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Christian Huyghe (Inra) Bienvenue dans la matrice de l’agroécologie

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À la demande du Conseil d’analyse stratégique, une mission est en cours pour décrire les systèmes agricoles qui pourraient répondre à la « double performance », économique et écologique. Partant de réseaux existants (agricultures durable, intégrée, biologique, écologiquement intensive...), les chercheurs ont décortiqué leurs impacts environnementaux et économiques. Ils tentent aussi d’imaginer de nouvelles solutions, en s’appuyant sur deux grandes matrices. Explications.

«C’est un travail original », résume Christian Huyghe, directeur scientifique adjoint « Agriculture » à l’Inra, en évoquant l’énorme « matrice » sur laquelle il planche depuis des mois. À la demande du Centre d’analyse stratégique (devenu le Conseil général de la stratégie à la prospective, CGSP), une mission s’est attelée aux façons d’imaginer des systèmes plus durables en agriculture « conventionnelle », des systèmes « doublement performants ». Ce travail a largement alimenté la réflexion sur l’agro-écologie présentée le 11 juin par Marion Guillou.
« On a choisi de ne pas poser d’hypothèse a priori », sur les systèmes qui seraient les plus durables, explique Christian Huyghe. C’est-à-dire partir du principe que la solution parfaite n’existe pas. L’équipe a donc cherché à analyser les systèmes mis en place par les réseaux « pionniers » au regard de leurs performances environnementales et économiques.

204 pratiques agricoles, 35 performances

Il fallait d’une part caractériser ces performances : elles ont donc été décomposées en cinq familles d’indicateurs (production, performance économique de l’exploitation, utilisation des ressources fossiles non renouvelables, performances environnementales et performances sociales). Au total ce sont 35 critères de performances qui ont été étudiés.
Quant aux systèmes de culture, il ont été décortiqués en 204 « pratiques élémentaires », autant de leviers actionnés par les agriculteurs dans les différents types d’agricultures. La littérature scientifique et « grise » (rapports et autres documents à l’intention des scientifiques eux-mêmes) a permis de documenter l’effet de ces pratiques, prises séparément, sur les performances décrites. On voit ainsi apparaître si une pratique élémentaire (par exemple : le fait de choisir une variété améliorée pour son rendement) a un effet positif, négatif ou neutre sur telle ou telle performance.

Les systèmes agro-écologiques requièrent plus de travail

Ce travail permet, d’une part, de visualiser les effets des systèmes existants sur les critères de performance : « Voir en quoi ils sont bons et en quoi ils pèchent ». La matrice fait aussi apparaître, de façon transversale, « que l’une des performances lourdement dégradées, en général, dans ces systèmes plus écologiques, est le travail : être économiquement et écologiquement performant, cela signifie généralement travailler davantage », explique Christian Huyghe. De plus, ces systèmes doublement performants augmentent généralement l’exposition au risque. « Ce qui signale un besoin d’encadrement et d’un conseil rénové ». Enfin, ces systèmes demandent aussi plus d’investissement. « Les réponses seront probablement à aller chercher du côté des fonctionnements collectifs. »
Deuxième voie ouverte par ce travail : pouvoir proposer des pratiques liées à celles mises en œuvre pour améliorer l’une des performance d’un système, performance que l’on jugerait insuffisante. Enfin, ce système permet aussi d’imaginer, pour des gestionnaires d’espaces, par exemple d’un bassin versant, des solutions coordonnées, cohérentes, d’actions permettant d’atteindre certains objectifs.
Autre axe de travail : « comprendre si plusieurs pratiques ont intérêt à être associées ». C’est une seconde matrice, une « matrice des relations », qui a été créée. Elle fait apparaître des blocs d’activités les plus liées, des « pratiques pivots ». « Par exemple, parmi les 204 pratiques recensées, beaucoup s’articulent (et sont mises en œuvre simultanément) autour de la protection des culture et la maîtrise des produits phytosanitaires ».

Imaginer de nouveaux systèmes

Mais l’autre originalité de ce travail a consisté à faire de ces « matrices » « un outil de construction de systèmes, explique Christian Huyghe. Attention, il s’agit d’une aide à la réflexion, et non d’une préconisation à mettre en place tels ensembles de pratiques ». L’idée est donc d’agréger des pratiques cohérentes.
« On obtient des paquets techniques cohérents, dont on peut décrire les impacts environnementaux et économiques ». Ces ensembles de techniques ont beau être théoriques, ils ne sont pas totalement, déconnectés, plaide Christian Huyghe : ils ont été « mis en dialogue » avec des professionnels, et la démarche semble plutôt bien accueillie.
En outre, « nous avons souhaité une méthodologie évolutive », poursuit le chercheur. C’est-à-dire que les chercheurs peuvent « ajouter » de nouvelles pratiques dans la matrice et tester leur intérêt comme compléments à des pratiques existantes ou leur intérêt au sein de systèmes agricoles. Seul bémol : pour être ajoutées, «  il faut toutefois que les effets de pratiques nouvelles soient suffisamment documentés ». De larges champs de recherche restent donc ouverts. La synthèse de ce travail, qui compte quelque 1 000 pages, sera remise au commanditaire à la mi-juillet.