Abonné

Bruno Latour : « Il est capital de faire entrer les multinationales dans la négociation »

- - 3 min

Pour le philosophe des sciences Bruno Latour, nous sommes entrés dans un « nouveau régime climatique », un monde dans lequel les négociations internationales doivent intégrer les sols et les multinationales. Il a récemment publié, sur ce thème, "Face à Gaia" (1).

 

Dans votre ouvrage, vous expliquez que pour pérenniser nos conditions d’existence, remises en cause par le bouleversement climatique, il faut accepter que nous soyons en guerre, de désigner des ennemis. Quelle est cette guerre et qui sont les protagonistes ?

Le terme de guerre doit être pris avec précaution, surtout aujourd’hui où l’on prétend faire la guerre à Daesh, ce qui n’a aucun sens puisque ce n’est pas une entité qui risque de nous faire perdre nos valeurs. En revanche, sur toutes les questions liées au sol, à la terre, à l’agriculture, au territoire, il y a une guerre – évidemment non déclarée – qui porte sur les différentes façons de se relier entre nous et la terre, et celle-là est une guerre civile, elle divise, elle nous divise aussi. Pas simplement entre ancienne agriculture moderne et agriculture néo-traditionnelle, mais entre toutes les formes d’occupation des sols qui sont maintenant en situation d’intenses controverses.

Pour vous, les négociations qui ont lieu lors des COP devraient intégrer les sols ou les océans. Pourquoi ? Et comment cela fonctionnerait-il ?

Elles y sont déjà, comme d’ailleurs tous les éléments dits naturels ; la politique a toujours concerné aussi les sols, l’eau, l’air, les territoires, les animaux, etc. Ce qui a changé c’est que ce ne sont plus des éléments que nous maîtrisons ; aujourd’hui ils sont en train de se venger de nous en quelque sorte ; d’autre part, les anciens éléments naturels sont représentés par les experts et les scientifiques, ce sont eux qui parlent depuis toujours au nom de ces éléments ; par conséquent pour obtenir une représentation réaliste, il suffit de considérer les experts comme des porte-parole, à égalité avec les autres porte-parole qui représentent les humains ; il n’y a rien de plus simple en fait. La seule différence, c’est de donner légalement la souveraineté à ces êtres déjà représentés par les experts et par les praticiens.

Il faudrait également que les multinationales y participent, dites-vous. Dans quel but ?

C’était le point essentiel de la simulation de mai que nous avons faite avec les élèves de Sciences-po: inclure les lobbys, les multinationales, ne pas accepter de les laisser en dehors de la négociation. Beaucoup de militants refusent de participer à des événements quand les multinationales y sont présentes. C’est évidemment absurde, puisqu’il faut au contraire que les multinationales puissent expliciter leurs intérêts et être obligées de montrer le territoire qu’elles occupent. En effet, les industries, les banques, les lobbys exercent bien une forme de souveraineté, sur un territoire. Il est donc capital de les faire rentrer dans la négociation pour éviter qu’ils la manipulent de l’extérieur.