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Jean-Luc Duval « Les signes de qualité ne sont pas des sésames »

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« Il faut cesser de dire que les signes de qualité sont le sésame qui ouvre tous les débouchés possibles aux produits alimentaires », déclare Jean-Luc Duval, ancien président des Jeunes agriculteurs et actuellement président de l’association Qualité et Origines. Il s’exprime ici en tant que chargé d’une mission par le précédent ministre de l’Agriculture, Michel Barnier, de faire le point sur ce qu’apportent les signes de qualité et d’origine (Siqo) à l’agriculture et les pièges à éviter.

Jean-Luc Duval, le précédent ministre de l’Agriculture, Michel Barnier, vous a confié la mission de faire le point sur ce qu’apportent les signes de qualité à l’agriculture. Cette mission est-elle toujours d’actualité ?
Mes travaux d’expertise étant maintenant achevés, je voudrais effectivement que ma mission soit reconduite par Bruno Le Maire. Je souhaite que la thématique des signes de qualité soit portée au niveau du ministère et que le ministre s’y implique.

Quel est le message que vous comptez faire passer ?
À partir du moment où l’on se pose la question de ce que les signes de qualité apportent à l’agriculture, on se doit d’évaluer leur efficacité et de détecter leurs points faibles. Trop souvent, quand une filière perd sa capacité à rémunérer ses acteurs, on nous dit que la solution est de passer la production sous signe de qualité. Le secteur ovin est un de ceux qui comptent le plus de signes de qualité. Or, on ne peut pas dire que c’est la filière qui va le mieux. De même, deux AOP (Appellations d’origine protégées) existent pour le cidre. Le marché du cidre ne s’est pas développé pour autant. Il faut cesser de dire que les signes de qualité sont le sésame qui ouvre tous les débouchés possibles.

Les signes de qualité ont-ils failli à leur mission ?
C’est la mise en œuvre des signes de qualité qui n’est pas toujours en phase avec la société et avec les consommateurs. La dernière AOP de vin, qui est l’appellation de Saint-Pourcin, un vin de l’Allier, vient d’être mise en place après 20 ans d’étude technique et de marché. Or, en 20 ans, la consommation de vin a été divisée par deux.
Un frein important au développement harmonieux des signes de qualité est le temps d’instruction trop long. Ce temps est trop long par rapport à la société dans laquelle nous vivons.

Que faudrait-il faire ?
Il faudrait raccourcir les délais d’instruction. Au-delà de trois à cinq ans, on risque d’avoir laissé passer beaucoup de trains. Et la première chose à faire est de regarder si le produit a un marché ! Enfin, il faut regarder si certaines techniques réputées traditionnelles sont encore de mise.

Par exemple ?
Par exemple la vendange à la main. Quand la machine à vendanger est apparue il y a vingt ans, son utilisation en viticulture sous AOC pouvait être légitimement écartée. Mais en 20 ans, la machine à vendanger a évolué. On doit pouvoir être innovant et compétitif, même quand on produit de la qualité ! Je veux dire par là, au delà de ce cas, que l’important est que les cahiers de charges soient vivants. Les filières sous signes de qualité ne sont pas une enclave déconnectée des réalités techniques et économiques de l’ensemble de l’agriculture. Les notions économiques ne doivent pas être tabou. J’évoquerai un point important : les filières Siqo (Signes de qualité et d’origine) ne peuvent ignorer les conséquences de leurs orientations dans l’équilibre des marchés agricoles.

Pouvez-vous préciser quels types de conséquences peuvent avoir les orientations des filières sous signes de qualité ?
Je veux insister sur le fait que les filières sous signes de qualité ne peuvent prendre des décisions de volumes de production sans en peser les conséquences sur l’économie agricole toute entière. Quand une filière de pommes à calvados de Normandie AOC a décidé d’éliminer de son cahier des charges certaines variétés de pommes, ce sont les producteurs de cidre qui ont vu une offre excédentaire arriver.
De même, quand une filière de fromages AOC élimine de son cahier des charges certains critères, de nouvelles quantités de lait se retrouvent sur le marché. Or, aujourd’hui, l’intervention n’est plus là pour absorber les excédents. Les producteurs conventionnels les prennent de plein fouet.

On a jusque là peu parlé des consommateurs. Qu’avez-vous à dire sur l’adéquation des filières Siqo aux demandes du marché ?
Je dis qu’autant les Siqo peuvent se vanter d’avoir réalisé de belles réussites, autant il faut reconnaître que certains Siqo sont des erreurs.
Au chapitre des réussites, on peut citer le champagne, les volailles de Loué, le comté, le roquefort, le piment d’Espellette. Pour ces filières, la production est en adéquation avec le marché.
Mais les erreurs existent aussi. Certains labels rouges ont été attribués à des micro-marchés, à la limite de la viabilité économique, notamment dans le secteur de l’élevage. De plus, certains produits Siqo ne passent pas les tests de dégustation.

Comment remettre les consommateurs au centre des politiques de qualité ?
En évitant de tomber dans des erreurs graves, comme s’imposer des contraintes environnementales mais ne pas pouvoir garantir une qualité au consommateur. Assigner à des labels rouges des missions environnementales, c’est bien, mais si les produits qui en sortent sont moins bons que les produits conventionnels, cela discrédite le système. Que l’agriculture biologique le fasse, c’est tout-à-fait dans sa vocation. Mais il ne faut pas tout mélanger.
Une autre façon de remettre les consommateurs au centre des politiques de qualité est de voir lucidement que nos produits sont de plus en plus en concurrence avec des produits tout aussi bons en provenance de nos voisins européens. Il n’est pas souhaitable de se mettre en marge de ce que font nos partenaires. Pour illustrer mon propos, je rappelle qu’en cinq ans on est passé de cinq références de jambon sec à plus de 15 dans l’UE, dont beaucoup de produits de nos voisins proches : espagnols, italiens, allemands…