La tomate marocaine envers et contre tout
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La très rude sécheresse qu’a connue le royaume chérifien depuis sept ans, et qui a pris fin cet hiver, a mis en lumière la place stratégique de la tomate dans les politiques agricoles marocaines. Alors que les productions locales de grains et d’élevage ont subi de très lourds revers, faute d’eau, la tomate n’en finissait plus de battre des records d’exportation, notamment en Europe. Portée par le plan Maroc vert, elle génère désormais plus d’un milliard d’euros de recettes et fait vivre des dizaines de milliers de producteurs et de salariés, notamment dans la région du Souss-Massa et celle de Dakhla. Face aux surexploitations des aquifères, provoquées notamment par un développement mal maîtrisé du goutte-à-goutte, le pouvoir mise sur le dessalement d’eau de mer. Son coût très élevé devrait le réserver aux productions à forte valeur ajoutée comme la tomate. Le géant Azura en est l’un des pionniers au Maroc.
Le 12 février, devant la Chambre des représentants marocains, le ministre de l’Équipement et de l’Eau, annonçait que les précipitations enregistrées pendant l’hiver avaient été supérieures de 95 % à celles de l’année précédente, permettant le remplissage des barrages. Nizar Baraka annonçait tout simplement la fin de la sécheresse qui sévissait depuis sept ans dans le royaume chérifien.
L’épisode a été très compliqué pour l’agriculture marocaine, qui a subi une forte restriction hydrique, au profit de l’eau potable. Selon le média marocain Le 360, Nizar Baraka indiquait début mars que les volumes destinés à l’agriculture avaient été fortement réduits : « Quelque 3,5 milliards de m³ d’eau étaient précédemment destinés à l’agriculture, a-t-il déclaré à l’occasion d’un débat de l’Alliance des économistes proche du parti royal (Istiqlal). Aujourd’hui, sur ces dernières années, on ne dépassait pas 1,1 milliard de m³.» Soit une baisse proche des deux tiers.
Mais cet épisode a surtout mis en lumière la place stratégique de la tomate dans les politiques agricoles marocaines. Car toutes les productions n’ont pas été logées à la même enseigne.
Ainsi la sécheresse a entraîné une réduction de 60 % de la production céréalière, obligeant le Maroc à dépendre fortement des importations. Le déficit hydrique a aussi touché les pâturages et l’alimentation animale. Plusieurs sources considèrent que le cheptel national a chuté de 38 % depuis 2016. À tel point qu’en 2025 le roi a appelé à renoncer au sacrifice du mouton pour l’Aïd, une mesure très rare visant à préserver le cheptel. De même, pas moins de 40 000 hectares de vergers agrumicoles ont été arrachés en cinq ans.
En revanche, et c’est le paradoxe de la situation hydrique du pays, les cultures d’export et, en premier lieu, la tomate, ont fait bien mieux que résister. Ainsi, selon le Bureau marocain des changes, lors de la campagne 2024/2025, la filière a signé un record malgré les difficultés. Le pays a exporté 745 000 tonnes de tomates entre juillet 2024 et juin 2025, générant près de 1,2 milliard de dollars (1,04 Md€) de recettes. Cette performance représente une hausse de 8,3 % par rapport à la campagne précédente et dépasse de près de 4 % le précédent record établi en 2022/2023.
Comment expliquer cette santé insolente de la filière marocaine de tomates ? Principalement par une volonté politique. Et en premier lieu, le plan Maroc Vert (2008-2020) visait à créer des filières agricoles à forte valeur ajoutée destinées à l’export, parmi lesquelles la tomate de serre est devenue un produit phare. Ainsi, sous l’impulsion de ce plan et selon les données des services marocains, les exportations de tomates sont passées d’environ 346 000 t en 2008 à plus de 740 000 t aujourd’hui, soit plus du double en quinze ans.
La croissance a été plus rapide à partir de 2016-2018, période où la modernisation des serres et de la logistique export commence à produire ses effets. L’État a en effet soutenu la filière par des subventions, des investissements et des partenariats public-privé qui ont favorisé les productions de contre-saison destinées aux marchés européens. Aujourd’hui, le Maroc est le troisième producteur mondial de tomates, derrière le Mexique et les Pays-Bas.
Ces investissements ont accompagné un changement technique important : l’essor du goutte-à-goutte. Le Plan Maroc Vert visait ainsi à convertir 50 % des terres agricoles irriguées du Maroc pour 2020 à l’irrigation au goutte-à-goutte. « Les pouvoirs publics ont fait du goutte-à-goutte le porte-étendard de l’économie d’eau à la parcelle. Des subventions conséquentes ont été consenties pour ces équipements », explique Mohamed Taher Sraïri, enseignant-chercheur à l’Institut agronomique et vétérinaire Hassan II à Rabat.
Cependant, il est apparu que l’agriculture subventionnée par le plan Maroc Vert a conduit à une surexploitation des eaux souterraines, par mauvaise maîtrise des politiques agricoles et hydriques. Cela a été particulièrement le cas pour la région du Souss-Massa d’où proviennent environ 85 % des tomates exportées.
Dans cette région semi-aride, l’aquifère de Chtouka a enregistré un déficit annuel de 58 à 60 millions de m³ au cours des deux dernières décennies. Les dernières statistiques évoquent le chiffre de 800 000 ha équipés en goutte-à-goutte (automne 2025), soit près de la moitié de la surface irriguée du pays.
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« Le véritable problème est que le goutte-à-goutte n’a pas partout été associé à la maîtrise effective de cette technique », précise Mohamed Taher Sraïri. Plusieurs travaux de recherche sur le terrain indiquent des cas de sur-irrigation, c’est-à-dire des agriculteurs qui utilisent plus que les besoins des cultures pour s’assurer que l’eau ne soit pas un facteur limitant des performances : « Pire, l’absence de mécanismes de régulation comme la police des eaux a entraîné des extensions des surfaces irriguées et même la substitution avancée de cultures pluviales par d’autres irriguées. De tels agissements entraînent de facto à l’échelle d’un bassin hydraulique une demande en eau qui augmente. »
La question des puits non autorisés est d’ailleurs mise en avant par le gouvernement comme la principale source du problème de surexploitation : « Les agriculteurs ont surexploité les nappes, en ayant recours à plusieurs puits non autorisés. Plus de 85 % des puits qui existent au Maroc ne sont pas autorisés. On a un potentiel exploitable de 2,2 milliards de m³, c’est-à-dire ce qui est régénéré de manière annuelle, et on a eu une exploitation de 5,4 milliards de m³ en moyenne », a expliqué Nizar Baraka devant l’Alliance des économistes proche du parti royal (Istiqual).
Face à une situation devenant particulièrement critique, le gouvernement marocain a décidé de se tourner vers des sources alternatives. En 2024, il a lancé une feuille de route nationale pour la mobilisation des ressources en eau. Elle met l’accent, entre autres, sur le déploiement d’usines de dessalement d’eau de mer alimentées par des énergies renouvelables. En 2025, le Maroc comptait 17 usines de dessalement d’eau de mer, opérationnelles ou en construction, dont la mise en service complète était prévue pour 2028, pour une capacité de 322,1 Mm³. Par ailleurs, neuf usines de dessalement supplémentaires étaient prévues d’ici 2040, pour une capacité projetée de 935,74 Mm³. L’objectif est d’atteindre environ 1,7 milliard de m³ d’eau dessalée par an d’ici 2030.
Cette nouvelle ressource a été rapidement adoptée par les grands producteurs de tomates. À l’occasion d’une conférence de presse en 2024, comme l’a rapporté Réussir Fruits et Légumes, Abir Lemseffer, directrice générale adjointe du groupe Azura, expliquait que « dès le départ, Azura s’est positionné sur l’eau dessalée. Nous avons été le premier groupe à en faire la démarche ». Aujourd’hui, l’intégralité de la production d’Azura sur le site d’Agadir (800 hectares) est irriguée par l’usine de dessalement locale. Sur l’autre site du groupe dans le Sahara occidental, l’irrigation vient des eaux de nappes avec une « utilisation raisonnée », l’objectif étant de basculer en eaux dessalées dès la mise en service de l’usine de dessalement de Dakhla, attendue pour cette année.
Vendue en moyenne à 0,48 euro le mètre cube, hors taxes, contre 0,09 euro pour l’eau conventionnelle, cette eau dessalée n’est pas accessible à toutes les filières, malgré une subvention publique de 40 %. C’est « un coût rédhibitoire pour la majorité des cultures, vu l’empreinte hydrique associée à un ensemble de produits, considère Mohamed Taher Sraïri. "Il est impensable de valoriser de manière rentable cette eau dans des produits comme le lait ou la viande, ni même les céréales ou les légumineuses alimentaires ». Ali Hatimy, co-fondateur du média Nechfate spécialisé dans la climatologie marocaine, abonde : « Le coût de l’eau dessalée réduit considérablement la gamme de cultures potentielles, car seules les cultures à très haute valeur ajoutée permettent de le compenser. » La tomate, tout comme les fruits rouges, en font partie.
L’autre problème est d’ordre environnemental. Les stations marocaines opérationnelles rejettent chaque année 16,8 milliards de kilos de saumure, un chiffre qui pourrait exploser à 178 milliards d’ici 2030. Son impact a été documenté : le système affecte la concentration en sel du milieu côtier, entraînant une diminution locale de la quantité d’oxygène dans l’océan. Cela entrave la captation du CO2. En outre, cela a un effet sur l’écosystème marin (espérance de vie, reproduction…). La filière industrielle propose des réponses. D’une part, en procédant à la dilution de la saumure avant rejet ; d’autre part, en indiquant que cette saumure est riche en lithium et en potassium, matières premières recherchées, ce qui pourrait faire naître une nouvelle filière.
En tout état de cause, la crise hydrique a ouvert plusieurs débats dont celui du maintien du modèle agricole exportateur fort consommateur en eau. « Il est manifeste que la priorité accordée dans les stratégies récentes à un modèle agro-exportateur doit aujourd’hui être questionnée, affirme Mohamed Taher Sraïri. Un pays caractérisé par un manque d’eau structurel doit repenser son secteur agricole, d’abord au service de l’approvisionnement de sa population. Cela ne signifie cependant pas que je sois entièrement contre les exportations de produits agricoles, surtout lorsqu’il y a un avantage comparatif évident. Mais cela doit se faire en veillant à la durabilité des ressources hydriques. »
Certains défendent cependant le modèle actuel, comme la Confédération marocaine de l’agriculture et du développement rural (Comader) qui avance l’argument « emploi » : ces filières à haute valeur ajoutée sont « une source d’emplois importante pour le monde rural. Sur l’ensemble de la population rurale, trois millions et demi sont employés dans le secteur agricole. Un hectare de tomate, dont une grande partie de la production est exportée, offre du travail à sept personnes. En comparaison, un hectare de blé n’emploie que 0,1 travailleur », expliquait son président à l’occasion du SIAM 2024 (salon de l’agriculture marocain). La Comader propose d’ailleurs de concentrer les cultures exportatrices sur le littoral à proximité des usines de dessalement.
Depuis le début de l'année, le Maroc, qui sort d’une très longue sécheresse, a dû faire face à des précipitations hors normes, qui ont entraîné des crues dans les plaines et vallées fluviales du nord-ouest marocain, aggravées par la libération d’excédents d’eau de certains barrages à pleine capacité (le taux de remplissage national est passé de 27 % à près de 70 %). Les autorités estiment qu’environ 105 000 hectares de terres agricoles ont été affectés, dont près de 85 000 hectares dans le Gharb (1ere zone de production d’avocats) et 20 000 hectares dans le Loukkos. Le 27 février, le ministre de l’Agriculture, Ahmed El Bouari, a annoncé la mobilisation d’une enveloppe de 27,78 millions d’euros pour soutenir la relance des activités dans les exploitations agricoles dans ces deux régions. Les inondations ont endommagé les cultures céréalières, sucrières, fourragères et légumineuses, ainsi que certaines plantations arboricoles. En ce qui concerne la tomate, ce sont des épisodes de vent violent qui ont frappé la région du Souss-Massa, notamment la zone de Chtouka, et ont causé d’importants dégâts dans plusieurs exploitations agricoles sous serre. Les premières évaluations évoquent environ 1 500 hectares affectés dans plusieurs zones agricoles
Touchée par la problématique hydrique, la filière tomate marocaine fait aussi face depuis quelque temps à un autre problème. Moins de personnes, qu’ils soient travailleurs saisonniers ou exploitants agricoles, s’engagent dans la production de tomates. « Être producteur dans la filière de la tomate est devenu un métier à risque », explique Khalid Saïdi, président de l’Association marocaine des producteurs et exportateurs des fruits et légumes (Apefel) au quotidien Les Échos : « Les producteurs de tomates se dirigent désormais vers d’autres cultures plus rentables comme les fruits rouges, notamment les myrtilles et les framboises. » La situation est similaire concernant les ouvriers agricoles qui cherchent eux aussi des activités plus rémunératrices : « La situation aurait été catastrophique, si, dans la région d’Agadir et ses environs, il n’y avait pas eu les ressortissants subsahariens. C’est grâce à eux que nous parvenons à gérer la situation de la pénurie de main-d’œuvre. »
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