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Sur le terrain La réduction des phytos reste un défi dans la pratique

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Réduire de 50 % les produits phytos sur une exploitation ne peut s’envisager sans repenser l’ensemble du mode de production. Les solutions sont loin d’être toutes faites. Elles demandent de la réflexion et de l’accompagnement. Se lancer implique pour les agriculteurs une prise de risque, pas toujours clairement évaluée au départ.

Cela ne fait pas de doute. Pour Laurence Guichard, chercheuse à l’Inra de Grignon, réduire de 50 % les produits phytos utilisés en agriculture est possible. Encore faut-il ne pas s’y prendre n’importe comment. « Le raisonnement des doses à la baisse ne suffira pas pour atteindre cet objectif », a-t-elle estimé lors d’une conférence organisée dans le cadre d’Innovagri, le 3 septembre à Outarville. Il faut « changer de regard ». Plutôt que de traiter pour supprimer les symptômes, Laurence Guichard préconise d’intervenir « sur toutes les étapes du cycle du bioagresseur pour le ralentir ». Comment ? En combinant l’ensemble des leviers offerts par le raisonnement agronomique. C’est le principe de la production intégrée. Il s’agit par exemple de réfléchir la rotation en vue de casser le cycle de développement des parasites, tout en créant des réservoirs d’auxiliaires et en réduisant les densités de semis. Les produits chimiques ne viennent plus qu’en appui à ces différentes stratégies. La chercheuse prône à la fois l’innovation et le changement d’échelle. Il faut « repenser globalement le système », selon elle.

Faire face à l’augmentation des résistances

La théorie est posée. Reste la mise en pratique. Deux agriculteurs sont venus témoigner de leur expérience lors de la conférence du 3 septembre. Exploitant en polyculture élevage dans l’Eure, Antoine Lambert a choisi voici quatre ans de rejoindre un groupe d’agriculteurs tournés vers les systèmes innovants avec réduction des intrants. C’est un problème concret qui l’y a poussé : des terres de qualité très moyennes ne lui permettaient pas d’espérer de bons rendements, or ses dépenses en produits phytos ne cessaient de grimper compte tenu, entre autres, de l’apparition dans ses champs de vulpins résistants.

Quant la théorie se heurte à la pratique

Pour le blé, le changement s’est fait sans trop de difficultés. « L’itinéraire est connu et bien calé », signale l’exploitant. Mais, « si l’on s’arrête à l’itinéraire, on n’a pas gagné », ajoute-t-il. Dans le cas d’Antoine Lambert, la réintroduction d’une culture de printemps comme le tournesol paraissait idéale pour casser le cycle des parasites tout en allongeant la rotation. Facile sur le papier, plus dur dans la réalité. « Il faut aussi faire avec ce que les OS accepte de prendre », indique l’agriculteur. Or le tournesol n’est plus au goût du jour dans la région ! A force de ténacité, Antoine Lambert a toute de même réussi à trouver des solutions. Il a aujourd’hui l’un des meilleurs IFT (Indice de fréquence de traitement) de sa zone. Il se limite à un fongicide unique à mi-dose et à un désherbage. Et ça marche : « Mes résultats sont relativement identiques en rendement, et au niveau économique, je n’ai aucun problème », constate-t-il, chiffres à l’appui.

Défaut d’appui technique

Une satisfaction que Cyril Millard ne partage pas encore. Ce jeune agriculteur de 32 ans exploite 240 hectares en Seine-et-Marne. En 2006, il a souscrit à une MAE (Mesure agro-environnementale) visant la réduction des produits phytos. Pour 98 euros/ha, il doit avoir réduit de moitié d’ici 2011 ses utilisations de pesticides. Un challenge qui, au départ, lui paraît réaliste : « Un tiers de mes terres sont superficielles,remarque-t-il . Vu leur potentiel, ça ne vaut pas le coup de trop les protéger ». La pratique s’avère plus complexe. Notamment parce que l’expérience et le recul manquent à l’agriculteur comme à ses conseillers. Pas de recette miracle donc. Cyril Millard tatonne, réduisant les phytos sur une partie de ses hectares, passant en mode intégré sur une autre. « Sur la récolte 2007, j’ai enregistré une perte nette de 123 euros /ha en mode raisonné et de 215 euros/ha en mode intégré », se souvient-il. En 2008, les résultats se sont améliorés : gain quasi nul en mode raisonné et 22 euros/ha de mieux en culture intégrée. Mais ces expériences ne rendent pas Cyril Millard serein pour l’avenir. Il sait qu’il ne réduira les phytos de 50 % qu’en révisant sa rotation et ses pratiques, avec toutes les incertitudes que cela implique. Le challenge est technique, et il regrette que les coopératives et les négoces ne soient pas davantage impliqués dans ce type de démarche. Une chose est sûre : l’agriculteur ne verrait pas d’un bon œil sa MAE devenir une obligation.