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Denis Feignier, chargé de la langue française au ministère de l’Agricultur Vocabulaire, de vrais débats en agriculture

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Denis Feignier, inspecteur de l’agriculture, a été nommé le 16 juin haut fonctionnaire en charge de la terminologie et de la langue française au ministère de l’Agriculture. Il revient pour Agra Presse sur ses missions et les débats qui se cachent derrière de simples questions de terminologie.

Vous êtes le nouveau haut fonctionnaire chargé de la langue française au ministère de l’Agriculture. Quelle est votre mission ?

Depuis François 1er et l’ordonnance de Villers-Cotterêts, par laquelle l’utilisation du français se substitue au latin, en 1539, « les arretz (décisions publiques) doivent être clers et entendibles » par l’ensemble des Français. Voilà jusqu’où peut remonter l’origine de cette fonction, qui existe dans chacun des ministères.

Organisée par le décret du 3 juillet 1996 sur l’enrichissement de la langue française, ma première responsabilité est, en lien avec la délégation générale à la langue française et aux langues de France (DGLFLF), de "susciter et coordonner les actions d’enrichissement de la langue française dans les domaines relevant du ministère".

Lequel ministère dispose à cette fin d’un collège « Agriculture et pêche », composé de spécialistes de l’Académie française et de la DGLFLF, de représentants des directions d’administration centrale et des opérateurs, et d’experts choisis en raison de leur compétence, et qui peut consulter organismes spécialisés, ou groupes de travail ad hoc

À quoi sert ce collège ?

Présidé par l’ingénieur Pierre-Emmanuel Chantry, ce collège, qui se réunit 4 fois par an mais travaille de manière continue, a pour vocation de proposer la création de termes et expressions nouveaux afin de combler les lacunes éventuelles de notre vocabulaire et de désigner en français des concepts et réalités qui apparaissent sous des appellations étrangères. Ce travail collégial de définition – souvent d’une impressionnante technicité – vise à rendre les termes en usage dans le domaine de l’agriculture et de l’alimentation "clers et entendibles".

Pour vous donner un exemple, nous étudions actuellement, avec le ministère de la Transition écologique, le mot permaculture, afin d’être certains que nous attribuons de part et d’autre le même sens à ce terme. Ces échanges passionnants s’inscrivent dans le débat entre ceux qui insistent sur sa dimension technique, et d’autres sur ses implications culturelles. Les définitions une fois adoptées sont publiées au Journal officiel. Au demeurant, il ne s’agit que d’aider, et le dispositif ne s’accompagne d’aucune sanction pour mauvais usage éventuel d’un terme !

Qui décide des définitions ?

Comme vous le savez, dans de nombreux domaines d’activité, le besoin de mots nouveaux va croissant ; par ailleurs, une bonne partie des termes nouveaux dont les administrations et le public sont amenés à faire usage viennent de l’extérieur, sans que leur sens soit forcément compris avec précision. Il est donc utile de pouvoir les examiner, en préciser le sens et, dans la mesure du possible, d’en proposer un équivalent français d’usage commode.

Il peut s’agir de données techniques (les nouvelles technologies en sont prodigues), mais aussi d’effet de mode… L’une de mes missions sera justement de resserrer les liens du collège avec les directions et opérateurs du ministère. Mais toute demande d’examen de terme sera reçue avec intérêt par notre collège, d’où qu’elle émane.

Les définitions débattues par le collège, une fois validées, sont envoyées à la DGLFLF, qui peut soit les retourner au collège émetteur, assorties de remarques ou de suggestions, soit les retenir et les adresser à l’Académie française. In fine, les ministres décident et les définitions sont publiées au Journal officiel.

Existe-t-il des débats autour de ces définitions ?

Si vous me permettez une anecdote, je vous dirais que le terme d’agro-écologie (publié en 2015) a fait l’objet d’échanges assez intenses entre l’Académie et le ministère autour de l’opportunité, ou non, d’y insérer un tiret, supposé avoir la vertu de faire mieux ressortir sa dimension de politique publique.

Ce n’était pas la fin des aventures de ce mot, qui a été retiré par le Conseil d’État d’un projet de texte statutaire relatif au corps des inspecteurs de santé publique vétérinaire, au motif qu’il s’agissait d’un terme superflu. Je crois que cela a valu au Conseil d’État de recevoir de la DGLFLF la collection complète des Vocabulaires publiés par ses soins !

Allez-vous travailler sur l’agri-bashing ?

C’est à l’ordre du jour de nos prochaines séances. À l’évidence, nous devrions pouvoir trouver un nouveau terme. Sauf à ce que le mot et le besoin disparaissent, ce dont nous nous réjouirions.

Les dix derniers termes entrés au Vocabulaire de l’agriculture

Selon Denis Feignier, les dix derniers termes relevant du Vocabulaire de l’agriculture publiés au Journal officiel sont les suivants : « auxiliaire des cultures, bioagresseur des cultures, défense alimentaire, flexivégétarien, flexivégétarisme, phytostimulant, produit de protection biologique des cultures, protection biologique des cultures, répulsion-attraction, sylvopastoralisme et syndrome de Noé ».

https://www.culture.gouv.fr/Sites-thematiques/Langue-francaise-et-langues-de-France/Politiques-de-la-langue/Enrichissement-de-la-langue-francaise/FranceTerm