Délais à rallonge pour l’instruction des dossiers, mais aussi le raccordement des centrales, adjudications trop restreintes et concurrentielles, politique énergétique instable… Trois ans après la loi Aper de 2023, la jeune filière agrivoltaïque ne va pas aussi vite qu’elle l’espérait. Moins volumineux qu’attendu, les appels d’offres de la Commission de régulation (CRE) ont instauré une guerre des prix de l’électricité, au moment où de nombreux dossiers d’agrivoltaïsme affluent. Les serres photovoltaïques comptent parmi ses victimes. Autre effet, un parcours à deux vitesses oppose projets pré-Aper et post-Aper. Les plus récents, moins compétitifs, tarderont à voir le jour.
Dans le monde du photovoltaïque, la CRE (Commission de régulation de l’énergie) est une autorité presque toute-puissante, fixant les règles d’accès aux contrats de paiement de l’électricité. En ces temps de restrictions budgétaires, son dernier appel d’offres dédié au solaire, dont les résultats ont été publiés le 9 octobre, a été marqué par une concurrence inédite, dont la filière agrivoltaïque sort amère, avec un nombre inédit de dossiers recalés.
La première raison de ces nombreux revers est liée au succès de l’agrivoltaïsme. Trois ans après la loi Aper qui en a fixé de nouveaux contours, de nombreux dossiers ont été instruits, et attendent désormais de décrocher un contrat. Ainsi la file d’attente s’est allongée dans les appels d’offres, avec 249 dossiers agrivoltaïques en lice cette année, contre 65 il y a un an. Au final, seulement 51 ont été retenus par la CRE.
Problème, les volumes de contrats proposés n’ont pas suivi. Et leur calendrier a été bousculé, entraînant une chute du prix de l’électricité, à 58,54 €/MWh (-20 %). Or dans cette compétition, les candidats ne luttent pas à armes égales. Depuis l’adoption de la loi Aper en 2023, qui durcit les conditions d’acceptation des projets de photovoltaïque sur les sols agricoles, la filière roule à deux vitesses : les projets instruits avant la loi Aper ont beaucoup moins de contraintes que ceux instruits après.
Densité de panneaux, conception des centrales, modalités de pilotage : les nouveaux critères entraînent un surcoût moyen de 6-10 €/MWh, chiffre France Agrivoltaïsme dans une récente note à la DGEC (ministère de la Transition écologique et Bercy), consultée par Agra Presse. « La loi Aper a fait le choix d’un agrivoltaïsme exigeant », rappelle l’association.
Résultat, les projets post-Aper sont « évincés » du classement de la CRE, selon l’association. Une crainte exagérée au vu des résultats du 9 octobre qui montrent un partage d’environ 50-50 entre les deux catégories. Mais la situation n’est pas près de s’améliorer, compte tenu du stock de projets pré-Aper, estimé à 3 GW.
« Attendre l’épuisement naturel du stock pré-Aper n’est pas une solution. Cela repousserait au-delà de 2030 l’émergence réelle du post-Aper », considère France Agrivoltaïsme. Et de réclamer une modification du cahier des charges de la CRE, à savoir un plafonnement à 1 GWc du volume total de projets pré-Aper.
Des appels d’offres à la baisse
Le rythme des projets agrivoltaïques est dicté par la feuille de route énergétique de la France. Sa nouvelle version, publiée en février, leur met un sérieux coup de frein. Au motif d’une stagnation de la consommation d’électricité, le gouvernement projette dans la PPE3 un moindre déploiement du solaire.
48 GW sont prévus d’ici à 2030, pour une filière produisant aujourd’hui 31 gigawatts d’électricité. Cela signifie 17 GW additionnels en cinq ans, marquant une inflexion par rapport aux 5 GW annuels de 2024 et 2025. Et pour cause, la demande d’électrons reste inférieure aux projections.
Les surcapacités solaires tirent les prix vers le bas sur le marché de gros. Ce qui augmente le coût du soutien public aux centrales solaires, l’État devant compenser l’écart avec les prix garantis aux producteurs. Exercice difficile, dans un contexte de rigueur budgétaire.
Au final, les appels d’offres publics sont à la baisse pour les projets d’installations. Seuls 500 MWc (mégawatts-crête) sont prévus à la seconde adjudication 2026 en photovoltaïque au sol, après 950 MWc à la première (dont 500 MWc pour l’agrivoltaïsme). Un appel d’offres dit « neutre », c’est-à-dire toutes technologies confondues, qui met en outre davantage de pression sur les prix.
Des serres photovoltaïques à la trappe
Cette guerre des tarifs a déjà fait une victime : la serre agrivoltaïque. Trop chère, elle se retrouve hors-jeu lors des adjudications de la CRE. « Les serres agrivoltaïques ne sont pas compétitives face aux ombrières sur parking, admet Frank Demaille, directeur général de Reden. Il y a 15 % d’écart de prix. Résultat, aucun dossier n’a été retenu au dernier appel d’offres PV Bâtiments, arbitré par la CRE en juillet. »
La mise en concurrence avec les ombrières sur parking, après un changement des modalités d’adjudications, a donc été fatale aux serres agrivoltaïques. Un revers qui oblige le producteur d’énergie à changer de business model. Jusque-là, Reden proposait des serres agrivoltaïques construites à ses frais. La contrepartie était de ne verser aucun loyer aux propriétaires et exploitants au titre de la production solaire. Fini la gratuité.
« Au lieu de vendre à l’agriculteur une serre à zéro euro, on pourrait lui demander une participation de 20 % », envisage Frank Demaille. Le design de l’installation agrivoltaïque est lui aussi repensé. Pour réduire les coûts, Reden imagine des serres ressemblant à des pergolas. Mettre plus de panneaux au mètre carré, moins d’ouvrants, lui permettrait d’alléger la facture. Autre idée : des constructions adaptées à chaque culture et non plus polyvalentes.
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Plus largement, de multiples signaux d’alerte clignotent dans le secteur. Un rassemblement pour préserver l’emploi dans les énergies renouvelables a eu lieu le 29 septembre à Paris et Montpellier. En cause, la crise que traverse la filière du fait de l’absence de politique énergétique « stable », qui se traduit par des suppressions de postes dans de nombreuses entreprises, selon les organisateurs.
Le monde syndical bat lui aussi de l’aile, avec la dissolution cet été de la FFPA. Une baisse des rentrées de cotisations explique la chute de cette fédération, revendiquant plus de 250 membres (agriculteurs, associations agricoles, développeurs, bureaux d’études, avocats et experts techniques).
D’où une inquiétude sur la résilience des entreprises face au lent au décollage de l’agrivoltaïsme. « Les acteurs de l’énergie ont-ils les reins assez solides pour attendre encore ? », s’interroge Olivier Dauger, coprésident de France Agrivoltaïsme au titre de la FNSEA.
Délais d’instruction
D’autant que la CRE n’est pas la seule source de ralentissement dans la filière ; les délais administratifs aussi s’allongent. Entre études préalables, demande d’autorisation, examen en CDPenaf, les projets subissent un véritable parcours du combattant. Ce qui augmente les temps d’attente.
Un paradoxe, estiment les professionnels, alors que la loi Aper de 2023 visait « l’accélération de la production d’énergies renouvelables ». Objectif loin d’être rempli. « Il a fallu plus de deux ans avant l’enquête publique », témoigne sur un dossier le président de GLHD David Portales : « Les services de l’État ne savaient pas comment s’y prendre avec la nouvelle réglementation », selon lui.
Un manque de moyens est aussi pointé du doigt. Face à un afflux de dossiers agrivoltaïques, l’administration semble débordée. « Les délais d’instruction s’allongent, constate Marike Brézillon, responsable agrivoltaïsme chez Enoé. Énormément de projets sont présentés. Et ça ne suit pas côté administration. »
En réponse aux critiques, la directrice adjointe de la DDT du Tarn-et-Garonne (préfecture) Mélanie Tauber juge les torts partagés. « Les dossiers qu’on nous soumet sont parfois mauvais, a-t-elle expliqué aux dernières Rencontres France Agrivoltaïsme. Ça entraîne des allers-retours, qui épuisent à la fois nos services et les porteurs de projets. »
TSE chiffre l’attente à deux ans, entre la demande de permis de construire d’une installation de 15 MWc jusqu’à l’obtention. À titre comparatif, c’était seulement dix mois en 2018 pour l’emblématique centrale solaire de 150 MWc à Marville (Meuse).
Attente de raccordement
À la hausse des délais d’instruction s’ajoutent ceux pour le raccordement. Une carte de France, diffusée par Enedis, illustre les difficultés. Le gestionnaire du réseau y montre les zones en contrainte pour brancher de nouveaux projets d’énergies renouvelables. Plus de 10 % du territoire apparaît saturé, n’ayant « aucune capacité disponible avant au moins cinq ans ». Cela concerne notamment le Cher, l’Indre, le Lot-et-Garonne, la Nièvre et l’Aveyron.
Point commun à ces zones, elles ont peu d’habitants mais ont vu exploser l’installation des énergies renouvelables, selon Enedis. « Au moins la moitié de notre portefeuille de projets voit une explosion des délais de raccordement », alerte Bertrand Drouot-l’Hermine, d.g. délégué au développement de TSE. Cas extrême d’une de ses centrales en Côte-d’Or : huit ans sont prévus entre le permis de construire, délivré en 2023, et la mise en service, initialement à l’horizon 2029 puis reportée à 2030-2031.
JCD
La PPE3 donne un coup de frein
Beaucoup de projets et « ça ne suit pas côté administration »