Quels sont les principaux enseignements à tirer de l'avis 73 ?
Ce rapport préconise la sincérité. Un mot très bien choisi. Il faut que tous les acteurs des filières soient sincères avec leurs pratiques. Il est impossible de prévenir des crises alimentaires sans établir une confiance pérenne avec le consommateur. Prenons l'exemple de la crise de la vache folle. Tout est parti de la mésinterprétation de modélisations scientifiques annonçant des milliers de morts. C'était péremptoire. Mais ce qui a le plus troublé les populations, c'est sans doute la découverte, à l'occasion de cette crise, de pratiques agroalimentaires qu'elles ne soupçonnaient pas et notamment que les vaches laitières mangeaient des farines animales. Cette découverte, ressentie comme une transgression des règles de la nature, a amplifié le phénomène de psychose. Et c'est là que le rapport réalisé par le CNA est extrêmement intéressant, puisqu'il préconise de communiquer en temps de paix, afin d'éviter que le consommateur ne découvre des choses qui le choque au moment d'une crise alimentaire. Les farines animales étaient initialement une avancée écologique importante dans le monde de l'élevage, en recyclant des protéines de bonne qualité alimentaires, intégrées à quelques pourcents dans les rations.
Et comment être sincère avec les consommateurs ?
Le message du CNA est : « Soyez sincères et allez chercher le dialogue avec les consommateurs, à travers les médias notamment, mais pas seulement. Montrez-leur ce que vous faites vraiment, et pourquoi vous le faites, arrêtez de faire des publicités et des communications institutionnelles qui n'ont aucun lien avec la réalité, sur le registre de Martine à la Ferme ». Certaines publicités sont à la limite mortifère pour la filière, parce que le jour où les robots de traites utilisés dans les fermes, qui n'ont d'ailleurs rien de secret, seront sur le devant de la scène à l'occasion d'une crise ou d'une émission à scandale, cela provoquera l'effet inverse de celui recherché auprès du grand public. Une autre recommandation importante de cet avis est de développer l'ouverture des entreprises au grand public. Et surtout de le faire avant les crises, pour être en totale légitimité. Il faut que chaque acteur de la filière fournisse des informations sur ce qu'il fait quand tout va bien, sinon lorsqu'un problème survient et qu'il voudra s'expliquer, ce n'est pas lui que les consommateurs entendront. Il faut entrer dans un dialogue mature avec le consommateur. Il est important aussi de comprendre ce qui peut interférer dans le comportement des consommateurs, qui ne sont en aucune façon irrationnels.
Mais le consommateur a-t-il vraiment envie de voir la modernisation dans les élevages ?
Il n'en a peut être pas envie, mais si on ne lui montre pas la réalité, il sur-réagit lors des crises et c'est à ce moment-là qu'on arrive à des situations excessives. Si nous ne prenons pas les devants en montrant la réalité du travail quotidien de la majorité des éleveurs concernés, consciencieux et que nous laissons des mouvements animalistes notamment, ne montrer que ce qui est exceptionnel et dégoûtant, les consommateurs vont faire de ces images négatives une généralité. Conclusion, c'est aux producteurs à être pro-actifs. Sinon ce sont des extrémistes qui vont faire valoir leur vision des choses. C'est pourquoi je suis tout-à-fait d'accord avec les conclusions de l'avis 73.
Et pourquoi les entreprises sont-elles si peu enclines à montrer ce qu'elles font ?
Les dirigeants, souvent échaudés par des expériences malheureuses, tels que des images et propos détournés, manipulés, dans le cadre de reportages racoleurs systématiquement « à charge », ont légitimement peur d'être manipulés. Par ailleurs, les consommateurs ont une image tronquée de la réalité qu'il est difficile de faire évoluer. C'est d'autant plus vrai dans les pays développés, où l'on constate une baisse de la consommation en protéines animales, notamment liée aux questionnements sur le lien de domination entre l'homme et l'animal.
Quelle est justement votre position par rapport au bien-être animal ?
En tant que directeur général de l'OIE, je suis convaincu de l'absolue nécessité de réglementer le lien homme/animal, pour ne pas laisser faire n'importe quoi avec l'animal avant de le consommer. Nous considérons qu'il faut des méthodes d'élevage qui respectent l'animal, depuis la façon dont on l'élève et dont on le nourri jusqu'à la façon dont on l'abat, et qu'il ne faut pas laisser cela dans un système totalement libéral où chacun pourrait faire n'importe quoi. Nous pensons qu'il est important de réglementer. Et c'est une condition essentielle pour que le consommateur ait une vision équilibrée du produit qu'il consomme.
L'OIE est l'unique organisation mondiale à publier des normes pour le bien-être animal. Nous avons établi des normes concernant le transport des animaux vivants, ainsi que des normes pour l'abattage qui ont été votées par tous les pays membres et par toutes les mouvances religieuses. Et l'Union européenne, où les normes sur le bien-être animal sont bien plus strictes qu'ailleurs, nous soutient aux travers de programme d'appui notamment auprès des pays les plus pauvres afin qu'ils adoptent ces règles au plus vite.
N'est-ce pas illusoire de vouloir faire aller tout le monde dans le même sens pour établir la confiance, quand il existe des intérêts divergents entre les différentes parties prenantes ?
La raison d'être du CNA est de construire du consensus entre tous les acteurs, producteurs, transformateurs, distributeurs, restaurateurs, collectivités, salariés, etc., et surtout consommateurs, via neuf de leurs associations. Certes les intérêts des uns et des autres divergent, mais il est toujours possible d'élaborer une vision commune. En termes de confiance, il y a une convergence objective des intérêts de tous les acteurs de bonne foi.
Quelles sont les prochaines étapes, après la publication de cet avis ?
La loi d'Avenir votée il y a quelques mois a donné pour mission au CNA d'organiser le débat public dans le domaine alimentaire. À nous maintenant de mettre au point une stratégie et de calculer un budget sur une base raisonnable. Nous allons proposer quelque chose que nous pensons adapté à ce que nous pourrions obtenir en termes de ressources, y compris en personnel, parce qu'aujourd'hui le CNA ne compte que deux permanents.
Je proposerai, et j'espère être suivi par les membres du CNA, que le débat public s'articule autour de cet avis afin que nous portions à la connaissance de l'opinion cette stratégie de sincérité. Nous allons donc beaucoup utiliser l'avis 73. Le but étant d'amener un dialogue beaucoup plus ouvert entre les filières et les consommateurs. Nous sommes persuadés qu'en cas de crise de confiance, celle-ci sera beaucoup moins aiguë s'il y a eu une bonne communication en temps de paix, et ainsi nous couperons aussi l'herbe sous le pied aux extrémistes.
Il y a urgence, non ?
Oui certes, mais obtenir un consensus prend du temps. Un passage en force ne sert à rien. Il faut que les gens s'approprient un avis. S'ils ont participé à l'élaboration de ce texte, ils auront envie de le respecter, sinon non. Nous allons donc dans un premier temps définir une stratégie sur les actions à mener. Nous avons le contenu du débat, reste maintenant à trouver les méthodes de transmission.