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Point de vue Une « bulle financière » serait en train de se créer

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L’envolée des prix des matières premières agricoles, comme ceux des autres matières premières, n’est pas liée au jeu de l’offre et de la demande mais à un fort afflux de placements financiers vers ce secteur, en raison de ses bonnes performances économiques, estiment plusieurs économistes anglo-saxons. Une « bulle financière » serait ainsi en train de se créer autour des « commodities » et pourrait prochainement exploser.

La demande physique de matières premières, agricoles ou non, n’est pas à l’origine de la hausse des cours de ces produits ces dernières années, selon Michael W. Masters, économiste américain, qui avait témoigné devant la Chambre des représentants aux Etats-Unis le 23 juin 2008. Car les prix, explique-t-il, ne se forment plus comme par le passé, par le biais des marchés à terme.
Le changement, selon lui, s’est opéré à partir des années 2000, quand les opérateurs financiers se sont intéressés au marché des matières premières en raisons de leurs bonnes performances comparées aux autres secteurs. Ils ont alors commencé à proposer des produits de placement aux investisseurs. Parmi ces produits, les fonds indiciels, construits sur l’indice de prix d’un portefeuille de matières premières et les « Swap » (un produit dérivé financier) qui permettent à de gros investisseurs d’injecter des milliards sur le marché des matières premières, spéculant sur une hausse du prix de ces produits.
Michael W. Masters précise dans son témoignage : « Les sommes investies en matières premières à travers les fonds indiciels sont passées de 13 milliards à la fin 2003 à 260 milliards de dollars en mars 2008 et le prix des 25 matières premières qui composent ces indices a augmenté de 183% au cours de ces cinq années ! ».
Par le biais des fonds indiciels, les investisseurs ont acheté plus de contrats à terme de matières premières entre 2003 à 2008 que n’importe quel autre groupe d’acheteurs.

C’est l’orientation des prix qui compte

« En réalité, l’impact des investissements en fonds indiciels a été si important qu’il a, de fait, modifié la formation traditionnelle des prix sur les marchés à terme », affirme M. Masters, s’appuyant sur des commentaires des principaux acteurs de Wall Street : Citigroup, Goldman Sachs, Lehman Brothers et Greenwich associates.
A l’inverse des opérateurs physiques, les financiers ne sont pas intéressés par le jeu de l’offre et de la demande mais uniquement par l’orientation des prix, à la hausse ou à la baisse. Leurs choix sont donc différents. Par leur stratégie d’investissement, ils provoquent collectivement des perturbations importantes sur la formation des cours des marchés à terme des matières premières.
Selon la Commodities Futures Trading Commission (CFTC) américaine, les prix des marchés à terme des matières premières étaient formés en 1998 à 79% par des opérateurs physiques, les fonds indiciels n’intervenaient que pour 7%. Les prix reflétaient alors les réalités de l’offre et de la demande. Dix ans plus tard, les fonds indiciels interviennent pour 40% avec des placements de long terme et les opérateurs physiques pour 34%.

Les principaux fonds de pension présents sur ce marché

Les achats des fonds indiciels contribuent à créer une tendance haussière des cours. Cette performance économique attire un nombre croissant d’investisseurs et notamment les fonds de pensions. L’afflux de tous ces investisseurs amplifie encore le phénomène haussier, accélérant les changements de prix et augmentant leur volatilité.
En 2010, selon le Financial Times, les deux principaux fonds de pension américains, les deux principaux fonds de pension européens ainsi que le Fonds de pension pour les retraites français ont investi sur le marché des matières premières. Même si les matières premières ne représentent que 1% à 2% de leurs investissements, les sommes en jeu sont suffisantes pour perturber les marchés. A eux seuls, les deux fonds américains y ont investis 340 milliards de dollars en 2010. Le montant placé l’an dernier sur le marché des matières premières dépasserait 420 milliards de dollars, selon le Financial Times.

Les opérateurs physiques sans influence

Le ralentissement de la demande est sans impact sur les cours. Aujourd’hui, le niveau du dollar, les décisions des fonds de pensions ou le niveau d’investissement des fonds indiciels a un impact beaucoup plus important sur le marché des matières premières que le jeu de l’offre et de la demande, s’inquiète Michael W. Masters. Selon lui, les opérateurs physiques ont perdu leur capacité d’influencer les prix. A cause de cette dissociation entre les prix des marchés à terme et les réalités de l’offre et de la demande, les marchés à terme ne seraient plus capables de jouer le rôle qui leur était assigné. Si cette tendance continue, on peut s’attendre à voir de nombreux producteurs et acheteurs de matières premières abandonner les marchés à terme dans le but d’anticiper ou de former les prix.
Anatole Kalestsky, principal économiste commentateur du Times, confirme cette analyse. Il observe que la croissance de la consommation de nombreuses matières premières a plutôt tendance à ralentir depuis 2005 et plus encore depuis mi-2007 en raison du ralentissement de la croissance mondiale. Si les prix des matières premières étaient liés à la demande, ils devraient pâtir de ce ralentissement. Or, ce n’est pas le cas. « Les conditions favorisant la création d’une bulle financière suivie d’un krach sont bien réelles et représentent un danger certain pour l’équilibre de l’agro-économie mondiale », estime Xavier Porterfield, analyste financier chez BBSP, une société de conseil en marchés financiers.