Agra alimentation – Comment réagissez-vous aux propositions de réforme de la commissaire Fischer Boel ?
Olivier Picot - La filière laitière a besoin de savoir si les quotas auront disparu en 2015 ou si ce régime risquerait au contraire d’être prolongé. Pour l’heure, les producteurs veulent les défendre mordicus, mais on ne voit pas avec quelle majorité au sein de l’Union ils seraient maintenus. Si aucune position commune ne réunit les trois familles de l’interprofession, les transformateurs, à travers l’Atla, ne peuvent se mettre en première ligne sur un sujet aussi sensible pour leurs fournisseurs mais qui affectera quand même directement leur approvisionnement. Les industriels de la Fnil, quant à eux, sont persuadés que s’il doit y avoir suppression des quotas, autant que ce soit tout de suite. C’est d’ailleurs ce que j’avais proposé à Michel Barnier en juillet. Le pire, en effet, est de les augmenter de façon uniforme de 2 ou 3 % par an d’ici leur suppression, comme la Commission le promet déjà et comme cela va finir par arriver. La France aurait pourtant beaucoup gagné tactiquement à prendre une posture offensive en faveur de la suppression immédiate des quotas, d’autant qu’elle a encore un avantage compétitif par rapport à ses concurrents, qui pour la plupart sont dotés d’un système de quotas marchands : c’est un poids pour la rentabilité de leurs entreprises puisque, au contraire de chez nous, ils figurent dans les bilans. Au lieu de cela, nous n’allons rien résoudre et nous nous battrons encore une fois dos au mur, comme d’habitude.
Le coup semble déjà parti, hélas, et la sortie progressive des quotas passera par des augmentations annuelles dont nos partenaires vont profiter à plein alors que nous, qui sommes déjà en sous-réalisation, n’arriverons pas à produire plus.
TROP DE DEPRISE LAITIERE
La période transitoire d’ici 2015 va être à hauts risques : chaque année ce sera un peu de la production laitière française qui va être transférée à l’étranger, y compris à des pays non laitiers de l’Union, car le phénomène de déprise laitière importante et massive qui affecte notre pays (5000 producteurs de moins par an) ne va pas s’arrêter comme cela.
Ne faut-il pas quand même un système de maîtrise et de régulation ?
Ce qui est curieux c’est qu’on ne s’interroge pas sur la particularité du système français des quotas. A Paris, on le juge sans doute impossible à réformer, ou bien on compte sur la liquidation programmée par Bruxelles pour ne plus avoir à le faire. Ce qui nous pénalise, outre ce système de quotas non marchands, c’est la base départementale sur laquelle ils sont gérés. Faute de pouvoir raisonner par grands bassins laitiers, nos quotas à la française sont des freins à la modernisation et aux gains de productivité de la filière.
L’amour soudain des producteurs pour les quotas provient d’une double illusion relative aux prix. Pendant longtemps ils ont accusé ce système de favoriser des prix bas et maintenant que les prix montent, ils attribuent la hausse à ces mêmes quotas ! En réalité, il n’y a pas de lien entre les deux.
Le vrai problème c’est la maîtrise de l’offre et la régulation des marchés : ici, il nous faut réfléchir aux moyens de les assurer même demain dans une Europe qui n’aurait plus de quotas.
Il faut concilier la nécessaire capillarité du secteur laitier qui est structurante du point de vue du territoire et le renforcement de nos points forts grâce à des bassins laitiers à taille compétitive. Pour cela, il faut permettre à des exploitants de s’agrandir, d’investir et d’être plus efficaces. Mais aussi avoir du lait en Savoie car loin de moi l’idée de prôner « la Bretagne et le désert laitier français ».
CONTRACTUALISATION
Et quand bien même nous garderions des quotas, commençons donc par faire évoluer les droits à produire en les libéralisant au niveau de grands bassins laitiers. Et cherchons des moyens d’ajuster l’offre à la demande. Les industriels ne campent pas sur une position libéralo-libérale selon laquelle le prix seul suffirait à réguler les marchés. On ne peut confier l’agriculture au seul marché, il est nécessaire de s’organiser avec son amont et, de ce point de vue, la contractualisation est pour moi implicite, c’est un moyen de régulation : même si en soi elle ne résoud pas le problème de maîtrise de l’offre, elle y participe largement, les entreprises faisant savoir les quantités dont elles ont besoin en fonction des débouchés qui sont les leurs.
Et que doit-on mettre, selon vous, dans les contrats ?
Dans les contrats figurent les volumes, un minimum garanti et, en fonction des marges d’incertitudes, on peut fixer les façons d’assumer et de partager ce risque. Les engagements pris sont à moyen terme et assurent une part de rémunération fixe qui est indispensable si l’on veut sortir enfin du phénomène de déprise laitière.
ETRE PLUS INVENTIF
Ce que l’industrie refuse c’est de se voir imposer des contrats-types gérés par la Fnsea, ni même par le Cniel. Ce qui n’enlève rien à l’utilité d’une réflexion interprofessionnelle pour éclaircir des notions, ou d’une instance d’examen qui pourrait être interrogée au cas par cas.
La discussion vient à peine de commencer et dans quelque temps, nous aurons des propositions structurées à faire. Mais cela ne doit pas empêcher chaque partie prenante de faire des expérimentations et d’innover : s’il existe déjà de nombreux contrats, je m’étonne quand même que les entreprises – les coopératives autant que les autres – ne prennent pas plus d’initiatives sur le terrain…
L’organisation future devra aussi couvrir certains risques pris par les entreprises : il faudra réintroduire la possibilité du stockage privé, certaines restitutions peut-être mais on ne pourra aller entièrement à contre-courant et il faudra être « OMC-compatible ». La Pac, enfin, doit pouvoir intervenir dans le système assurantiel y compris pour les accidents sanitaires qui ne sont pas de notre fait (dioxine par exemple).
*Fédération nationale de l’industrie laitière
**Association de la transformation laitière française