D’après Marcel Mazoyer, professeur émérite à AgroParisTech, la hausse des prix s’explique principalement par un déficit de l’offre, accentué ces dernières années par une série de mauvaises récoltes mondiales à l’origine d’une baisse des stocks. Selon lui, la demande n’a pas augmenté outre mesure, parce qu’une partie de la population mondiale reste pauvre. La hausse des prix pourrait se poursuivre encore quelques années, car l’offre aura du mal à répondre concrètement à la demande, même avec la mise en place de politiques agricoles soutenant des prix stables et rémunérateurs.
Agra Presse : Les prix des matières premières agricoles s’envolent depuis un an. Pourquoi cette hausse ?
Marcel Mazoyer : L’offre mondiale de matières premières agricoles a été bridée dans les années 1980 et 1990 car les prix agricoles internationaux ont baissé. De 1975 à l’an 2000, le prix de la tonne de blé est par exemple tombé de 600 à 100 euros. Cela est dû à la délocalisation de la révolution agricole dans les pays de grands domaines à bas salaires d’Amérique latine et d’Europe de l’Est, et à la libéralisation des échanges agricoles internationaux. Cette formidable baisse des prix a bloqué le développement agricole de vastes régions du monde, et a provoqué l’appauvrissement et l’exode de centaines de millions de paysans. En conséquence, à la fin des années 1990 et au début des années 2000, la production agricole mondiale a progressé nettement moins vite que la demande et les stocks sont tombés si bas que les prix ont explosé.
Cette hausse sera-t-elle durable ?
Cette hausse n’est pas définitive, car la vague d’investissements qu’elle provoque dans les pays émergents produira bientôt des excédents importants qui entraîneront une nouvelle baisse des prix. Mais les prix peuvent monter plus haut qu’aujourd’hui et la hausse peut durer quelques années.
L’augmentation de la demande alimentaire a-t-elle joué un rôle dans cette hausse ?
La demande alimentaire mondiale n’a pas explosé en 2006-2007. Elle a augmenté normalement au rythme de la croissance démographique, aujourd’hui très inférieure à celle des années 1970-80, et en fonction de l’amélioration de la consommation des classes moyennes des pays émergents. Mais cette demande alimentaire mondiale est inférieure de 30 pour cent aux besoins : on compte 3 milliards de personnes qui disposent de moins de 2 euros par jour et qui se privent plus ou moins de nourriture, 2 milliards qui souffrent de graves malnutritions, et 854 millions qui ont faim presque tous les jours.
Dans quelle mesure cette demande alimentaire va-t-elle encore progresser ?
Si les prévisions démographiques se réalisent, la population mondiale qui plafonnera vers 9,3 milliards de personnes, dans un peu plus de 50 ans, sera multipliée par 1,50. Et si la pauvreté, la malnutrition et la faim étaient effectivement éliminées au cours des prochaines décennies, la demande alimentaire mondiale serait encore multipliée par 1,30. Au total, elle devrait donc à peu près doubler au cours des 50 prochaines années.
L’agriculture mondiale pourra-t-elle répondre à ce doublement de la demande ?
Oui. Les terres convenables (sol, climat), cultivables durablement, sont deux fois plus étendues que les terres déjà cultivées. Et les techniques connues à ce jour, corrigées de leurs excès pour être durables, sont suffisantes pour doubler la production mondiale.
Faut-il miser sur les progrès technologiques comme les OGM ?
On ne peut pas évaluer ce qu’il serait possible de faire avec des techniques insuffisamment connues. Même si certaines d’entre elles, comme la fertilisation par les microorganismes sont très prometteuses, beaucoup plus prometteuses que les OGM.
Quel impact peut avoir le changement climatique ?
Impossible à dire : l’augmentation de la superficie cultivable au Canada, en Sibérie et en montagne peut être compensée par la submersion de quelques basses plaines non protégées, par l’aridification de certaines régions chaudes et par des perturbations climatiques de grande ampleur non mesurables.
Quelles réponses politiques faudrait-il apporter au défi agricole et alimentaire actuel ?
Il faut d’abord rompre avec le libre-échange agricole actuel, qui ne favorise que l’agriculture spéculative basée sur l’exploitation minière des ressources naturelles et sur les bas salaires dans les pays émergents. Et il faut revenir partout, c’est-à-dire en Afrique, en Europe et ailleurs, à des politiques de prix agricoles rémunérateurs et stables qui permettent à tous les agriculteurs familiaux de vivre dignement de leur travail, de mettre en valeur de manière durable toutes les terres exploitables, et de corriger les techniques excessives et non durables auxquelles les ont conduits les politiques passées. Enfin, dans les pays de grands domaines à bas salaires, il est urgent de réaliser des « réformes agraires civilisées ». Et il faut savoir que même en faisant tout cela il sera difficile de doubler la production dans les 50 ans qui viennent.