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Prix du lait L'embargo russe enflammera-t-il la filière laitière ?

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L'embargo russe pourrait être l'étincelle qui enflamme la filière laitière fin 2014, dans un contexte de production qui augmente plus vite que la demande. Les industriels crient au désastre alors que les éleveurs tentent de calmer le jeu, ne voulant pas être les seuls à payer l'addition. Ils demandent la mise en place d'une régulation du marché pour l'après-quota.

APRÈS quelques mois d'accalmie dans les relations commerciales dans la filière laitière, les esprits pourraient de nouveau s'échauffer à la fin de l'année 2014 avec l'embargo russe sur les produits agroalimentaires européens, alors que l'offre augmente plus que la demande mondiale.

Ce sont les industriels qui ont tiré la sonnette d'alarme dans la presse : selon eux, l'embargo russe annonce un désastre pour le prix du lait. L'Allemagne et les Pays-Bas ont arrêté leur production d'edam et de gouda, destinée au marché russe, pour faire de la poudre de lait et du beurre qui encombrent le marché, affirme-t-on à l'Atla, l'association des transformateurs du lait. Selon leurs chiffres, le prix d'une tonne de poudre était de 2 100 euros au 31 août (en baisse de 300 euros sur une semaine), alors qu'elle se à chiffrait 2 880 début août.

Des prix en chute libre

Les cours des produits laitiers publiés le 2 septembre par la plate-forme d'enchère néo-zélandaise Global Dairy Trade, qui fait office de référence pour les cours mondiaux, confirment cette tendance. Ils ont diminué de 6% entre le 19 août et le 2 septembre, poursuivant une chute amorcée depuis le début de l'année, alors que les cours étaient très élevés. En deux semaines, la poudre de lait a baissé de 9,5%, le beurre de 5,6%. Le prix de la tonne de poudre de lait est ainsi passé de 4 780 dollars en février à 2 600 en septembre, indique la plate-forme. Après avoir atteint des niveaux records, son cours tutoie ses plus faibles niveaux depuis 5 ans.

Les éleveurs redoutent de payer la facture

La Fédération nationale des producteurs de lait a immédiatement réagi dans un communiqué du 2 septembre : « L'embargo russe ne doit pas servir de mauvais prétexte à l'aval de la filière » pour baisser le prix du lait, prévient-elle. D'autant que le prix du lait payé aux éleveurs français est déjà inférieur aux indicateurs depuis le début de l'année. « Dans un secteur où l'offre est inférieure à la demande mondiale, un tel embargo doit pouvoir se gérer politiquement et donc économiquement », explique le syndicat, qui craint que l'aval, avec qui les relations sont toujours tendues, en profite pour tirer le prix à la baisse. « Les entreprises laitières françaises ne manqueront pas de nous expliquer que ce manque à gagner sur le marché russe ne leur permettra pas de conforter leur marge, sauf à considérer le prix du lait comme la variable d'ajustement… à la baisse. La distribution française, elle aussi, ne manquera pas de nous expliquer que les tarifs initialement négociés avec les transformateurs devront baisser en 2015 », anticipe la FNPL.

Et en effet, des distributeurs ont déjà appelé leurs fournisseurs pour parler de baisse des prix, affirment les industriels.

Incertitudes géopolitiques

L'embargo russe ne pourrait être que la goutte de lait en trop qui fait déborder le marché. « La collecte est très dynamique dans les trois grands bassins exportateurs, l'Union européenne, les États-Unis et la Nouvelle-Zélande. Dans le même temps, si la demande mondiale continue de progresser, elle croît moins que l'offre », constate Gérard You, responsable du service économie à l'Institut de l'élevage.

Mais de grandes incertitudes subsistent pour le second semestre : l'attitude des acheteurs, d'abord, et l'intensité des achats de la Chine, dont la croissance de la demande était jusqu'à présent exponentielle. L'actualité géopolitique, ensuite. Une détente semble s'amorcer entre Kiev et Moscou, ce qui pourrait avoir un impact sur l'embargo. Quoi qu'il en soit, « il est d'ores et déjà perceptible que la partie russe s'écarte de son intention initiale et autorise tout de même certains produits » à entrer sur le marché, a avancé à l'AFP le ministère allemand de l'Agriculture, Christian Schmidt, alors qu'il n'existe pas de marché de substitution pour les fromages que la Russie achète en Europe.

L'Europe à les cartes en main

Ironie de l'histoire, c'est au moment où elle démantèle sa maîtrise de la production laitière (la fin des quotas laitiers qui régulent la production européenne, en avril 2015) que l'Europe peut peser sur les marchés mondiaux : « La nouveauté est que le principal acteur du surplus de lait actuel est l'UE, responsable des deux tiers des 5,5 millions de tonnes de lait supplémentaires par rapport à 2013 », chiffre Gérard You.

De quoi donner raison aux syndicats agricoles (FNPL, Confédération paysanne, Coordination rurale, France Milk Board), soutenus par les politiques français, qui demandent à Bruxelles la mise en place d'outils de régulation au niveau européen pour l'après-quota. « C'est un test grandeur nature pour savoir si l'Europe est capable d'avoir une politique de gestion de crise après la fin des quotas laitiers. Quand les crises sont anticipées, elles sont gérables », insiste la FNPL.

L'Europe semble donc avoir les cartes en mains. Il semble pourtant peu probable qu'elle les abatte avant qu'une prochaine crise ait eu des conséquences sociales désastreuses sur la filière laitière.

Lait : Stéphane Le Foll appelle à être mesuré concernant l'embargo russe

«O N ne peut pas annoncer la catastrophe et en même temps spéculer sur la baisse des prix », a lancé le ministre de l'Agriculture, Stéphane Le Foll, à l'encontre des industriels laitiers, lors du sommet international des jeunes agriculteurs, le 4 septembre à Bordeaux. Les industriels tiennent depuis quelques jours un discours alarmiste sur une possible chute du prix du lait suite à l'embargo russe. « Plutôt que d'annoncer des catastrophes, j'appelle chacun à prendre ses responsabilités », a ajouté le ministre, citant également la grande distribution. « Nous ne sommes pas encore à la catastrophe, mais nous devons prendre des mesures pour éviter une crise », a t-il ajouté. S'il a admis une baisse des cours des produits laitiers, elle n'est due qu'en partie à l'embargo russe, mais surtout à l'augmentation de la production, analyse-t-il. Ce qui repose la question de la maîtrise de la production, selon lui. « Comment est-ce qu'on gère la production à la fin des quotas ? C'est la question qui doit être posée à Bruxelles », a commenté le ministre.