Longtemps considérée comme condamnée face à la concurrence italienne, espagnole et chinoise, la filière française de la tomate d’industrie tente aujourd’hui de se reconstruire, avec l’appui des pouvoirs publics. Emblématique des besoins de valeur ajoutée dans le sud de la France, la filière veut se relancer au travers du projet Syamm (ex-Tommate), dont les premières concrétisations ont pris du retard, en raison des agendas politiques et professionnels. Les premières démonstrations de rotations ne débuteront qu’en 2028, et une nouvelle unité de production est espérée d’ici trois ans dans la Drôme, qui pourrait être classée parmi les « projets d’avenir ». Reste à convaincre les agriculteurs. Selon Panzani, la production de tomate d’industrie sera moins exposée au changement climatique en France et en Italie qu’en Espagne. Cela n’efface pas les questions d’accès à l’eau, de pesticides et de revenu sur lesquelles planche cette filière où tout le chantier des Conférences de la souveraineté alimentaire semble s’incarner.
Longtemps, la France a disposé d’une filière de tomate d’industrie significative, avec près de 400 000 tonnes produites dans les années 1990. Aujourd’hui, la production nationale s’est fortement contractée, tombant autour de 150 000 à 180 000 tonnes. La France, 5e producteur européen avec environ 1,6 % des volumes, ne pèse plus sur un marché européen estimé à plus de 10 millions de tonnes.
Les raisons du déclin sont documentées : coûts de production élevés, manque de rentabilité, disparition d’outils industriels (conserveries). Et surtout, une concurrence internationale très forte avec en tête, l’Italie et l’Espagne qui disposent historiquement de filières puissantes, et la Chine dont le décollage industriel a bénéficié du savoir-faire et des investissements européens, en particulier italiens. L’Empire du milieu est ainsi devenu leader mondial du concentré, une denrée stratégique pour le secteur et l’un des rares postes d’excédent commercial alimentaire vers l’UE.
Parallèlement, la demande a explosé en France. Selon la Chambre d’agriculture de Bretagne, les besoins français en tomates d’industrie seraient passés de 800 000 tonnes à 1,1 million de tonnes sur les vingt dernières années. Ils sont portés par l’engouement de la consommation pour les produits transformés à base de tomate (sauces, plats cuisinés, conserves…). Ce décalage a ouvert en grand les portes de l’importation.
Une filière bien identifiée
La filière ne veut pas baisser les bras. En 2023, l’interprofession (Sonito) a lancé le projet Tommates, désormais rebaptisé Syamm, qui vise à retrouver une production de 400 000 tonnes, surtout dans le sud de la France, en s’appuyant sur d’autres filières régionales.
Ce projet original vise à créer des îlots agricoles de 1 000 à 1 500 hectares, avec des tomates de plein champ destinées à la transformation comme principale tête de rotation, et d’autres productions du territoire : céréales, riz, PPAM, légumes. La rotation se faisant sur sept ans pour la tomate d’industrie. Pour chaque îlot, un site de méthanisation traitera les déchets agricoles, les cultures intermédiaires à valorisation énergétique (CIVE) ainsi que les biodéchets du territoire. Cela permettrait de produire du biogaz transformé en biométhane pour l’usage privé et professionnel.
Pour le sud de la France, cette relance est un cas-type. Mise à mal par le changement climatique, la région parviendra-t-elle à recréer de la valeur ajoutée ? Dans leur étude sur la rentabilité des fermes françaises à horizon 2050, le Crédit agricole, InVivo, Sofiproteol et Unigrains misent en tout cas sur le renouveau de cette production pour sauver les marges des agriculteurs du sud de la France.
Un projet toujours en maturation
Les pouvoirs publics l’ont bien identifié également, qui l’ont déjà inscrit au dispositif France 2030. En janvier, la Sonito, accompagnée par le pôle compétitivité Innovalliance, a présenté le projet au préfet (de quelle région) qui souhaite le classer comme projet d’intérêt régional majeur. Les réunions de terrain vont se dérouler très rapidement. Le projet mobilisera des financements publics (État, Région, Compagnie nationale du Rhône) mais également privés.
Parmi les 75 projets identifiés pour être labellisés « projets d’avenir » figure par exemple « un projet de relance de la tomate d’industrie, dont la France est largement importatrice », a récemment déclaré Annie Genevard. Institués par le projet de loi d’urgence agricole, en cours d’examen, ces « projets d’avenir » doivent faire l’objet d’une attention particulière des pouvoirs publics, en matière de financement ou d’instruction des procédures administratives.
Pourtant le projet, qui poursuit sa phase de maturation, « a connu quelques retards, notamment liés aux élections des Chambres d’agriculture et aux élections municipales », constate André Bernard, président de la Sonito, trois ans plus tard. Et le chemin est encore long.
De premières avancées
En 2028, commenceront les travaux de démonstration sur le site de la Chambre d’agriculture à Piolenc. « Nous allons pouvoir vérifier l’enchaînement de certaines cultures en vue d’optimiser les assolements, explique André Bernard. Il s’agira ensuite de renforcer la qualité des différentes productions en optimisant la santé des sol, l’approvisionnement en eau… ». De plus, cette zone agricole accueillera une unité de déshydratation, une légumerie et des espaces de stockage en plus des cultures.
Le développement de l’outil industriel sera une clé importante. Une nouvelle unité de production est espérée d’ici trois ans. « Si nous voulons augmenter la production française, nous devons renforcer nos outils de transformation existants et aller chercher une nouvelle unité dans la Drôme pour atteindre 350 000 à 400 000 tonnes. Ce travail se fait en relation avec le Sud-Ouest afin d’arriver à disposer d’une gamme complète de produits origine France », espère le président de la Sonito, qui considère que la filière n’a pas rougir : « Elle dispose des mêmes atouts techniques que d’autres pays producteurs comme l’Italie. Certes, l’outil industriel français est un peu ancien. C’est pourquoi il faut trouver les moyens de simplifier la construction de nouveaux sites de première transformation ».
Pour ce faire, l’interprofession plaide pour la création d’un guichet unique « qui permettrait d’apurer le dossier administratif en douze mois et que les nouvelles usines puissent se situer en dehors de ZAN (zéro artificialisation nette) ». En première ligne, les coopératives sont, peu ou prou, sur la même longueur d’onde. « L’objectif est de saturer l’outil industriel et passer un palier. Il faudrait aussi agir avec intelligence sur le développement des capacités : je ne pense pas que les usines doivent faire tous les produits ; une spécialisation des sites serait à envisager », pointe Patrice Florentin, directeur général du groupe CAPL
Une production bien valorisée
Il reste à convaincre les agriculteurs de se tourner vers ce type de culture, gourmande en capitaux ; la mise en production d’un hectare de tomate dépasse 7 000 €. « La tomate apparaît comme une des rares productions rentables pour le producteur, assure Patrice Florentin. Et elle bien valorisée : en 2025, nous avons pu reverser 15 M€ aux cinquante producteurs adhérents engagés dans cette culture, contre 5 M€ en 2019. De plus, la culture de la tomate pour l’industrie présente de vrais atouts agronomiques : la rotation (1 an sur 7) permet d’offrir une bonne terre à d’autres cultures comme le blé avec de bons rendements. »
Constat similaire dans le Sud-Ouest : « La production de tomate d’industrie reste attrayante pour un producteur car elle fait partie des espèces à valeur, confirme Laurent De Vaujany, directeur Branche Fruits et Légumes de Terres du Sud (groupe Auraïa). Aujourd’hui, sur les trois cents adhérents fruits et légumes de la coopérative, soixante travaillent la tomate d’industrie. La production est en demande et le défi est aujourd’hui de trouver des parcelles qui ne soient pas trop éloignées de l’usine, ce qui est indispensable pour préserver la qualité du produit et de maîtriser nos coûts logistiques »
Eau et phytosanitaire
Le chemin reste aussi étroit à cause des contraintes sur l’eau et l’aspect phytosanitaire, estiment les professionnels. « Sur le dossier phyto, beaucoup d’énergie est dépensée pour arracher quelques AMM alors que ce problème n’existe pas en Espagne ou en Italie, résume André Bernard, président de Sonito. De plus, les sociétés phytosanitaires sont peu intéressées par une filière qui ne représente qu’environ 2 000 hectares. Là réside aussi tout l’enjeu d’augmenter les surfaces et les tonnages ». Par ailleurs, la culture de la tomate d’industrie demande de l’irrigation : « Dans le Sud-Est, l’ensemble des producteurs sont au goutte-à-goutte et disposent de sondes capacitaires ; un peu moins dans le Sud-Ouest où les assolements sont différents. Il devient difficile de solliciter les programmes opérationnels sur ce thème, car nous sommes déjà allés au maximum de ce que nous pouvions faire ».
L’évolution du climat pourrait accentuer ces freins, avec des effets paradoxaux. La France va voir la ressource en eau se tendre, mais comparativement moins que dans d’autres pays. En 2024, Panzani a mené une étude de vulnérabilité sur ses principaux bassins de production de tomates (France, Italie, Espagne, Portugal) : « Elle met en évidence une exposition croissante de certains territoires, notamment l’Espagne, au stress hydrique et à la hausse des températures. C’est pourquoi nous avons accéléré la diversification de nos approvisionnements, avec un renforcement en Italie et en France, où les conditions climatiques restent globalement plus favorables » ?
Signe positif, depuis quelques années, les marques développent l’origine hexagonale. « Aujourd’hui, l’approvisionnement en tomates origine France représente environ 20 % des volumes de tomates fraîches utilisées pour nos sauces et bases culinaires. Ce volume a été multiplié par quatre en cinq ans », indique Panzani, qui utilise en moyenne 100 000 tonnes de tomates. La marque a contractualisé 19 000 tonnes pour la récolte de tomates à l’été 2026. L’autre grand opérateur, Cofigéo (marques Zapetti, Garbit), indiquait sa volonté de porter son approvisionnement national à 10 000 tonnes en 2025. Il est de bon ton de favoriser un approvisionnement local, mais pas seulement : « Nous constatons que la France se situe globalement dans la moyenne du marché européen en ce qui concerne le coût des tomates d’industrie », souligne Panzani.
PG
Des besoins industriels estimés à plus de 1,1 million de tonnes annuel
Une nouvelle usine dans la Drôme d’ici à trois ans
Objectif : 400 000 tonnes et 5 500 hectares dans dix ans
Un démonstrateur territorial prévu pour 2028
La mise en production d’un hectare de tomate dépasse 7 000 €
Étiquetage : la filière plaide pour l’indication précise de l’origine
Mieux identifier les légumes transformés d’origine française et ainsi renforcer la visibilité de la filière auprès des consommateurs : c’est un des axes de la feuille de route de l’Anifelt (filière des fruits et légumes en conserve) construite avec les producteurs en 2025 et présentée à l’occasion du dernier Salon de l’agriculture. Pour la filière de la tomate d’industrie, ceci devrait se traduire par une indication claire de l’origine des ingrédients, au-delà du logo « Fruits et légumes de France », les opérateurs devant composer à la concurrence des importations italiennes qui peuvent inclure des ingrédients chinois : « Aujourd’hui, face à la situation du marché français, caractérisé par la prédominance des importations, il est indispensable que le consommateur puisse savoir la vraie origine des tomates dans les produits qu’il achète. Le travail actuel de l’Anifelt autour d’un affichage clair est à ce propos, indispensable », considère Laurent De Vaujany (Terres Du Sud/Auraïa). De son côté, Panzani indique que « l’origine de (ses) matières premières est communiquée à (ses) consommateurs en toute transparence à travers le label "Origin’Info", utilisé proactivement par la marque depuis 2025, au fur et à mesure de ses réassorts packagings ».
La CAPL se diversifie vers les cosmétiques
Dans un marché de commodité, la coopérative CAPL a choisi de diversifier ses débouchés, notamment depuis la reprise de l’outil Provence Tomates en 2019. « La rencontre avec le cabinet conseil Inaturals et sa fondatrice Leila Falcao a mené en 2021 à la création de Phénix en Provence, un investissement de 5 millions d’euros pour développer des ingrédients à base de tomate entrant dans la composition de produits cosmétiques », se rappelle Patrice Florentin, son directeur. Au travers de procédés comme l’extraction par CO₂ supercritique ou une tour de séchage adaptée pour la tomate, unique en Europe, la CAPL traite tous les sous-produits de la tomate : les graines pour la confection d’huile, la peau pour la cire, l’hydrolat pour les crèmes. « Nos produits sont distribués par Roberlet à Grasse. Nos clients nationaux et internationaux (Aroma Zone, Shiséido, Chromavis…) apprécient une transformation décarbonée et n’utilisant pas de solvant », précise Patrice Florentin qui annonce le lancement de sa propre gamme de produits cosmétiques en 2026. Par ailleurs, outre sa gamme de sauces, elle a lancé au dernier Salon de l’agriculture un ketchup, mettant en œuvre la tomate et le raisin des adhérents qui remplace le sucre : « C’est une réponse à la crise viticole. Et le retour pour les producteurs est là : le prix rendu est supérieur de 45 % à une tomate classique, de 220 % par rapport aux prix de l’hectolitre de raisin. »