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Le programme agricole de François Ruffin : « 2 Mrd€ supplémentaires /an pour l’agriculture »

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L’économiste Gwenola Trotin nous dresse les grandes lignes du programme agricole de François Ruffin pour l’élection présidentielle 2027. Parmi les mesures phares : mettre en place des clauses miroirs d’ici 2032, investir massivement dans les PSE, instaurer des tunnels de prix, et réorienter les DPB vers la réduction de l’utilisation d’intrants chimiques et l’atténuation des vulnérabilités face aux aléas.

Quelle orientation souhaitez-vous donner à l’agriculture française, et quels sont à grands traits les moyens pour le faire ?

Nous chiffrons globalement le budget de notre programme agricole à 2 milliards d’euros/an supplémentaires. Nous proposons comme cap celui de la souveraineté de l’agriculture française, dont l’objectif premier et principal est de bien nourrir notre pays. Pour ce faire, nous proposons un parcours en trois étapes. La première est le partage de la valeur, soit la rémunération des agriculteurs et donc la sécurisation de leur revenu, quelle que soit l’exploitation, la filière, ou le mode de production. En ce sens, nous prônons la protection des frontières, via des quotas d’importation et des clauses de sauvegarde réellement mises en œuvre, de piloter la production, et l’instauration de prix planchers. Aucun débat entre les besoins des concitoyens et ceux des agriculteurs ne pourra être apaisé et constructif si nous ne remplissons pas cet objectif.

La deuxième est le paiement de services environnementaux (PSE), qui représentera la majeure partie du budget supplémentaire prévu. La troisième est la sécurisation du bio, en s’assurant qu’un agriculteur qui décide de se lancer ne soit pas plus soumis que les autres à des aléas, via un fonds de garantie.

Le projet d’ensemble est de sortir de la schizophrénie actuelle. Cette dernière consiste à dire qu’il faut être compétitif sur un marché mondialisé, où nous serons perdants d’avance avec, typiquement, la concurrence de fermes plus industrielles sur le continent américain. Et en même temps, il est demandé aux agriculteurs français de monter en gamme. C’est ce qui, selon nous, est à l’origine des crises agricoles tous les six mois. Pour ces raisons, nous prônons une exception agriculturelle française, un peu comme l’exception culturelle.

Vous aurez à décliner en France la prochaine Pac. Quels grands choix allez-vous faire ?

Pour la Pac 2027, il y a l’objectif de sécuriser le deuxième pilier, avec les fonds Feader. Vient ensuite l’optimisation du premier pilier, via les éco-régimes qui, en France, sont déclinées avec le moins d’ambition possible, sans pilotage. Il s’agit de les orienter vers les exploitations s’engagent le plus dans des pratiques réduisant l’utilisation des intrants chimiques et leur vulnérabilité aux aléas, dans le cadre d’une réflexion globale sur les zones les plus exposées.

Mais plus généralement, nous souhaitons garantir la rémunération du travail des agriculteurs, comme dit précédemment. Avec la réforme de la Pac dans les années quatre-vingt-dix, nous nous sommes plongés dans les marchés mondialisés. C’est ainsi qu’au niveau de chaque agriculteur, nous sommes passés d’une logique de rémunération par le prix à celle d’une compensation par l’aide, afin de corriger les défauts liés aux marchés. Si nous sommes conscients que le contexte a changé, nous sommes en désaccord profond avec cette vision, et nous estimons que d’autres voies sont possibles.

Notre mesure phare pour rémunérer le travail des paysans qui rendent des services écologiques est donc les PSE, qui s’élèveraient à 100-150 €/ha en moyenne, avec une forte variabilité selon les contextes. Ces paiements représenteront un budget de l’ordre du milliard d’euros par an. Nous souhaitons donc également instaurer des prix planchers, impliquant la création de tunnels de prix, comme le propose la loi d’urgence.

Ensuite, tout produit importé ne respectant pas nos normes environnementales ne pourra pénétrer le marché français. Il n’y a toutefois pas de volonté de rupture ou de construction contre les agriculteurs. Des normes pourront par exemple être simplifiées. Tout cela se fera par étapes, par filière, de manière constructive et pragmatique. L’idée est qu’en 2032, les choses soient sur les rails, et que des prix garantis soient réellement mis en place.

Vous souhaitez dans votre programme que la terre aille à « ceux qui travaillent plutôt qu’à l’agrandissement ». N’est-ce pas une opposition un peu factice ?

Ce qu’on oppose, ce ne sont pas les agriculteurs entre eux, mais le modèle actuel, qui se centre exclusivement sur l’agrandissement des exploitations pour bénéficier du plus d’aide possible, au nôtre, plus robuste, favorisant l’accès à la terre aux hommes et aux femmes plutôt qu’aux capitaux. Nous prônons un maillage agricole français beaucoup plus varié. Un territoire diversifié absorbera bien plus facilement un choc que celui qui ne comprend que des monocultures ou des mono-élevages les plus grands possibles.

Concrètement, nous souhaitons reverser une partie des aides PAC à l’UTH et aux 50 premiers hectares. Cela peut effectivement engendrer une baisse de certaines productions, notamment céréalières, qui sont déjà dans une impasse. Nous assumons de moins exporter si les fermes sont plus diversifiées et robustes via une rémunération garantie, permettant de nourrir la population en qualité et quantité.

Vous souhaitez enclencher des clauses de sauvegarde contre des dizaines de pesticides. Assumez-vous le risque de rétorsions sur nos exportations de voitures ?

On est toujours un peu étonnés de voir à quel point la politique est menée par la peur de la rétorsion en permanence. Les marchés européen et français des véhicules sont assez grands pour qu’on ne soit pas constamment dans la crainte de représailles.

Nous prônons aussi l’exception agriculturelle afin de créer des segments premium, de stabiliser et protéger nos filières agricoles de la concurrence déloyale. De toute façon, c’est soit ça, soit c’est une course au moins-disant dans laquelle nous sommes perdants d’avance.

Notre projet inclut des investissements dans la recherche agronomique, à destination de l’Inrae par exemple, qui nous permet de trouver des solutions alternatives en matière de pesticides de synthèse, mais aussi alimentaires, d’engrais azotés etc. et in fine, de réduire notre dépendance aux aliments extérieurs.

Pour imposer la part du bio dans les cantines comme la loi le réclame, allez-vous contraindre les municipalités ou les aider financièrement ?

Il est effectivement inscrit dans la loi Egalim une obligation de 20 % de part de bio dans les cantines depuis 2022, mais cela fait quatre ans qu’elle n’est pas appliquée. Pour nous, il y a un enjeu de crédibilité de l’État. Notre objectif est d’accompagner les municipalités, les hôpitaux, les EPHAD etc. ayant le moins de moyens via, pourquoi pas, la mise en place d’une caisse de péréquation. S’il y a de la mauvaise volonté, cela peut effectivement passer par la contrainte.

Quel est votre projet de gestion de l’eau ? Vous parlez de la répartir démocratiquement. En quoi cela consisterait ?

Nous sommes contre l’accaparement des ressources hydriques par un petit nombre, mais pas contre le principe des mégabassines, lorsque les conditions techniques, écologiques et sociales se prêtent à leur construction. Précisons qu’un agriculteur sous PSE, c’est un producteur d’eau potable. Nous estimons qu’il est environ trois fois moins cher de payer les exploitants agricoles se trouvant sur des bassins versants de points de captage pour ces services que de dépolluer l’eau par un assainissement.

Concernant la démocratie sur l’eau, nous souhaitons généraliser la décentralisation de sa gestion. Cela se fera au travers des parlements et de commissions locales de l’eau, qui existent déjà dans certains cas, mais que nous voulons étendre sur le territoire. Ils comprendront la présence du préfet, des représentants de la filière agricole, des filières industrielles et des citoyens.

Cette démocratie se construit avec le monde agricole, en ayant conscience des attentes de la société. Elle sera l’outil le plus puissant pour résoudre les tensions actuelles sur l’eau. Nous sortons tous perdants de quelque chose comme de Sainte-Soline.

Vous évoquez l’idée de développer les expérimentations de sécurité sociale de l’alimentation. Avec quels moyens ?

Au sujet de la sécurité sociale de l’alimentation, nous nous basons sur une proposition de loi du député Charles Fournier et Boris Tavernier, qui voulait soutenir les expérimentations. L’idée est de s’inspirer de ce qui a été fait concernant la sécurité sociale en général. Lorsqu’elle a été mise en place au sortir de la guerre, un certain nombre de caisses locales l’avaient déjà appliquée et avaient fait leurs preuves, sachant que la société était mûre pour ça. Nous prônons ainsi le même schéma : que cette sécurité sociale de l’alimentation vienne du local avant de la généraliser. Comme le prévoient les deux députés, nous proposons un soutien aux expérimentations avec un budget alloué de 15 M€.

Plus généralement, comment gérer l’inflation alimentaire que pourrait provoquer votre programme ?

Concernant l’inflation alimentaire, la priorité est de payer à sa juste valeur l’agriculteur. À titre illustratif, sur une baguette bio, seulement 8 % de la valeur lui est redistribuée selon une étude dans la région Rhône-Alpes. Cela illustre le fait que l’inflation induite par une juste rémunération des agriculteurs peut rester très limitée.

Et nous constatons du côté des consommateurs une baisse de la demande alimentaire, en raison notamment de la flambée des coûts de logement. Nous avons une politique ambitieuse en la matière pour rééquilibrer les paniers des Françaises et des Français, et leur permettre de dédier une part plus importante de leur consommation à l’alimentation, sans que leur pouvoir d’achat n’en soit affecté.