Pour Hervé Guyomard, de l’Inra, la hausse des prix des matières premières agricoles devrait se maintenir dans les dix années à venir car la demande alimentaire va continuer à progresser. Et tant que les mesures politiques de soutien seront maintenues, les besoins en biocarburants s’accentueront également. Pour l’économiste, répondre à ces besoins constitue un défi difficile, mais surmontable. A condition, entre autres, que des investissements aient lieu.
Si les prix des matières premières agricoles grimpent depuis plus d’un an, c’est parce qu’un déséquilibre entre l’offre et la demande s’est créé. Pour Hervé Guyomard, son origine est multifactorielle. Côté demande, la croissance économique mondiale soutenue, particulièrement dans les pays émergents très peuplés, pousse à consommer davantage de produits laitiers et carnés, augmentant les besoins en aliments du bétail. Et les biocarburants constituent un deuxième appel d’air. « C’est aux Etats-Unis que leur développement est important,précise le spécialiste. Ce qui accroît les besoins en maïs pour la fabrication d’éthanol, donc le prix de la céréale. Les substitutions entre les différentes graines conduisent ensuite, en quelque sorte par contagion, à une généralisation de la hausse à l’ensemble des grandes cultures ».
Une demande en biocarburants très « politique »
L’Union européenne se trouve dans une situation différente, car le développement des biocarburants y reste modeste. Mais il a tout de même un impact car « il a pris place dans un contexte de déséquilibre entre offre et demande auquel il a contribué », observe Hervé Guyomard. Mais attention : la demande mondiale en biocarburants demeure fragile car elle repose pour une large part sur des choix politiques. Si le coût des mesures que prennent en charge les consommateurs et les contribuables vient à dépasser les bénéfices privés et publics retirés de ces politiques, le vent peut tourner, juge le spécialiste. Dans ce contexte, la spéculation tant décriée n’est qu’un facteur amplificateur.
Compte tenu des perspectives de croissance économique mondiale, Hervé Guyomard estime que la demande mondiale va rester forte à moyen terme. Donc, « les prix agricoles mondiaux devraient rester élevés sur les dix prochaines années », prévoit-il. Et compte tenu de l’inélasticité de cette demande, « une caractéristique majeure des prix agricoles demain sera, outre leur niveau moyen élevé, leur forte variabilité », ajoute-t-il.
Nourrir la planète : un défi surmontable
Ce pronostic s’appuie également sur une offre en retrait par rapport à la demande. « Le défi à relever sur les prochaines décennies est double : satisfaire une demande alimentaire à la hausse, dans le cadre de pratiques, de techniques et de systèmes plus respectueux des ressources naturelles et de l’environnement », estime le chercheur. Un défi « de taille » mais « pas insurmontable », si des investissements substantiels ont lieu dans la recherche ou les infrastructures, tant au niveau de la production, du stockage, du transport que de la mise en marché ou de la protection des ressources. Ce qui manque depuis plusieurs années. « Il est clair que la tendance ne pourra s’inverser sans une volonté politique forte généralisée à l’ensemble de la planète », indique Hervé Guyomard.
Ne pas se focaliser sur les politiques commerciales
L’OMC n’est pas aujourd’hui porteuse de solutions : « Les négociations agricoles du cycle de Doha focalisées à l’excès sur les politiques commerciales et le découplage des mesures de soutien interne ne résoudront que marginalement les problèmes de la pauvreté, de la fluctuation des cours mondiaux, ou ceux liés aux enjeux environnementaux globaux », estime le chercheur. Quant à la politique agricole commune, la proposition faite par Bruxelles sur sa révision va dans le bon sens, selon lui, et elle formule explicitement, pour la première fois, l’importance de la lutte contre le changement climatique, de la protection de la biodiversité ou de la gestion de la ressource en eau. « Mais il ne s’agit ici que de préoccupations affichées sans propositions de mesures concrètes à même de relever les défis et de satisfaire des objectifs par ailleurs non formulés », remarque-t-il.
Du temps pour que les pays en développement en profitent
Pour que cette hausse des prix très forte et très rapide profite aux pays en développement, « il va falloir du temps », estime Hervé Guyomard. Il faudra également investir et mettre en place des dispositifs permettant de faire face à la volatilité des cours. Pour l’économiste, il faut de toute façon penser plus large que l’agriculture : « Des politiques agricoles même adaptées, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui, ne suffiront pas à résoudre les problèmes d’accès à la nourriture des plus pauvres ». Car le chercheur souligne qu’une large partie de la population qui souffre de la faim ou de la pauvreté n’est pas forcément composée d’agriculteurs.