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Boues de step : les taux se resserrent

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Cadmium, PFAS, micro-plastiques. Les boues de station d’épuration, ou boues de step, sont l’un des dénominateurs communs de trois pollutions émergentes des terres agricoles, dont les réglementations sont en cours de durcissement. Epandues sur 3 % de la surface agricole française, les boues de step vont intégrer prochainement un « socle commun » qui encadrera l’ensemble des matières fertilisantes, abaissant les taux de métaux lourds autorisés, et instaurant des limites pour les plus gros microplastiques (2 à 5mm). Mais ce nouveau cadre ne régule pas les PFAS – qui font l’objet de travaux dédiés – ni les plus petits microplastiques, ni les résidus médicamenteux et gènes d’antibiorésistance, dont les risques sont étudiés par de nombreux chercheurs. En attendant, des labels rouges ont récemment pris la décision de proscrire les boues de leur cahier des charges.

Avec 3 % des surfaces agricoles concernées, les boues de station d’épuration ne font généralement pas la "une" des journaux. Mais le scandale des PFAS les a projetées soudainement sur le devant de la scène, mettant en avant leurs liens sulfureux avec l’industrie dont elles servent à valoriser les déchets. Eau potable coupée dans les Ardennes, interdiction d’épandage, et de vente à l’encontre d’agriculteurs, les conséquences ne se sont pas fait attendre.

Le ministère de la Transition écologique a réagi en publiant le 29 avril une circulaire pour imposer des campagnes de mesure des per-ou polyfluoroalkylées (PFAS) dans les boues de stations d’épuration urbaines et de site industriels. « Les travaux en cours devront permettre d’établir des seuils réglementaires nationaux », explique l’Hôtel de Roquelaure, qui attend un avis du Haut conseil de santé publique à la fin du premier semestre.

En attendant, des seuils provisoires – ceux de la réglementation wallone – ont été établis pour justifier une interdiction d’épandage et une enquête du producteur de boues sur l’origine d’une contamination. La Commission européenne s’est également saisie du sujet, et envisage de restreindre les PFAS dans le cadre du règlement REACH (voir encadré).

Les PFAS ne sont pas la seule épée de Damoclès pour les boues, qu’elles soient épandues, compostées ou méthanisées. Et à y regarder de plus près, elles sont au centre de plusieurs pollutions émergentes pour les terres agricoles.

réglementation qui se resserre

Historiquement, le problème des boues est surtout celui des contaminants chimiques, notamment les métaux lourds. L’épandage des boues est encadré par un arrêté de 1998 qui fixe, pour certains contaminants, des teneurs limites dans les boues, et des valeurs seuils à ne pas dépasser dans les sols. Les contaminants ciblés sont les métaux lourds (cadmium, cuivre, zinc, chrome…) et les composés-traces organiques (CTO) que sont les polychlorobiphényles (PCB) et les hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP).

« Les boues sont tout de même très surveillées », affirme Nathalie Valentin, directrice du syndicat mixte de recyclage agricole du Haut-Rhin (SMRA 68). Pour se prémunir des risques inhérents à leur usage, et dans les cas où les terres deviendraient impropres à la culture, un fonds de garantie des risques liés à l’épandage agricole existe depuis 2009 doté de 45 millions d’euros. « Jusque très récemment, aucune demande d’indemnisation n’avait été formulée », indique le ministère de l’Ecologie en précisant que le fonds est doté « d’environ 3,6 millions d’euros ».

L’arrêté de 1998 est en train d’être remplacé par le "socle commun", une réglementation française attendue depuis quatre ans qui encadre l’ensemble des matières fertilisantes et supports de cultures, et dont le premier décret, d’une série de quatre textes, est paru le 10 mai. Le "socle commun", prévu par la loi Agec du 10 février 2020, est très attendu par les professionnels. « L’arrêté date de quasiment trente ans, or les connaissances évoluent. Il me semble nécessaire de s’interroger sur la pertinence de faire évoluer les seuils », estime Nathalie Valentin.

Rien d’inatteignable

Concrètement, le "socle commun" prévoit, notamment, une baisse des seuils d’innocuité pour le cadmium, le chrome, le mercure et le plomb, et une baisse des flux de cadmium, chrome, cuivre, mercure, plomb, zinc. Concernant le cadmium, tant pour les seuils que pour les flux, la baisse sera progressive. Il prévoit aussi de nouveaux paramètres à respecter sur les dioxines, l’arsenic inorganique, le chrome 6 et les HAP inertes. Mais rien d’inatteignable selon les recycleurs de boues.

« Par rapport à la situation actuelle, ça ne change pas grand-chose, affirme Jean-Luc Josiaud, président du Syprea (professionnels du recyclage par valorisation agronomique). Nous aurons quelques analyses supplémentaires à faire. Mais en gros, le travail sur la qualité des boues et sur l’encadrement des flux arrivera à terme, il n’y a pas de soucis ».

Même constat chez Agriculteurs composteurs de France (ACF), un réseau d’une soixantaine d’agriculteurs produisant du compost de déchets verts dont « une quinzaine » d’adhérents font aussi du co-compostage avec des boues communales et agroalimentaires. « On s’adaptera, on n’a aucune crainte là-dessus. Concernant le cadmium par exemple, on est très au-dessous des limites actuelles », assure le président d’ACF Philippe Meinrad. « Dans tous les cas on respectera les nouveaux seuils parce que le retour au sol, pour nous agriculteurs, c’est notre capital travail ».

Cependant le CGAAER et l’IGEDD ne sont pas tout à fait du même avis, dans un rapport sur le cadmium publié en mai. Si le respect des teneurs en cadmium autorisées dans les boues ne devrait pas présenter de difficulté, selon les inspecteurs, il en va autrement pour les quantités totales de cadmium apportées à l’hectare (flux). Ils estiment que l’abaissement des flux annuels de référence à 2 g/ha maximum à partir de 2033 pourrait poser problème pour 35 % des boues.

Des contaminants qui ne sont pas régulés

Cependant, malgré la mise à jour des normes sur les boues via le "socle commun", la réglementation demeure lacunaire. « Il y a des contaminants émergents qui ne font pas l’objet d’une réglementation, et donc ça pose la question de l’innocuité de ces boues. La question du bénéfice-risque fait l’objet de pas mal de projets de recherche », explique Florent Levavasseur.

Les PFAS, par exemple, ne figurent pas dans la réglementation rénovée du "socle commun", d’où la récente circulaire gouvernementale pour tâcher d’endiguer cette pollution. Des chercheurs de l’Inrae tentent de mieux comprendre le transfert des PFAS dans les sols et les cultures. « Nos travaux font apparaître des concentrations jusqu’à 20 fois supérieures dans les sols amendés avec des boues – compostées ou non – par rapport à des sols non amendés ou recevant du fumier de bovins », explique l’ingénieure Aurélia Michaud. « En revanche, on n’observe pas de différence de concentration en PFAS dans les grains de blé et de maïs qu’on a étudiés, qu’il y ait eu ou non des apports de boues. » Mais en région Grand Est, pointe-t-elle, il y a eu des cas de légumes contaminés par les PFAS sur des parcelles épandues, par le passé, avec des boues de papeterie, comme l’a révélé une enquête conjointe du média d’investigation Disclose et de France 3 parue en février.

Microplastiques en vue

Il y a aussi le sujet des microplastiques. « Les recherches menées sur nos sites montrent qu’il y a des microplastiques dans les boues et, que quand on épand des boues en agriculture, on accumule ces microplastiques dans les sols », indique Florent Levavasseur. « Cependant, à l’heure actuelle, les contaminations résultantes des sols ne montrent pas d’effets négatifs sur la biologie des sols ou la production agricole. »

Côté réglementaire, le "socle commun" introduirait une interdiction des plastiques de plus de 2 mm. Ce qui veut dire que les plus gros microplastiques (2 à 5 mm) seront proscrits des boues mais que les plus petits microplastiques (1 à 2 mm) seront toujours là.

Enfin, les résidus médicamenteux issus de la médecine humaine et vétérinaire sont un autre problème, ainsi que la dissémination de gènes d’antibiorésistance. « On en retrouve dans les boues, les sols et même l’eau. D’après mes collègues spécialistes, l’impact écotoxicologique pour les écosystèmes n’est pas élevé, mais les méthodes d’évaluation de ces impacts écotoxicologiques sont encore très discutées », résume Florent Levavasseur.

Valeur agronomique avérée

Pour le chercheur, l’enjeu est « d’objectiver » la dangerosité des seuils de contamination des différentes substances car, en face des potentiels risques sanitaires, les bénéfices du recyclage des boues sont bien établis.

Agronomiquement, l’enjeu principal des boues est de recycler le phosphore, explique-t-il. Autrement dit, c’est une alternative aux engrais phosphatés, une ressource finie, « les estimations de la taille des gisements de phosphore allant de quelques décennies à un maximum de deux siècles ». Si les effluents d’élevage sont un gisement de phosphore, les boues en sont un autre. « À l’échelle d’une parcelle qui reçoit des boues, un apport d’une boue déshydratée moyenne française à une dizaine de tonnes par hectare permet d’apporter une centaine de kg de P2O5, soit environ les exports d’une rotation colza-blé-orge moyenne », détaille Florent Levavasseur.

Au recyclage du phosphore s’ajoute le recyclage de l’azote et de la matière organique. « Il faut savoir que dans les 11 millions de tonnes de boues, il y a 110 000 tonnes d’azote, 122 000 tonnes de phosphore, 264 000 tonnes de chaux et 2 millions de tonnes de matières organiques », assure Jean-Luc Josiaud. De plus, l’épandage direct de boues présente l’avantage d’être gratuit pour les agriculteurs car le "rendu racine" est pris en charge par les producteurs de boues (collectivités, syndicats…)

« Quand on a des boues de bonne qualité, c’est intéressant économiquement pour les agriculteurs, l’emploi local, la souveraineté alimentaire, la lutte contre l’appauvrissement des sols et la protection du climat. Pour ces raisons, la valorisation organique est importante, c’est pourquoi il nous faut une réglementation construite scientifiquement, et qui soit fiable », conclut Jean-Luc Josiaud.

En attendant, les aléas font fuir certaines filières. En avril, le Conseil d’État a validé les interdictions d’usage des boues d’épuration inscrites dans les Labels rouges Farine de gruau de blé et Semoule de blé dur. Une première dont la filière des boues redoute qu’elle ne fasse tache d’huile.

LM

« La question du bénéfice-risque »

Rien d’inatteignable selon les recycleurs

L’enjeu est de recycler le phosphore

Vers une restriction européenne des PFAS dans REACH

La Commission européenne prévoit, à travers le règlement Reach, de restreindre les PFAS. La proposition de restriction émane de cinq pays (Danemark, Allemagne, Pays-Bas, Norvège, Suède) et a été soumise à l’Echa (agence européenne des produits chimiques) le 13 janvier 2023. Elle porte sur environ 10 000 PFAS et vise à réduire leur émission dans l’environnement et à rendre les produits et process plus sûrs pour la santé humaine. Dans deux avis rendus en mars, dont un soumis à consultation, les experts scientifiques de l’Echa confirment que les risques des PFAS sont insuffisamment maîtrisés et qu’il faut restreindre la fabrication, l’utilisation et la vente de PFAS, rapporte l’association Générations futures. A priori, les substances actives de pesticides PFAS sont exclues du champ de la proposition, selon le plan interministériel français sur les PFAS lancé en 2024.

Un gisement stable, autour de 11 millions de tonnes

D’après le syndicat des professionnels du recyclage par valorisation agronomique (Syprea), 88 % des boues de stations d’épuration urbaine ont fait l’objet d’une valorisation agricole en 2024. « Un chiffre stable voire en légère hausse par rapport à 2022 », assure son président Jean-Luc Josiaud. Cela représente 11 millions de tonnes (Mt) de matière brute, soit 1,1 Mt de matière sèche. Sur ce gisement (dont le Syprea pèse 80 %), 54 % sont retournés au sol par compostage et 34 % par épandage direct en 2024. Concernant les boues industrielles, 800 000 t de matière brute sont valorisées agronomiquement dont « environ la moitié est gérée en plan d’épandage », précise le syndicat. Un gisement qui représente 0,25 Mt en matière sèche par an, selon un récent rapport de l’IGEDD et du CGAAER. En tout, ces boues urbaines et industrielles sont épandues (en direct ou compostées) sur 800 000 ha, soit 3 % de la SAU française, précise le rapport.