Valérie Pécresse, candidate Les Républicains à la présidentielle

Entretien avec Valérie Pécresse: l'agriculture française « a besoin d’un sursaut »

13.01.2022 - 21:02
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Propos recueillis par Mathieu Robert
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« Emmanuel Macron restera le président du décrochage de l’agriculture française »
« Emmanuel Macron restera le président du décrochage de l’agriculture française »

Dans un entretien accordé le 12 janvier à Agra Presse, la candidate du parti Les Républicains à la présidentielle dévoile le volet agricole de son programme. Pour améliorer la compétitivité des agriculteurs et assurer le renouvellement des générations – deux de ses quatre priorités –, Valérie Pécresse privilégie les allégements de cotisations et de fiscalité. Après Egalim 1 et 2, elle estime que « la régulation des prix par la loi a montré clairement ses limites. » Troisième priorité : un « choc de simplification normative », avec une révision promise du Code rural dès 2023. Enfin, la candidate met en avant la recherche et l’innovation comme des moyens de s’adapter au changement climatique, notamment grâce aux NBT.

Quel regard portez-vous sur le bilan agricole d’Emmanuel Macron ? Incarnée par Julien Denormandie, la seconde partie du quinquennat a séduit la FNSEA, qui demande la poursuite des chantiers engagés...

Valérie Pécresse : Je crois qu’Emmanuel Macron restera dans l’histoire comme le président du décrochage de l’agriculture française. C’est sous son mandat que la France, pour la première fois depuis 1945, est devenue importatrice nette de produits agricoles vis-à-vis de l’Europe. C’est un tournant extrêmement symbolique et annonciateur de drames pour l’avenir, alors même que la population mondiale augmente et que nos concurrents étrangers réarment puissamment leur agriculture. Pendant ce temps, nous perdons des agriculteurs et nous avons accepté un Green deal dont la conséquence sera la réduction de 12 % de la production agricole de l’UE. Il y a besoin d’un sursaut.

Je sais qu’un certain nombre d’acteurs, et notamment la FNSEA, pensent qu’ils ont échappé au pire, notamment dans la négociation de la Pac. Mais cela ne me satisfait pas. Nous avons affaire à un défi colossal : le renouvellement des générations, avec 50 % des agriculteurs qui partiront à la retraite dans dix ans. Pour le réussir, il faut convaincre les jeunes que l’agriculture a un bel avenir devant elle. Bien sûr, je suis pragmatique, et je conserverai tout ce qui a été fait de bien. Je ne dis pas que le bilan est tout noir, mais la tendance de fond, qui est à la baisse de la production agricole et à la dépendance des Français pour leur alimentation, est préoccupante. Je souhaite une souveraineté alimentaire, du bien-manger, et une ambition pour l’agriculture qui ne soit pas seulement de faire moins.

Quelles sont vos priorités ?

Je veux une nouvelle ambition, un nouveau pacte de confiance entre les agriculteurs et les Français, l’État et l’Europe. Ce plan d’avenir repose sur quatre fondements. D’abord les revenus et la compétitivité, car les agriculteurs sont des entrepreneurs. Le second est le renouvellement des générations, dont je viens de parler, c’est-à-dire l’attractivité.

Le troisième sera la simplification, la libération des énergies. De ce point de vue, le gouvernement a tiré à hue et à dia. Il a beaucoup promis et il a été beaucoup annulé par le juge, et finalement il a énormément surtransposé, alors même qu’il prétendait lutter contre ce phénomène qui est le vrai poison de la concurrence en Europe.

Le quatrième pilier, c’est l’investissement dans la recherche et l’innovation. Je suis attachée à ce que l’Inrae se mette au service d’une recherche pour les agriculteurs. Ce sont évidemment les alternatives aux produits phytosanitaires, car les interdictions sans alternatives, cela ne marche pas. Il faut développer les partenariats public-privés, sans crainte, et mutualiser la recherche agronomique au niveau européen.

Quelles sont les mesures phares pour les mettre en œuvre ?

Sur le revenu, il s’agit de baisser les charges sociales et fiscales. Je vais réduire d’un tiers les cotisations vieillesse, une mesure qui concerne tous les salariés, mais vaudra également pour les agriculteurs. Et j’augmenterai de 50 % l’exonération de taxe sur le foncier non bâti, au lieu de 20 % aujourd’hui, avec une compensation pour les collectivités. Le but est d’augmenter le revenu.

Concernant la transmission et l’installation, je propose d’exonérer de toute charge patronale les contrats d’apprentissage dans les entreprises de moins de dix salariés. Cela permettra de développer encore plus l’apprentissage agricole. Je veux pérenniser les allègements de charge pour les saisonniers. Et je veux un complément de retraite pour les cédants qui accompagnent l’installation des jeunes. Enfin, je souhaite la suppression de la taxation des plus-values lors des cessions à un jeune, et mettre en place un dispositif de portage de foncier au niveau national. Enfin, je confie les missions d’orientation aux régions, en lien avec les milieux économiques, ce qui permettra de susciter davantage de vocations agricoles dans les collèges. Je ne suis pas sûre que les métiers agricoles soient suffisamment mis en valeur actuellement dans l’orientation.

Sur la simplification, je propose d’aller plus loin, avec la revue systématique de tout le stock de la réglementation française d’ici la fin de l’année. C’est ce que j’ai appelé le comité de la hache. Je le ferai Code par Code, mais l’agriculture sera l’une des premières bénéficiaires du choc de simplification normative. Je veux évidemment en finir avec les surtranspositions européennes. Et pour moi, en matière environnementale, il ne peut y avoir d’interdiction sans solution. S’il y a instauration de zone de non-traitement (ZNT), il doit y avoir compensation.

En matière de recherche, j’ai beaucoup investi, lorsque j’étais ministre de Nicolas Sarkozy, dans la biotechnologie. Il faut mobiliser les NBT (nouvelles technologies de sélection variétale, NDLR), notamment pour l’adaptation au changement climatique, qui est une immense transformation que nous devons anticiper. Un autre très grand défi du quinquennat est le stockage de l’eau. Nous ne pouvons pas envisager d’avoir des pénuries d’eau. J’aurai des choix clairs. La gestion de l’eau doit être écologique, mais permettre à notre agriculture de lutter contre le stress hydrique. Enfin, les agriculteurs doivent être rémunérés pour leurs services environnementaux, notamment par le stockage du carbone.

Quelles mesures pour mieux rémunérer le stockage du carbone ?

Je considère d’abord que le projet de taxe carbone aux frontières a accouché d’une souris. Nous avons toute une fiscalité carbone à rebâtir. Ce sera un défi du quinquennat même si je ne peux pas encore vous donner mes arbitrages à ce sujet. Il est clair pour moi que depuis les Accords de Paris, nous imposons à notre économie des obligations écologiques, qui doivent devenir des chances pour nos agriculteurs, des avantages sonnants et trébuchants pour eux.

D’ailleurs, en matière d’alimentation, je suis favorable à un étiquetage généralisé de l’origine. Il nous faut un label du produit en France qui nous permette de valoriser, notamment dans la commande publique, les produits de proximité. Pour l’instant, la priorité locale n’est pas assurée. Compte tenu de l’impact carbone très lourd de la logistique, je considère que plus on achète local, mieux c’est. Ce doit être valorisé dans le cadre des clauses environnementales des marchés publics.

Les vertus climatiques du local sont assez discutées. On se souvient de l’exemple de la tomate espagnole, qui en hiver, est moins énergivore que la tomate bretonne, arrivée à Paris...

C’est un débat que j’ai eu durant la loi climat, et que je ne comprends pas. On refuse le label bio avant mai aux tomates bretonnes sous serre, et pas aux tomates espagnoles. Effectivement, ce ne sont pas les mêmes conditions climatiques, donc à un moment, il faut mettre tout le monde à égalité de concurrence. Je trouve que l’on fait beaucoup d’idéologie et peu de pragmatisme en matière agricole, et que l’on défend très mal nos produits.

Quelles mesures pour diminuer les émissions de GES du secteur agricole ? Souhaitez-vous vous attaquer aux principaux postes que sont l’élevage et les engrais ?

Je suis une écologiste des résultats. Il faut que l’on se mette dans la trajectoire zéro carbone 2050. Mais il ne me semble pas que la priorité soit à la réduction de l’élevage. S’agissant des intrants, il faut évidemment continuer de les réduire, mais cela passe par l’innovation, les technologies. Je suis pour une écologie du progrès, et certainement pas pour retourner à la binette. Je ne suis pas nostalgique d’une agriculture fantasmée du siècle dernier. L’élevage a toute sa place dans l’alimentation des Français.

Justement, quelle est votre position sur les plats végétariens en restauration collective ?

J’ai trouvé très habile la campagne de promotion de la filière bovine française sur le flexitarisme. Il faut faire la promotion d’un modèle de gastronomie à la française, équilibré et dans laquelle tous les bons produits de l’agriculture française sont mis en valeur.

Après, il y a des choix individuels de vie, d’alimentation. Je suis une femme de droite, attachée à la liberté individuelle. Chacun est libre, mais les minorités n’imposent pas leurs règles à la majorité.

Reviendrez-vous sur la déclinaison française de la Pac 2023 ?

Le plan stratégique national est déjà négocié, et à ce stade il est important de stabiliser cet accord. Cela dit, je m’autoriserai à revisiter certaines de ses bizarreries ou certaines contradictions, le cas échéant.

Souhaitez-vous décentraliser la gouvernance de la Pac, en la confiant aux régions ?

Je ne suis pas dogmatique sur cette question. Les Régions en rêvent, mais je sais que la profession n’est pas unanime, et préfère en général négocier au niveau de l’État. Dernièrement, la question s’était posée en amont des élections régionales, qui avaient sûrement nourri une peur que des présidents ayant une vision décroissante de l’agriculture arrivent à la tête de certaines Régions. La profession craint aussi d’avoir des différences de traitement entre agriculteurs, selon l’intérêt du président de Région pour certaines aides. Cela se discute et cela se concerte.

Après Egalim 1 et 2, souhaitez-vous revenir sur l’encadrement des relations commerciales ?

Je crois que la régulation des prix par la loi a montré clairement ses limites. Michel-Édouard Leclerc nous annonçait hier une baguette à 23 centimes. La guerre des prix dans la grande distribution peut être très toxique. Je suis favorable à ce que dans le cadre d’un grand plan pauvreté, nous travaillons sur la sécurité alimentaire des plus démunis. Mais il faut garantir le revenu des agriculteurs.

Tordre les règles du marché dans tous les sens, certes il faut essayer, et faire en sorte qu’il existe un bon partage des marges, mais la priorité c’est la baisse des charges et des normes, et relocaliser de la valeur ajoutée dans les cours de ferme, développer les outils de transformation primaire et secondaire dans les exploitations. Le gouvernement en parle, mais cela reste lettre morte. C’est d’ailleurs souvent du fait d’une réglementation extraordinairement compliquée. Et je veux pour cela donner aux maires beaucoup plus de libertés.

D’aucuns souhaitent une loi foncière pour le prochain mandat. Est-ce dans votre programme ?

Je suis prudente sur cette question, j’ai peur d’une usine à gaz. Je préfère à la grande loi foncière des procédures de concertation respectueuses de chacun. Je suis très attachée à la préservation des terres agricoles et des espaces naturels. Mais je ne suis pas très à l’aise avec une logique qui consisterait à tout planifier, tout mettre sous cloche, car il y a des projets qui doivent se faire. Attention à ne pas surréglementer des espaces dont on aurait besoin plus tard.

L’un des phénomènes visés est la délégation complète des travaux agricoles. Dans votre région notamment, de plus en plus d’exploitants font cultiver par des prestataires.

Je ne suis pas pour tout réglementer. Mon sujet est de préserver les espaces et les productions agricoles, de créer de l’emploi agricole. Je souhaite aussi préserver une agriculture familiale et paysanne, mais chacun doit y trouver son compte. Je ne suis pas socialiste, je ne m’immisce pas dans les choix d’exploitation des agriculteurs.

Propos recueillis par Mathieu Robert

 

Présidentielle : l’équipe agricole de Valérie Pécresse

À la veille d’un déplacement agricole dans le Doubs, son entourage a dévoilé le 12 janvier les noms des membres de l’équipe agricole qui épaulera la candidate Les Républicains (LR) durant sa campagne pour l’élection présidentielle. Rattachés au périmètre de son « conseiller spécial pour la République des territoires et le travail » Xavier Bertrand, six élus LR ont été nommés conseillers techniques sur des thématiques rattachées à l’agriculture. Pascal Coste (président du conseil département de Corrèze) et Julien Dive (député de l’Aisne) formeront un duo sur l’agriculture. Jacques Cattin (député du Haut-Rhin) et Daniel Laurent (sénateur de Charente-Maritime) auront la charge de la viticulture. L’eurodéputée Anne Sander sera conseillère Pac. Et Vincent Rolland (député de Savoie) se chargera de la montagne. Pas de hiérarchie entre ces conseillers : « Ces pôles auront un lien étroit entre eux, mais sont indépendants », indique-t-on dans l’équipe LR. Ces élus travailleront avec une « coordinatrice technique agriculture et ruralité » en la personne de Marion Zalay. Ancienne conseillère technique (productions végétales) auprès du ministre de l’Agriculture Hervé Gaymard (2002-2004), puis directrice de l’Inao (2007-2009) et directrice de la DGER (enseignement/recherche) au ministère de l’Agriculture, cette ingénieure agronome est actuellement directrice du pôle Cohésion territoriale de la région Île-de-France.