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Engrais : les contours du plan bruxellois 

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Epandage d' engrais azoté en granule sur une parcelle de blé Crédits : © Réussir

Forcée d’agir, la Commission européenne met la dernière main à un plan d’action sur les engrais qui prend une dimension plus importante qu’initialement prévu. Un projet de texte qui circule dans les services bruxellois prévoit une stratégie en plusieurs temps : des aides immédiates (enveloppe d’urgence, aides d’État et adaptation des plans stratégiques de la Pac), puis une adaptation – mais pas de suspension – d’ici 2027 du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières pour compenser les impacts négatifs sur les agriculteurs, et à plus longue échéance tout un arsenal de mesures visant à améliorer l’offre de fertilisants organiques dans l’UE via notamment des assouplissements de la réglementation sur les nitrates. Cette ébauche est toutefois encore probablement appelée à évoluer. La somme que la Commission s’apprête à débloquer n’étant toujours pas fixée par exemple. Et une fois publiée s’ouvriront encore des discussions institutionnelles au fur et à mesure de la concrétisation des annonces.

Il devait initialement s’agir d’une feuille de route destinée à répondre sur le long terme à la dépendance de l’UE vis-à-vis des importations d’engrais, mais la crise au Moyen-Orient a contraint la Commission européenne à revoir ses plans. Résultat, selon une première ébauche, révélée par Politico le 4 mai, le plan d’action sur les engrais que Bruxelles doit dévoiler le 19 mai, comprendra aussi plusieurs dispositions immédiates afin de soutenir financièrement un secteur agricole – notamment céréalier – sévèrement touché par l’envolée des prix. Selon les données de la Commission en avril 2026, les engrais azotés coûtaient 70 % de plus que leur moyenne de 2024, après une hausse de 40 % entre février et avril.

Parmi la quarantaine de mesures envisagées, figure notamment « un soutien exceptionnel et ciblé apporté aux agriculteurs les plus touchés, par le biais des instruments de crise » de la Pac sans que le montant soit, à ce stade, spécifié. Il est également proposé de permettre aux États membres de modifier leurs plans stratégiques d’ici le 3e trimestre, afin d’apporter, là encore, un soutien à court terme aux agriculteurs. La Commission va donc vraisemblablement proposer une révision ciblée de la Pac pour offrir la possibilité de transferts de fonds entre piliers (ce qu’elle se refusait à faire il y a encore quelques semaines) et des paiements anticipés. 

De plus, elle recommandera aux États membres d’élaborer et de financer un nouvel écorégime visant à améliorer l’efficacité de la fertilisation et à renforcer la résilience des exploitations agricoles ainsi que « d’accroître les financements, dans le cadre des enveloppes existantes de la Pac, pour les mesures d’investissement favorisant une utilisation plus efficiente des engrais (comme l’agriculture de précision, etc.) ». Enfin, la Commission espère l’adoption d’un protocole d’accord entre les producteurs d’engrais, les agriculteurs et les autres acteurs d’ici le 3e trimestre 2026 pour contenir l’envolée des prix.

Lire aussi : Engrais : face à l’envolée des prix, Bruxelles commence à réagir

Par ailleurs, la Commission européenne a déjà adopté fin avril un ajustement temporaire du cadre d’aides d’État afin de faciliter les soutiens face aux hausses de prix des carburants ou des engrais. Pour l’agriculture, les États membres pourront ainsi compenser « jusqu’à 70 % des surcoûts supportés par un bénéficiaire du fait de la hausse des prix des carburants et des engrais causée par la crise au Moyen-Orient ».

Une compensation à calibrer

Et comme prévu, afin de compenser l’impact négatif du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières de l’UE (MACF), la Commission européenne envisage de mettre en place d’ici début 2027 un mécanisme permettant d’allouer une partie des recettes liées au système d’échange de quotas d’émission (SEQE) aux agriculteurs afin de soutenir leur transition vers une utilisation accrue d’engrais biosourcés (et à faible teneur en carbone).

La Commission prépare, en effet, une révision complète de la directive SEQE, attendue en juillet 2026. Elle promet d’y « proposer une approche spécifique et adaptée au secteur des engrais, prenant en compte les difficultés rencontrées par le secteur agricole ». Des options seront étudiées pour une suppression progressive et plus lente des quotas gratuits pour ce secteur « conditionnée à une augmentation de la production d’engrais biosourcés, circulaires ou à faible teneur en carbone ». Et les agriculteurs seraient aussi tenus d’améliorer leur gestion des nutriments et de fournir au secteur des matières premières organiques. Cette progression plus lente se reflétera dans les facteurs MACF des engrais, assure Bruxelles. Il est également prévu d’évaluer d’ici la fin de l’année (dans le cadre d’une étude menée par le centre commun de recherche) la répercussion des coûts liés au MACF sur « les prix des engrais payés par les agriculteurs et renforcer les données probantes sur l’évolution des prix à l’échelle des exploitations ».

Des dispositions qui rejoignent la proposition de l’eurodéputé centriste Pascal Canfin dans un rapport que commence à examiner la commission parlementaire de l’Environnement. Il y suggère d’étendre l’accès au Fonds temporaire pour la décarbonation « à certains opérateurs du secteur agroalimentaire notamment ceux qui produisent des céréales destinées à être exportées telles que le blé et l’orge ». Il souligne que le soutien « devrait donner la priorité aux mesures qui contribuent à réduire l’utilisation d’engrais à court terme » mais que cette approche devrait être considérée comme « une mesure transitoire répondant à des défis immédiats en matière de compétitivité et ne devrait pas se substituer à l’objectif structurel plus large consistant à réduire la dépendance de l’agriculture européenne à l’égard des engrais ».

Mais les organisations et coopératives agricoles de l’UE (Copa-Cogeca) continuent, elles, de demander, dans un communiqué du 5 mai, la suspension du MACF et des mesures à long terme pour en compenser les coûts estimés selon elles à « 39 milliards d’euros sur sept ans soit 10 % du budget actuel de la Pac ».

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Un marché des engrais biosourcés

Le reste du plan est constitué des mesures que Bruxelles prévoyait d’y mettre avant que la guerre s’éclate dans le détroit d’Ormuz. Ainsi, beaucoup d’entre elles concernent la diversification des sources d’engrais. Une évaluation des options de stockage et autres mesures de préparation pour les principaux engrais et intrants est en cours. La direction générale du Marché intérieur devrait définir d’ici la fin de l’année les engrais biosourcés (organiques) et les engrais minéraux à faible teneur en carbone, établir les exigences de mélange et les mécanismes d’étiquetage pour ces engrais dans le but de faire émerger un marché pour ces produits. « Ceci sera réalisé grâce à des mesures prévues dans le cadre de la proposition de loi sur les biotechnologies II et les recommandations de l’Alliance des produits chimiques critiques, notamment pour renforcer la compétitivité et l’adoption des biostimulants végétaux et autres produits biosourcés », précise le projet.

Dans le cadre de la stratégie pour l’élevage attendue le 7 juillet, la circulation des nutriments des régions structurellement excédentaires vers les régions ayant des besoins en nutriments au sein du marché unique sera aussi envisagée. Et un examen des obstacles réglementaires à la création d’un marché pour les engrais biosourcés va être réalisé dans la directive-cadre relative aux déchets, le règlement relatif aux produits fertilisants, le règlement relatif aux sous-produits animaux et la loi sur l’économie circulaire, là encore d’ici la fin de l’année. Et une modification du règlement relatif aux produits fertilisants devrait être adoptée au second trimestre 2027. Enfin, la nécessité d’objectifs plus ambitieux en matière de recyclage des nutriments pour le phosphore et l’azote récupérés des déchets, notamment dans les boues d’épuration, pourrait être évaluée plus tard dans l’année.

Arbitrages sur l’environnement

Du côté des contraintes environnementales, des mesures à court terme pour faciliter l’utilisation des digestats sont envisagées avant l’été, comme l’a demandé une douzaine de ministres de l’Agriculture fin mars. Et Bruxelles s’engage aussi à utiliser les fonds de la Facilité pour la reprise et la résilience et les fonds de cohésion pour soutenir la production de biogaz et de biométhane. Un rapport sur les valeurs limites de cadmium pour les engrais phosphatés sera présenté à l’automne, « à la lumière des données scientifiques les plus récentes sur la santé et l’environnement, notamment sur la disponibilité de matières premières phosphatées appropriées, les technologies de réduction du cadmium, l’accessibilité financière des engrais et la sécurité d’approvisionnement ». Et Bruxelles prévoit d’adopter des méthodologies de certification la séquestration de carbone agricole « qui privilégient les projets fondés sur une utilisation efficace des engrais et l’adoption d’engrais biosourcés et à faible teneur en carbone grâce à un champ d’application élargi ».

Enfin, sur le volet commercial, et « lorsque cela est juridiquement et économiquement justifié », des mesures commerciales temporaires supplémentaires pour améliorer et diversifier l’accès aux engrais provenant d’un plus large éventail de sources pourraient être adoptées. La Commission européenne a déjà annoncé en février la suspension pour un an les droits de la nation la plus favorisée sur les importations des engrais azotés.

Lire aussi : Engrais azotés : Bruxelles suspend les droits de douane, pas le MACF

Mais des arbitrages doivent encore être faits sur plusieurs de ces points qui restent ouverts à la discussion notamment avec la direction générale de l’Environnement. Si le sujet n’était pas à l’ordre du jour de la réunion informelle des ministres de l’Agriculture le 4 mai à Nicosie (Chypre), le plan d’action y a largement occupé les discussions des délégations. Et le Conseil Agriculture y consacrera une discussion lors de sa réunion du 26 mai à Bruxelles. Les ministres auront alors entre les mains le plan définitif concocté par la Commission européenne.


Moyen-Orient : pour le Fida, l’inflation alimentaire ne va faire qu’empirer en raison du conflit

À l’occasion de la réunion de la commission de l’Agriculture du Parlement européen du 4 mai, Álvaro Lario, président du Fonds international de développement agricole (Fida), a fait le point sur les conséquences de la crise au Moyen-Orient sur la sécurité alimentaire mondiale et les systèmes alimentaires. Selon lui, la situation en matière d’inflation alimentaire devrait s’aggraver au cours des six à douze prochains mois en raison de l’augmentation des coûts des engrais et du transport. « La plupart des pays utilisent leurs réserves en engrais aujourd’hui, mais ils n’ont que deux à trois mois de réserves. Donc, à court terme, ils pourront encore survivre, mais cela entraînera des répercussions », précise-t-il. Et d’ajouter que « la plupart des systèmes alimentaires sont vulnérables du point de vue structurel à cause de la dépendance aux importations d’intrants ». Il préconise donc de cibler les investissements vers les pratiques agricoles durables ou les engrais verts. « Cette crise est une opportunité pour devenir plus résilient et pour assurer une chaîne de valeur durable, pour avoir des systèmes alimentaires durables », a-t-il affirmé.


Engrais : aucune entreprise cliente aux achats chez le négociant Amaltis

Chez le négociant d’engrais Amaltis (200 000 t d’engrais, dont 95 000 t d’urée), « il ne se passe quasiment rien depuis un mois et demi ». La société n’a « aucune visibilité sur les importations d’urée dans un contexte où les prix sont inabordables et où les volumes manquent », concède son délégué commercial Denis Le Fèvre. « Nos clients – coopératives et négoces – ne veulent prendre aucun risque. Personne n’est aux achats : tout le monde attend une éventuelle baisse des prix. » Chez le négoce Isidore (Charente-Maritime), qui se fournit chez Amaltis pour les produits formulés, les agriculteurs sont prudents pour la campagne à venir. « Pour chaque client, nous calculons la marge brute de chaque îlot parcellaire en intégrant le prix d’achat de l’engrais, le rendement attendu et le prix de vente des céréales à date », explique Laurent Perdriau, directeur commercial. « Et pour beaucoup d’exploitations, dans notre zone intermédiaire, cela ne passe pas. Alors les agriculteurs n’achètent pas d’engrais, ils pensent même, si la situation perdure, remplacer les céréales à l’automne par de la jachère, comme cela a déjà été le cas pour le maïs ce printemps. De notre côté, aucun achat n’a encore été réalisé pour la campagne à venir auprès de nos centrales. »