Agrafil spécial Russie/Ukraine du 3 mars 2022

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Les États membres appellent à des mesures de marché et à «libérer le potentiel de production agricole»

Face aux enjeux de sécurité alimentaire posés par le conflit russo-ukrainien, les États membres ont proposé à l’occasion du Conseil agricole informel extraordinaire du 2 mars (organisé à l’initiative de la Présidence française), trois mesures de court terme. Ils ont notamment demandé à la Commission européenne des mesures de marché, incluant une réserve de crise ainsi que des mesures d’aide d’État extraordinaires. Sur ce point, le commissaire à l’Agriculture Janusz Wojciechowski a indiqué lors de la conférence de presse que «le stockage privé et les réserves de crise sont les deux seules mesures envisageables pour l’élevage» avant de préciser que Bruxelles allait tout de même «mener une analyse exhaustive de la situation avant de se prononcer». Les Vingt-sept ont également appelé à «tout faire pour libérer dès maintenant le potentiel de production agricole» de l’UE, en utilisant des jachères pour cultiver des protéagineux. Partageant cette proposition, Janusz Wojciechowski a souligné que l’idée était ainsi «de revenir sur les objectifs de la stratégie de la ferme à la table à l’aune de la sécurité alimentaire sans la remettre en cause». Enfin, un certain nombre d'États membres ont demandé que le groupe d'experts du mécanisme européen de préparation et de réponse aux crises de sécurité alimentaire se réunisse rapidement pour faire face à la situation et réfléchir à des solutions de sortie de crise. La Présidence française a indiqué que «les trois décisions feront notamment l’objet d’une note de présentation par Bruxelles lors du prochain Comité spécial Agriculture (CSA) du 7 mars».

Prix de l’énergie et des engrais: les propositions de Bruxelles reportées d’une semaine

La Commission européenne devait publier le 2 mars une communication «Pour une énergie plus abordable, plus sûre et plus durable» comportant un important volet agricole. Mais, comme l’a annoncé le 1er mars le commissaire européen à l’Agriculture, Janusz Wojciechowski, «en raison du contexte géopolitique dramatique, cette communication sur les prix de l'énergie et des denrées alimentaires doit être adaptée à la nouvelle situation». Sa présentation a donc été reportée d'une semaine, au 8 mars. «Comme la crise du Covid, la situation actuelle nous rappelle à quel point nous dépendons de nos agriculteurs. Si nous voulons assurer l'avenir de notre société, de notre économie et de notre démocratie, nous devons assurer l'avenir de nos agriculteurs et de notre système alimentaire», souligne Janusz Wojciechowski.

La FNSEA veut réviser Farm to Fork et la future Pac

Réagissant à la guerre en Ukraine, la FNSEA plaide, dans un communiqué paru le 2 février, pour «remettre la souveraineté en priorité absolue», en révisant notamment la Pac et la stratégie Farm to Fork. Alors que se tenait le même jour un Conseil agricole extraordinaire sur la question, la FNSEA estime qu'il «est urgent de réaffirmer avec volontarisme cet objectif stratégique de l'Europe». Le syndicat majoritaire fait trois propositions. Elle souhaite que «la logique de décroissance souhaitée par la stratégie européenne Farm to Fork», qui fixe des objectifs à atteindre en matière d'agriculture biologique et de baisse des intrants, «doit être profondément remise en question». Et de plaider pour «produire plus sur notre territoire, produire durablement mais produire». Deuxième proposition : remettre «immédiatement» en question «l'obligation dans la future Pac de consacrer 4% à des surfaces dites non productives». Enfin, la dernière proposition est «réfléchir immédiatement à la question de l'appui aux filières victimes pour passer ce cap et maintenir notre potentiel de production». Pour conclure, le syndicat «soulève la question de la gestion de la sécurité alimentaire de la population européenne et mondiale».

Marine Le Pen demande «des aides d’urgence» pour les agriculteurs

En visite au Salon de l’agriculture, le 2 mars, Marine Le Pen a demandé des «aides d’urgence» pour les agriculteurs face aux «conséquences extrêmement lourdes» de l’invasion russe en Ukraine. «Il faut une baisse massive sur les prix de l’énergie qui ont des conséquences directes sur les coûts de production des agriculteurs», a déclaré la candidate du Rassemblement national (RN) qui redoute que «l’on paye l’énergie encore plus cher avec la crise en Ukraine». Elle défend des «investissements massifs» dans le nucléaire afin d’assurer la «souveraineté énergétique» du pays. Sur les marchés agricoles, «la situation est extrêmement déstabilisée», constate la candidate, au regard des cours du blé qui s’envolent. «Les filières alimentaires ont été les premières victimes des sanctions de 2014, avec des conséquences très lourdes dans le porc et le lait», rappelle Marine Le Pen qui attend du président Emmanuel Macron qu’il maintienne «la paix». Lors de son discours d'inauguration du Salon de l'agriculture le 26 février, Emmanuel Macron avait annoncé l'élaboration rapide d'un «plan de résilience pour sécuriser dans nos filières, nos intrants, pour construire au maximum des boucliers en termes de coûts, au niveau national et européen, et apporter des réponses dans la durée». Ce plan n'a pas encore été présenté.

Régions de France veut faire dialoguer filières végétales et animales

Alors que les prix des céréales et des oléoprotéagineux atteignent des records, le président de la commission Agriculture de Régions de France, Loïg Chesnais-Girard, a appelé, sur le Salon de l'Agriculture le 2 mars, à «relancer le dialogue entre les filières végétales et animales». Celui qui est par ailleurs président de la Région Bretagne annonce avoir rencontré ces derniers jours les représentants des principaux syndicats agricoles, en les alertant sur ce sujet, et projette de s'entretenir prochainement avec les filières. «Nous prévoyons un nouveau point dans une quinzaine de jours entre les régions et les syndicats pour voir comment avancer sur ce sujet», a expliqué Loïg Chesnais-Girard lors d'une conférence de presse. Objectif: lisser les variations des cours des grains. Par ailleurs, en Bretagne, la déclinaison de future Pac devrait mettre l'accent sur «l'autonomie protéique et énergétique», a expliqué Arnaud Lécuyer, vice-président à l'Agriculture de la région. Pour ce faire, l'élu est en attente d'un retour du ministère de l'Agriculture sur les montants qu'il engagera pour l'État dans le co-financement des aides non-surfaciques du 2nd pilier (aides à l'installation, dotation jeune agriculteur). «Ce choix de l'autonomie était vu jusqu'ici plutôt comme une contrainte, et aujourd'hui comme une solution», assure Loïg Chesnais-Girard.

Céréales : face à la guerre en Ukraine, InVivo appelle à «libérer le potentiel» de production

Thierry Blandinières, le d.g. d’InVivo, a appelé le 2 mars à «libérer le potentiel» de production céréalière de l’UE, pour compenser le retrait de l’Ukraine en pleine guerre. «Il faut libérer le potentiel de production de la ferme européenne», a-t-il dit en conférence de presse. Cela passe par deux mesures «à court terme». D’une part, l’UE doit produire plus, dès la prochaine campagne, selon lui. L’idée est de pallier une future récolte de grains en Ukraine réduite de moitié: pour le blé, le volume en moins représente quelque 20 Mt, soit un effort de production supplémentaire de 10 à 15% pour l’Europe en récupérant des terres en jachères. D’autre part, le patron d’InVivo juge nécessaire de caper, «pendant un à deux ans», le prix des engrais azotés, en forte inflation. Et de proposer, comme mesure à plus long terme, une modification du projet européen De la ferme à la table, dont l’objectif de décroissance «n’est plus possible». Invivo est implanté en Ukraine et en Russie, depuis le rachat de Soufflet en décembre. Le groupe détient une malterie à Saint-Pétersbourg. En Ukraine, il possède une malterie, une activité dans la vente d’intrants auprès de 3 000 agriculteurs, un bureau de trading. Tout y est à l’arrêt.

Fruits: les professionnels appellent l’UE à revoir sa stratégie agricole

Les producteurs de fruits estiment que la guerre de la Russie en Ukraine rend «caduque» la stratégie européenne Farm to fork. «Sans méconnaître (…) la nécessité de lutter contre le réchauffement climatique, la partie agricole du Green New Deal qui conduirait à une baisse de notre production alimentaire de 15 à 20 %, voire plus pour nos filières, est rendue dès à présent obsolète par les conséquences de ce conflit», affirment la FNPF( fédération des producteurs de fruits, FNSEA), l’association nationale des producteurs de pommes et poires (ANPP) et la gouvernance économique des fruits et légumes (Gefel) dans un communiqué commun le 2 mars. Tout en affirmant leur «solidarité» avec les producteurs de fruits et légumes ukrainiens, les trois organisations estiment que l’autonomie alimentaire de l’UE est «mise en péril» par l’inflation des intrants, qui fait courir un risque de «déstabilisation des marchés agricoles». «Nous appelons les dirigeants européens à revoir les orientations de Farm to Fork pour une réelle politique qui garantisse l’indépendance alimentaire de l’Union et sa vocation nourricière et exportatrice», appellent-elles à l’unisson dans le communiqué.

Volaille: inquiets pour l'export, les accouveurs demandent le «maintien des flux»

«Nous avons demandé aux pouvoirs publics de la visibilité et le maintien des flux» d'export à destination de la Russie et de l'Ukraine, indique Ségolène Guerrucci, la directrice du SNA (accouveurs), le 2 mars à Agra Presse. La France exporte chaque année environ 50 millions d'euros (M€) d'œufs à couver et de poussins futurs reproducteurs vers ces deux pays (dont 90% vers la Russie). Ce débouché représente un quart des exportations totales (217 M€ en 2020). «La filière russe est dépendante de notre approvisionnement pour les dindes», précise Ségolène Guerrucci. «Pour le moment, aucune consigne n'a été donnée», ni à Paris ni à Moscou, affirme la directrice du SNA, mais «les liaisons aériennes sont stoppées» et le paiement par les clients impossible. Cette nouvelle crise survient dans un contexte d'érosion de la production depuis 2012 et de difficultés pour les exportations de génétique avicole, pénalisées par les multiples épisodes d'influenza aviaire et par la crise sanitaire. «De 2012 à 2017, l’export atténuait la baisse d’activité du marché français. Mais depuis 2017, l’export ne joue plus ce rôle de relais», constate François Cadudal, de l'Itavi (institut technique), cité par Réussir Volailles. Un phénomène qui «s’est amplifié en 2020».

Banane: les producteurs craignent un trop-plein en UE

L’association des producteurs européens de bananes (APEB) estime que la guerre menée par la Russie en Ukraine pourrait plomber le marché européen de la banane. «Le risque principal (…) concerne notamment le détournement par les opérateurs commerciaux vers le marché européen d’une part substantielle des volumes de bananes dollar commercialisés en Russie et en Ukraine (1,8 millions de tonnes)», pointe l’APEB dans un communiqué diffusé le 2 mars. L’organisation observe que les exportations de bananes équatoriennes vers l’Ukraine sont «bloquées» vu la fermeture du port d’Odessa, et que des volumes réorientés vers la Roumanie ont provoqué une baisse «substantielle» des prix du fruit dans ce pays le 28 février. Les producteurs de Martinique, de Guadeloupe, des Canaries et de Madère, craignent qu’un trop-plein de bananes latino-américaines dans l’UE mette en péril les filières européennes. Ces dernières font déjà face à une «augmentation des hausses de coûts de revient» due à la maladie de la cercosporiose noire, à des hausses de coûts des intrants à l’instar des autres filières agricoles, et à «une baisse importante des prix de la banane sur le marché européen» depuis 2015, rappelle le communiqué.