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Agriculture régénératrice : des hectares et du brouillard

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Importé en France au début des années 2020 par plusieurs grands groupes, le concept d’agriculture régénératrice est désormais structuré autour de vastes projets (100 000 à 200 000 hectares), parfois appuyés sur des crédits carbone. Ses promoteurs espèrent que cet ensemble de pratiques, qui reste encore à normaliser, lui permettra de mieux protéger leur approvisionnement face au changement climatique. Mais l’agriculture régénératrice manque encore de références agronomiques et économiques. Les experts estiment qu’il faut cinq à dix ans pour en mesurer les effets. Alors qu’une réforme de la Pac est en cours, d’aucuns plaident pour un appui de la puissance publique, afin d’aider notamment les agriculteurs les moins bien lotis à s’en emparer.

C’était encore l’un des concepts phares du Salon de l’agriculture 2026. Bon nombre de grands groupes des filières de grandes cultures ont à nouveau fait la revue de leurs projets dits d'« agriculture régénératrice » : 100 000 ha, 600 000 t de grains et 585 agriculteurs chez Vivescia et son programme Transitions, 70 000 t de céréales et d’oléagineux et 150 agriculteurs chez Soufflet Agriculture avec le programme Performances, 1 600 agriculteurs sur 200 000 ha chez Axéréal et sa démarche CultivUp Régénératif.

Depuis le début des années 2020, les projets se multiplient en France, malgré l’absence de cadre clair (voir dans ce dossier). La raison première : les industriels veulent s’assurer de la pérennité de leurs approvisionnements en matières premières face au changement climatique. Les années 2016 et 2024, catastrophiques en termes de rendements céréaliers, ont marqué les esprits, assure Chuck de Liedekerke, cofondateur et directeur général de Soil Capital. À l’instar d’Earthworm, Gaïago, ou encore PADV (Pour une agriculture du vivant), sa société accompagne les industriels et l’amont agricole (agriculteurs, organismes stockeurs etc.) dans ces démarches.

Autre moteur : les exigences accrues des États en matière d’émissions de gaz à effet de serre, notamment après l’accord de Paris sur le climat en 2015. Les acteurs de l’agroalimentaire réalisent que « l’agriculture était responsable d’une grande partie des émissions de CO2 mondiales », explique Chuck de Liedekerke ; et ils cherchent des solutions.

Mais que vaut ce concept pour les agriculteurs, qu’il s’agisse d’agronomie ou de résultat économique ? Pour l’instant, on ne le sait pas. La majorité des parties prenantes contactées indiquent qu’il est encore trop tôt pour des résultats concrets, s’étant souvent lancés il y a quelques années seulement. Or, ces groupes estiment qu’il faut cinq à dix ans, voire plus, pour constater de manière robuste les effets de ces pratiques dans les champs.

Réduction de certaines charges

Deux opérateurs ont tout de même soumis de premiers résultats. L’association PADV évoque par exemple « des baisses de charges via la réduction du travail du sol, entre 25 €/ha et 50 €/ha, suivant les zones en France » par rapport à l’agriculture conventionnelle, selon Léa Lugassy, sa directrice scientifique.

De son côté, Samuel Marquet, cofondateur de Gaïago, assure, après trois ans d’analyse auprès de 133 agriculteurs, sur 5 203 ha, « un stockage moyen de 3,1 tonnes équivalent CO2/ha et par an » dans le sol. Il ajoute que les producteurs adoptant ce type d’agriculture affichent « une baisse de la consommation de fuel de 14 L/ha en moyenne et une baisse de l’azote en moyenne de 11 U/ha ». En matière de rendements, « nous constatons un gain de 3,9 t/ha en pomme de terre sur 20 essais, de 6,3 t/ha en betteraves, 7 quintaux en maïs, 3 quintaux en blé via l’usage de nos produits ».

Mais tous ces chiffres restent préliminaires, et doivent encore être consolidés.

En attendant l’État

Faute de résultat à ce stade, l’agriculture régénératrice est à la croisée des chemins. Basé essentiellement sur les initiatives privées, le modèle est jugé fragile par de nombreux professionnels, qui plaident pour une implication accrue de l’État. Car la transition vers des pratiques régénératrices implique des coûts supplémentaires : adaptation des itinéraires techniques agricoles, traçabilité, contrôles, certification des résultats etc.

En l’absence d’un soutien public massif, ces dépenses sont aujourd’hui largement prises en charge par le secteur privé, souvent via des primes versées de l’aval vers l’amont. Par exemple, Vivescia évoque des montants attribués aux producteurs compris entre 100 et 150 €/ha, et Saipol d’environ 110 €/ha en moyenne. Gaïago, de son côté, mobilise le marché du carbone pour redistribuer une partie de la valeur.

Et certains anticipent déjà une baisse de ces primes, voire leur disparition. Jorge Solis, directeur général de Malteries Soufflet (InVivo), va jusqu’à prévoir un modèle où l’agriculture régénératrice deviendrait la norme, permettant « aux exploitants de réduire leurs charges et d’améliorer leurs marges sans dépendre de nos primes ». Il faut dire que la capacité de la grande distribution et des consommateurs à absorber ces surcoûts reste limitée. « Un client n’ira pas acheter plus cher une bière », observe Hervé Le Faou, directeur des achats monde d’Heineken. Il estime toutefois que, à prix équivalent, le consommateur privilégiera un produit issu de pratiques régénératrices.

Développement inégal sur le territoire

Ce financement essentiellement privé entraîne un développement territorial inégal, selon l’association PADV. Les pratiques progressent davantage dans les zones agricoles les plus favorisées, notamment dans le nord de la France, où les potentiels sont souvent bons : limons profonds, rendements élevés. Autrement dit, là où les coopératives et les industriels disposent des moyens de verser les primes. Malgré des progrès, les zones intermédiaires restent encore à la traîne, alors qu’elles en auraient le plus besoin. Anne Trombini, directrice générale de PADV, tempère néanmoins : « Les agriculteurs dans ces zones adoptent déjà certaines pratiques, qui leur permettent d’économiser des coûts et de maintenir un minimum de fertilité de leurs sols, notamment dans les zones où l’élevage ruminant est encore présent. »

L’appel à un engagement accru de l’État est largement partagé par les opérateurs, mais les modalités divisent. Pour Valérie Frapier, directrice RSE de Vivescia, les aides publiques directes « ne peuvent être une solution, d’autant que les caisses de l’État sont en souffrance ». Elle privilégie des leviers indirects, comme « un soutien ciblé à la formation des équipes de terrain des coopératives ou à l’aide de recrutements de nouvelles compétences agronomique ». Un autre mode d’action est envisagé par l’experte : accompagner une évolution des comportements de consommation, en rappelant que « l’alimentation doit coûter plus cher ».

D’autres acteurs défendent au contraire un soutien financier direct. Par exemple, via l’échelon local, à savoir les collectivités, qui attribueraient une rémunération des services écosystémiques rendus par les exploitants agricoles. « Un agriculteur qui dispose de sols de qualité permettra d’augmenter l’infiltration, d’améliorer la qualité de l’eau, ou encore de diminuer le recouvrement de terres sur les routes lors de fortes intempéries », souligne Anne Trombini.

Des soutiens directs via la politique agricole commune (PAC) sont également évoqués. Aline Muzard, responsable des affaires publiques d’InVivo, appelle à reconnaître l’agriculture régénératrice « comme une agriculture verte pour permettre aux agriculteurs engagés de bénéficier de mesures de soutien pluriannuelles ».

Cela tombe bien : la réforme de la Pac est engagée. Dans un contexte de débat autour de la souveraineté alimentaire, de la dépendance de l’agriculture française aux importations d’engrais et d’énergie, l’État aurait en effet potentiellement intérêt à se plonger davantage dans l’agriculture régénératrice. Reste à trouver le bon dosage.

KC

Cinq à dix ans pour constater de manière robuste les effets de ces pratiques

Des primes entre 100 et 150 €/ha pour les agriculteurs

Les aides publiques directes « ne peuvent être une solution