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Matthieu Vincent (DigitalFoodLab) : « Le point essentiel de l’année 2026 sera celui du passage à l’échelle ».

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Matthieu Vincent est le cofondateur de l'agence de conseil en stratégie DigitalFoodLab. Crédits : © DigitalFoodLab

DigitalFoodLab publie aujourd’hui, le 19 mai 2026, son dernier rapport sur la FoodTech en Europe en 2026. A cette occasion Matthieu Vincent, cofondateur de l’agence de cette conseil, revient pour Agra Innovation sur les chiffres de 2025 et détaille les premiers signaux positifs qui émergent en Europe entre les grands groupes et les start-up.

Quels sont à votre avis les points les plus marquants à retenir du dernier rapport que vient de publier DigitalFoodLab ?
Si l’on regarde les points les plus notables en Europe, nous constatons encore une baisse des investissements en 2025 par rapport à 2024, ce qui n’est pas une très bonne nouvelle, d’autant plus si l’on compare avec les 10 Mrd€ levés en 2021, lors du pic des investissements.
 
Malgré tout, et cela rejoint les chiffres du premier trimestre 2026 à l’échelle mondiale où l’on constate une petite reprise, les investissements même s’ils sont importants à suivre et à comparer aux précédents, ne sont la seule métrique à suivre. L’implication des grands acteurs industriels européens, mais aussi américains et asiatiques dans le financement des start-up est dorénavant un point clé. Cela témoigne du passage d’un statut de l’innovation pour l’innovation à un deuxième étape, où l’on commence à entrer en phase de tests dans les laboratoires des grands groupes. Pour beaucoup de technologies, les innovations qui jusqu’à maintenant pouvaient arriver sur votre table dans 10 ans, le seront plutôt dans les 3 à 5 prochaines années. 
 
A quoi attribuer à vous ce changement d’intérêt des industriels pour les start-up innovantes ?
Ce mouvement intervient des deux côtés, puisque les start-up elles aussi se rapprochent des industriels. Quand par le passé, les start-up avaient accès à des fonds quasi illimités, il leur était facile de s’imaginer devenir le prochain leader de la Foodtech, mais maintenant, le discours a changé. Pour obtenir plus facilement des financements qui se font plus rares, le mieux est d'avoir déjà un partenariat avec un grand groupe. Les fonds d'investissements estiment alors qu’il y a un chemin vers la profitabilité.
 
Du côté des industriels, il y a aujourd’hui des défis assez nombreux à relever, au niveau des produits et de la concurrence qui les conduisent à s’interroger sur ce qui pourrait les différencier demain. C’est un regain d’intérêt lié à toutes les crises qui se suivent et qui leur montrent que le moyen de se différencier passe par l’innovation. 
 
Et en résumé pour les investisseurs, l’objectif auparavant qui visait à construire quelque chose autour d’une innovation avec l’objectif d’une cotation en Bourse à 1 milliard, passe maintenant plutôt par l'accompagnement d'une start-up pour la revendre 100 millions.
 
 
C’est donc la fin de la bulle spéculative autour de certaines start-up ou innovations ?
Tout à fait. Et du côté des industriels, le dialogue avec les startupeurs qui pouvait être un peu déconnecté des réalités, avec des innovations qui n’étaient pas toujours compatibles avec ce que peut faire un industriel, s'est réaligné avec la réalité, notamment sur la Foodtech.  
 
Le bilan est différent pour l’Agtech en Europe, le secteur qui souffre le moins et se porte le mieux. Mais il est vrai que les investisseurs sont rarement excités par l’agriculture. 
 
Et étonnement, les nouvelles marques autour des nouvelles protéines se portent plutôt bien aussi. Dans les innovations de nouveaux ingrédients, il faut savoir aujourd’hui que l’écosystème clé à l’échelle mondiale, se situe en Europe, c’est important.
 
Et pourquoi l’Europe se distingue-t-elle sur les nouveaux ingrédients ?
L’explication de fond tient à la recherche qui est plutôt très bonne. Sur la fermentation de précision notamment, les deux plus belles start-up, Standing Innovation et Verley, sont françaises.  
 
Mais il y a aussi une autre explication. Les start-up européennes par culture et par manque d’accès au capital se sont immédiatement structurées en B2B auprès des grands groupes, alors qu’aux États-Unis et en Israël, elles sont plutôt parties sur des projets de création de marques, en levant des centaines de millions d’euros pour construire de grosses usines. En Europe, le modèle plus précautionneux de B2B en lien avec l’industrie, s’est retrouvé opportunément bien placé, quand celui du passage à l’échelle a explosé ailleurs pour d’autres. 
 
Est-ce que ce mouvement qui s’opère ne va pas pénaliser le financement des start-up en phase d’amorçage ?
A très court terme, il y aura toujours un appétit pour certains sujets innovants. Et on commence enfin à voir des sorties qui stimulent l’écosystème, comme le rachat de Huel par Danone notamment.
 
Et concernant l’idée du passage à l’échelle que j’évoquais précédemment, si à la fin de l’année comme on l’espère, on commence à voir des produits alimentaires innovants qui arrivent sur le marché, cela devrait idéalement enclencher un cercle vertueux auprès des investisseurs. Ils se diront que puisque ces produits arrivent enfin sur le marché, il faut qu’ils investissent dans la prochaine génération d’ingrédients innovants. Ceci devrait stimuler l’écosystème de l’innovation et susciter à nouveau de l’intérêt. Et il se passera la même chose en AgTech, sur les nouveaux intrants et la robotique agricole. 
 
 
Quelle est votre vision pour 2027 ?
De façon un peu triviale, je dirais que nous saurons si ça passe ou si ça casse. Le point essentiel de l’année 2026 sera celui du passage à l’échelle. Nous sommes face, notamment en FoodTech, à des promesses pour la fin de cette année sur les nouveaux ingrédients qui semblent réalistes, qu’ils s’agissent de culture cellulaire avec du cacao, de sucres alternatifs et des premiers fromages grâce à la fermentation de précision, qui pourraient nous faire entrer dans un cercle vertueux. 
 
En revanche, si ces nouvelles technologies ne fonctionnent pas et que rien ne se passe comme prévu, nous entrerons plutôt dans un cercle vicieux, ou plus personne ne voudra investir parce que cela fait déjà 10 ans que le marché attend ces innovations.
En gros, nous sommes arrivés à un stade où tout le monde attend depuis trop longtemps des résultats. Il y des choses qui marchent, de nouvelles marques qui sont sur le marché, mais sur certaines technologies, telles que la fermentation de précision et la culture cellulaire, on attend encore le verdict du marché.
 
Et pensez-vous que la liquidation d’Ÿnsect pourrait avoir des conséquences sur l’écosystème en France ?
Au regard des fonds déjà engagés, pour un résultat assez décevant, il y a fort à parier que nombre d’investisseurs arrêteront de consacrer des fonds à cette thématique. En outre, ce scandale peut donner une image négative des start-up innovantes tous secteurs confondus, auprès de certaines PME qui se disent que l’innovation n’est vraiment pas pour elles. Nous le voyons chez DigitalFoodLab, où nous avions des contacts avec des PME intéressées par l’innovation, ça n’est plus le cas maintenant.
 
Il faudrait un ou deux succès, de nouvelles histoires à raconter, pour effacer l’échec d’Ÿnsect. Nous allons voir ce que donne la mise sur le marché des produits de Standing Ovation et de Verley, sur le marché américain tout d'abord, pour des questions d'homologations plus longues en Europe. Et pas besoin nécessairement de mass-market, il faudrait au moins une réussite à petite échelle dans un horizon de temps raisonnable, pour retrouver la confiance.

 

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