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Philippe Le Coz, président de la commission porcine de la SNGTV Castration des porcelets : une anesthésie « sera toujours complexe »

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Pour les éleveurs qui continueront de castrer les porcelets, l’anesthésie restera un geste par essence « complexe », prévient Philippe Le Coz, de la Société nationale des groupements techniques vétérinaires. Cet été, les instances vétérinaires proposeront au ministère un protocole de prise en charge de la douleur, qui n’a pas vocation à être généralisable.

Quel regard les vétérinaires portent-ils globalement sur l’acte de castration des porcelets ?

Comme le reste de la société, le sentiment des vétérinaires a évolué ces dernières années, notamment en fonction de leur génération. Les praticiens deviennent de plus en plus sensibles à la prise en charge des actes douloureux en élevage. En ce qui me concerne, cela fait quarante ans que je fais ce métier, j’ai toujours travaillé avec des éleveurs qui faisaient de la castration à vif. Les jeunes vétérinaires qui commencent aujourd’hui n’ont forcément pas le même regard. Ils n’ont pas connu toute l’évolution de la production porcine et sont plus enclins à voir cet acte comme une mutilation. Pour beaucoup de vétérinaires, la castration telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui à vif n’est plus tolérable en l’état, c’est un sentiment aujourd’hui partagé.

Pourquoi les vétérinaires de la SGTV ont-ils préconisé « l’arrêt de la castration chirurgicale » en avril 2020 ?

Cette prise de position n’a pas été appréciée par certains acteurs de la filière, qui estiment que les vétérinaires ne sont pas les plus concernés par l’arrêt de la castration à vif. Or, nous sommes très concernés du fait de notre responsabilité vis-à-vis de nos clients éleveurs, mais aussi parce que l’État nous a demandé de définir un protocole pour la castration avec anesthésie et analgésie. De concert avec l’AVPO (vétérinaires des groupements), nous nous sommes permis de communiquer, car il y a un consensus chez l’ensemble des praticiens qui interviennent en productions animales.

Quel est ce consensus ?

Notre constat technique, c’est qu’on arrivera très difficilement à trouver une méthode d’anesthésie parfaite, que ce soit au niveau de l’efficacité comme de la faisabilité en élevage. Une anesthésie est toujours quelque chose de compliqué, ce n’est pas une opération à prendre à la légère. Nous avons souhaité faire avancer le débat en poussant les acteurs de la filière à réfléchir rapidement sur des solutions alternatives à la castration. Il y a déjà des solutions en place, comme chez la Cooperl qui a développé le mâle entier. Nous avons aussi cité l’immunocastration, qui est efficace sur le plan scientifique. Nous avons bien conscience que cette technique déplaît aux éleveurs et à la filière, qui s’inquiètent de la réaction des consommateurs. Notre prise de position a fait réagir, et j’ai l’impression que le débat a avancé.

Vous vous êtes rapprochés du Comité régional porcin (CRP) de Bretagne, qui fédère les organisations de l’amont…

Oui, après la prise de position, en juillet 2020, de dix groupements bretons pour faire du mâle entier la référence, puis celle du CRP en décembre dernier (1), nous avons participé à une réunion en visio. Nous sommes tout à fait en phase avec leur position, et nous voudrions qu’elle soit partagée par la DGAL (ministère de l’Agriculture, NDLR). Comme le CRP, nous souhaitons que l’arrêt pur et simple de la castration soit la norme pour le porc standard et que, pour les filières qui auront encore besoin de porcs castrés, on puisse officialiser une dérogation qui s’accompagnera de protocoles d’anesthésie.

Pourquoi dites-vous qu’une anesthésie est par nature complexe à mettre en œuvre ?

Le type de médicament utilisé pour une anesthésie n’est pas du tout anodin, certains étant classés comme stupéfiants. Le geste lui-même est par ailleurs très pointu. Quand on parle d’anesthésie locale, les gens s’imaginent une injection intramusculaire comme un vaccin. Or, ce geste est en réalité beaucoup plus technique. Enfin, les principes de base de l’anesthésie ne changeront pas. Une anesthésie nécessite trois phases : d’abord une sédation de l’animal (endormissement partiel ou complet) – même pour une anesthésie locale – ; ensuite l’anesthésie proprement dite de la zone opératoire (qui consiste à insensibiliser le cordon testiculaire) ; et enfin une prise en charge de la douleur post-opératoire, afin d’éviter que l’animal souffre dès la fin de l’insensibilisation.

Est-il possible de réduire cette complexité ?

Il y a eu des avancées techniques ces derniers mois. Mais quoi qu’il arrive, les protocoles de prise en charge de la douleur, qui seront proposés par les vétérinaires cet été, seront forcément complexes. C’est pourquoi ils ne pourront pas être généralisés à une population entière d’éleveurs.

Pour certains produits comme le jambon cru, il semble difficile de se passer de castration…

Nous avons bien conscience que certaines filières ont des débouchés qui nécessitent de poursuivre la castration. À terme, je suis persuadé qu’on trouvera même pour ces filières des alternatives à la castration, à travers l’alimentation, la génétique ou d’autres procédés. Mais pour l’heure, une minorité d’élevages, qui aujourd’hui n’ont pas d’alternatives, poursuivront la castration. Peut-être seront-ils spécialisés dans ce type de production, peut-être y aura-t-il une forme de segmentation verticale comme le dit la Fict (2) … Pour ces élevages, il y aura des protocoles. Nous avons déjà été missionnés par la DGAL et nous travaillons dessus. Nous ferons nos propositions le plus possible en lien avec l’interprofession Inaporc. Dans ces filières, il faut absolument qu’il y ait une prise de conscience de l’engagement et des coûts que la prise en charge de la douleur va engendrer. Ces filières auront beaucoup d’énergie à dépenser pour accompagner leurs producteurs. Les éleveurs eux-mêmes devront être convaincus, car ils s’engageront dans quelque chose de complexe.

Dans ces filières qui continueront de castrer, quel sera le rôle des vétérinaires ?

Nous jouerons bien sûr à plein notre rôle de formateurs et d’accompagnants dans ces filières. Nous n’avons pas envisagé l’hypothèse d’une intervention systématique des vétérinaires pour la castration, car cela reste un acte trop fréquent dans le rythme d’un élevage, et qu’on peut difficilement regrouper. La castration est un acte délégué depuis un certain temps aux éleveurs, il n’y a pas de remise en cause de cette logique. Il n’est pas question que l’on se substitue aux éleveurs.

« Tout à fait en phase » avec le CRP, favorable au porc mâle entier

Pour une « prise de conscience » dans les filières qui continueront la castration