L’Europe a fixé des objectifs ambitieux de décarbonation de la production industrielle d’engrais azotés minéraux. La directive européenne RED III vise au moins 42 % de l’offre à base d’hydrogène vert en 2030. Mais pour l’heure, les volumes disponibles sont marginaux (0,5 % des capacités de production européennes). Particulièrement en retard, la France vient de lancer un appel à projets pour de premiers sites de production. Reste à trouver des acheteurs, face à une demande embryonnaire. Il faut dire que les engrais décarbonés sont deux à trois fois plus chers que les engrais classiques. Et que très peu de réglementations incitent la filière agricole à les utiliser. Citons les exigences RSE des établissements bancaires pour accorder des crédits verts à taux avantageux, aux coopératives et négoces. Mais ils s’avèrent largement insuffisants. L’industrie demande donc un soutien plus franc des pouvoirs publics.
Un milliard et demi d’euros sur quinze ans. C’est le montant annoncé, le 10 septembre, par la ministre de l’Energie, Maud Bregeon, pour abonder le nouvel appel d’offres de l’État pour les projets industriels d’hydrogène vert, matière première servant notamment à la production d’ammoniac, puis d’engrais azoté minéral. Il était temps, car la France part de zéro.
La mesure figure dans le projet de loi de finances (PLF) 2027, qui doit encore être approuvée par le Parlement, précise la ministre. Elle s’inscrit directement dans le plan de soutien à l’industrie de 620 M€, annoncé en juillet, destiné à augmenter la production française d’engrais azotés minéraux (décarbonés ou non) de 20 % de à l’horizon 2032. Aujourd’hui, elle est estimée à 2,1 Mt/an, d’après un rapport parlementaire. La France en importe autour de 4,8 Mt/an, d’après la même source.
L’appel à projets vise notamment à faire émerger plusieurs dossiers basés sur le sol français et déjà bien identifiés. Dans la Somme, FertigHy prévoit d’implanter une usine de production de CAN 27 (ammonitrate à 27 % d’azote) à base d’hydrogène vert et rose, d’une capacité de 500 000 t/an. Montant de la facture : 1,3 Md€. Démarrage : « Pas avant 2031 », souligne Edouard Piens, responsable innovation d’InVivo.
À Ottmarsheim-Chalampé (Haut-Rhin), un électrolyseur va être raccordé à l’usine de Lat Nitrogen, qui vise une production de 36 000 t/an d’ammoniac décarboné.
60 % des engrais à base d’hydrogène vert à 2035
À l’échelle européenne, les objectifs sont ambitieux. La directive Red III impose, aux industriels des engrais azotés minéraux, des objectifs d’usage de carburants renouvelables non biologiques (RFNBO), c’est-à-dire d’hydrogène vert.
Ce carburant est issu de l’électrolyse de l’eau, réalisée avec de l’électricité renouvelable (éolien, solaire etc.). Il s’oppose aux hydrogènes gris (extrait du gaz naturel), bleu (extrait du gaz naturel mais avec captation du carbone émis) et rose, utilisant pour le processus d’électrolyse de l’électricité nucléaire. Et il n’inclut pas l’hydrogène issu de biométhane.
La directive européenne prévoit que les producteurs de fertilisants intègrent au moins 42 % d’hydrogène vert dans leurs procédés de production d’ici 2030, puis 60 % d’ici 2035. L’Europe produit environ 12 Mt/an d’ammoniac, selon Fertilizers Europe, représentant l’industrie européenne.
0,5 % des capacités actuellement
Le secteur lui-même s’est fixé des objectifs qui incluent les engrais décarbonés, avec notamment l’initiative internationale SBTI, à laquelle plusieurs groupes français ont souscrit, comme InVivo. « Les objectifs SBTI de décarbonation des filières agro-alimentaires, à horizon 2030 et 2050, ne pourront être atteints que par l’utilisation d’engrais bas carbone car les plantes auront toujours besoin d’azote pour pousser », commente Édouard Piens.
Mais pour l’instant, l’industrie est loin du compte, pas seulement en France. « Nous sommes en 2026 à environ 0,5 % de capacité de production sur nos sites. Les objectifs fixés par l’UE sont donc inatteignables », déplore Antoine Hoxha, directeur général de Fertilizers Europe. Au niveau hexagonal, aucune installation de ce type n’est pour le moment répertoriée, seulement les projets cités précédemment.
Les sites de production d’ammoniac vert se comptent sur les doigts de la main en Europe : celui de Fertiberia, au sud de l’Espagne, et celui de Yara à Porsgrunn en Norvège. En septembre, une installation industrielle d’ammoniac bleu a été inaugurée par Yara aux Pays-Bas à Sluiskil, qui n’entrera pas dans les objectifs européens.
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Du simple au double
La raison principale du décalage entre les objectifs et la réalité est assez simple. L’hydrogène décarboné est trop onéreux par rapport à son équivalent conventionnel. Il requiert de gros investissements, incluant l’installation d’un électrolyseur, et repose sur une énergie dépendante de la météo.
Selon Maximilien Carré, secrétaire-administrateur de NégoA (négoces agricoles), « l’ammonitrate vert » est « deux à trois fois plus cher qu’une version classique ». Il dépasse les 1 000 €/t, contre environ 500 €/t pour le conventionnel actuellement. Pour les « ammonitrates bleus » – que l’industrie des engrais souhaiterait voir intégrer Red III –, le surcoût est de 150 €/t, soit « 15 €/t de plus sur le blé français ». Ces ordres de grandeur sont confirmés par les professionnels interrogés.
Le conflit au Moyen-Orient a, certes, réduit l’écart de prix entre engrais fossiles et décarbonés, rapportent-ils. Mais ce différentiel est toujours là, sachant que l’espoir de voir la crise se résoudre persiste, « et l’écart redeviendra comme il était avant », prévient Antoine Hoxha.
Une demande embryonnaire
Les engrais azotés à base d’hydrogène décarboné ne sont donc utilisés qu’à petite échelle, par des projets pilotes. « Lorsque l’agriculteur est rémunéré et quand on lui donne les moyens de les acheter, il peut le faire, constate Antoine Hoxha. Mais ces initiatives sont très marginales. »
L’émergence de ces filières est d’ailleurs en partie favorisée par les exigences RSE des établissements bancaires pour l’attribution de crédits verts à taux réduit. Mais les avantages financiers qu’offrent ces derniers « sont dérisoires au regard du surcoût réel de ces engrais », témoigne Maximilien Carré, et sont donc loin d’être suffisants pour réellement inciter au développement du marché.
Dans ce cadre, passer de quelques dizaines de milliers de tonnes à plusieurs millions de tonnes de production en quatre ans sur le continent paraît une mission impossible. D’autant que les progrès technologiques ne sont pas au rendez-vous. « Il y a quelques années, on pensait que ce serait moins cher. Mais la technologie s’est avérée plus onéreuse qu’on ne le pensait », regrette Antoine Hoxha.
Pour passer la barre, la filière plaide notamment pour intégrer l’hydrogène bleu et celui issu de la méthanisation aux objectifs réglementaires. « Il ne faut pas tout miser sur une seule technologie, car elles se complètent », plaide Renaud Bernardi, président de France Fertilisants (producteurs français d’engrais). Concernant l’hydrogène bleu, « même s’il ne permet pas une suppression totale des émissions de GES, il les réduit significativement », étaye Antoine Hoxha.
En l’état, la décarbonation de la fabrication des engrais semble mal embarquée. Et les industriels rappellent qu’elle n’est pas le principal poste d’émission de GES. « Pour un blé français, deux tiers des émissions viennent de l’épandage au champ, contre seulement un tiers pour celles liées au process de production industrielle », rappelle David Guignard, directeur général de la division française d’EuroChem.
KC
« Nous sommes en 2026 à environ 0,5 % de capacité de production »
L’ammonitrate vert est « deux à trois fois » plus cher qu’une version classique
Une production d’engrais moins émissive qu’il y a vingt ans
Produire peu d’engrais azotés minéraux à base d’hydrogène vert, rose ou bleu, ne signifie pas que les industriels européens ne décarbonent pas leurs procédés. « L’industrie européenne n’émet aujourd’hui que 5 % du protoxyde d’azote qu’elle émettait en 2005 », lance Antoine Hoxha, directeur général de Fertilizers Europe (représentant les industriels européens des engrais). Globalement les opérateurs sont passés de 33 Mt émises de CO2 équivalents en tant que protoxyde d’azote à environ seulement 1,7 Mt en 20 ans, précise l’expert. Si la production d’engrais s’est effritée sur la même période, cela n’explique pas tout. Les opérateurs ont en effet investi des sommes importantes dans des équipements de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) en particulier sur la phase permettant de passer de l’ammoniac à l’engrais azoté, fortement émetteur du gaz cité précédemment. Citons par exemple les cheminées catalytiques. Ces investissements expliquent d’ailleurs en partie le différentiel de compétitivité entre industriels européens et non-européens, qui n’ont pas les mêmes exigences environnementales.