mais de financements séparés affectés à ses différentes activités. Mis bout à bout, ces sommes représentent « entre quatre et cinq millions d’euros ». Par exemple, les frais d’organisation des finales nationales lors du Salon de l’agriculture sont « portés par le budget du Sia et assises sur le nombre d’entrées », indique M. Tarche. L’utilisation de la marque CGA par les lauréats donne lieu à une redevance, qui finance le contrôle de l’utilisation de la marque. Quant au concours des pratiques agroécologiques, il est financé par des apports en nature et des mécènes. La seule participation des contribuables ? Environ 190 000 € par an qui permettent d’indemniser les éleveurs participants au Concours pour leur déplacement. Comme le résume Benoît Tarche, « notre objectif, c’est l’équilibre, et la variable d’ajustement, c’est la communication. »